Laporte: "nous sommes dans le même bateau"

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    Laporte: "nous sommes dans le même bateau"
Publié le , mis à jour

Réunis pour les Rencontres en Séronais, à La-Bastide-de-Sérou (Ariège), le sélectionneur Guy Novès et le président de la Fédération française de rugby Bernard Laporte ont longuement échangé sur les manques actuels du XV de France. Avec une convergence des opinions encore jamais apparue.

Quelle est, selon vous, la raison principale qui préside au déclin du XV de France depuis une dizaine d’années ? 

Guy Novès : J’entends tout ce qu’on dit depuis quelque temps. Il y a cette tendance à ne se souvenir que des derniers résultats du XV de France, surtout s’ils sont mauvais. Cette fois, on ne parle donc plus que de ces trois défaites enAfrique du sud, chez les Springboks que certains annonçaient comme la plus mauvaise équipe de tous les temps. Cette équipe, aussi mauvaise soit-elle, n’arrête finalement plus de gagner et vient de filer deux fois 40 points aux Argentins. Tout le monde a rêvé devant le match Nouvelle-Zélande-Australie, la semaine dernière, mais les mêmes personnes oublient de dire qu’en novembre dernier, l’équipe de France n’a perdu que de cinq points contre les All Blacks et deux points contre l’Australie. Avec un essai accordé aux Australiens qui n’y était pas. Tout cela pour dire qu’il y a un climat négatif autour de cette équipe de France. Nous savons qu’en été, nous nous déplaçons affaiblis. J’ai moi-même laissé des joueurs Montferrandais au repos, en plus des blessés. Nous connaissions notre contexte en nous déplaçant en Afrique du sud. Mais l’équipe de France a bon dos pour cristalliser les critiques sur le rugby actuel.

Ce n’est pas actuel. Depuis dix ans au moins, l’équipe de France n’a plus été performante dans la durée. Il y a un déclin…

Bernard Laporte : A mon époque de sélectionneur, j’avais déjà tiré la sonnette d’alarme auprès de mon président, Bernard Lapasset. Je lui avais dit : « les autres évoluent, les autres se développent. Nous, on ne bouge pas ». Que s’est-il passé ? Ce que j‘avais prédit. Si nous gagnons trois Tournois sur quatre, entre 2004 et 2007, ce n’est pas parce que Bernard Laporte était sur le banc. C’est parce que le rugby français produisait alors de meilleurs joueurs que les Gallois, les Irlandais, les Écossais ou les Anglais. C’est aussi simple. Si Guy avait été sur le banc à cette période-là, il aurait gagné autant de Tournois. Mais nous ne nous sommes pas méfiés. Nous n’avons rien fait. Les autres, pendant ce temps, se sont reformés. Ils nous battent désormais trois fois sur quatre. C’est pour cela qu’il faut des réformes urgentes. Parce qu’il faut une équipe de France forte, pour ramener des licenciés. Elle doit être au centre et les clubs professionnels autour. G.N. : Personnellement, mon travail est de m’adresser aux joueurs du XV de France. Et je devrais leur parler de déclin ? Cette équipe va jouer deux fois la Nouvelle-Zélande, en novembre. Une fois le samedi, une fois le mardi. Je ne sais pas comment on va faire, mais il paraît qu’il faut jouer deux matchs. Ensuite, il y aura l’Afrique du Sud quatre jours après. Est-ce qu’on demande au meilleur sprinteur français de courir trois fois contre Usain Bolt et de le battre deux fois ?

Mais pourquoi n’en sommes-nous plus capables ?

G.N. : Il y a une première réponse, qui tient à l’évolution physique indiscutable de notre sport. Dans ce secteur, le joueur français s’est amélioré, certes, mais pas suffisamment. Et c’est aussi vrai pour la technique. On demande à nos joueurs de lutter contre des nations où les jeunes jouent au rugby tous les jours, à l’école, depuis l’âge de sept ans. Si on parle des difficultés du XV de France, il faut parler des difficultés de notre formation. Nous avons besoin d’avoir un socle de joueurs qui s’entraînent tous les jours et depuis longtemps, quand ils arrivent en professionnel.

La formation serait-elle la principale cause des difficultés du rugby français ?

B.L. : Mais il n’y a pas de formation ! Quand je l’ai dit, les cadres techniques m’en ont voulu. Bien sûr qu’ils sont de bons formateurs mais quel est leur rôle ? Aller à Gaillac, à Valence d’Agen, à Quimper, à Dieppe pour s’occuper de jeunes. C’est à eux de faire la formation, à commencer par celle des éducateurs. Dans certains endroits, s’il n’y a pas le père, le grand-père, le grand frère ou l’oncle qui interviennent bénévolement, il n’y a plus de formation. Ces gens-là, il faut les aider. Mais pour cela, il faut aller sur le terrain. Et vous savez quoi ? Hier (jeudi), j’ai mangé avec Philippe Rougé-Thomas, qui venait de faire cinq heures de réunion avec les cadres techniques. Et j’ai encore failli m’énerver quand il m’a dit : « certains cadres techniques, on ne sait pas où ils sont et ce qu’ils font ». Sérieusement ? C’est un truc de dingue ! On va travailler, on va avancer pour que cela change. Pour mieux former nos gamins.

G.N. : Pensez-vous qu’on puisse devenir un étudiant de haut niveau sans être passé par le primaire puis le secondaire ? Un pianiste deviendra-t-il un virtuose si, depuis l’âge de trois ans, il ne tape pas tous les jours sur les notes ? Les Néo-Zélandais, je le répète, jouent au rugby tous les jours à partir de sept ans, dans les College. Le rugby, chez eux, est un sport majeur. La vérité est que, chez nous, il ne l’est pas. Notre formation est très bonne à partir d’un certain âge, quand on entre dans les filières fédérales. Mais avant cela, beaucoup de lacunes se sont accumulées. On voit des joueurs de 14 ou 15 ans qui arrivent, sont les meilleurs de leur catégorie mais ne connaissent pas les exigences de leur poste. Parce que notre préformation est trop faible. Quand les enfants apprennent à lire, certains sortent du CP en maîtrisant 1 500 mots. D’autres n’en maîtrisent que 200. La différence est déjà faite, très jeune. C’est exactement la même chose au rugby. C’est ce travail-là que doit mener le rugby français. Celui qu’a fait notre natation, par exemple. Il y a trente ans, il n’y avait aucun résultat dans ce sport, en France. Aujourd’hui, les résultats sont excellents. J’ai discuté avec des entraîneurs nationaux pour comprendre pourquoi. Leur réponse fut simple : aujourd’hui, de 5 à 9 ans, les enfants sont deux fois par semaine dans l’eau. De 9 à 13 ans, ils y sont tous les jours. Après 13 ans, les meilleurs sont détectés et font 7 heures d’entraînement par jour, dans l’eau ou à sec. Voilà ce que j’appelle une préparation. Voilà comment on rivalise avec les meilleurs et on bat des records du monde. Le rugby français en est loin.

Comment y remédier ?

G.N. : Il y a des avancées. La dernière, ce sont les six semaines de préparation, cet été, pour les 45 joueurs sélectionnés dans la liste « groupe France ». En réalité, lorsqu’on enlève les blessés, il reste 30 joueurs. Lorsqu’on regarde le calendrier, il reste seulement 4 semaines et demie de travail. Voilà ce qu’on a pu obtenir comme avancée. Mais il faut travailler à la base. Il ne faut plus que les éducateurs dans les écoles de rugby soient le papa d’untel, qui a un peu de temps libre et peut le consacrer à la formation de son fils et le reste de son équipe. Si on veut former de bons joueurs, il faut d’abord former de bons éducateurs. C’est la première étape. On en récoltera les fruits à moyen terme mais il faut dès maintenant ajouter de la compétence chez les éducateurs au contact des enfants.

A-t-on une génération qui convient au plus haut niveau, avec les cracs qui vous vont gagner les grands matchs ?

B.L. : Si je vous dis que non, je rentre à la maison et j’arrête tout. J’espère qu’on l‘a. Mais pour autant, nous ne sommes pas cons avec Guy : nous voyons bien qu’à certains postes, nous souffrons. Nous en discutons. Il y a des jeunes qui arrivent, en lesquels on croit. On espère. Il n’empêche qu’en certains postes, nous sommes trop justes.

G.N. : Moi, je suis l’entraîneur du XV de France. Comment voulez-vous que j’arrive, en novembre, pour dire à mes joueurs : « les mecs, on va affronter la Nouvelle-Zélande mais nous n’avons pas de cracs qui nous feront gagner. Globalement, nous avons même une génération moyenne, donc faites comme vous pouvez ». Je prépare mon équipe pour rivaliser. Il y a eu un trou en Afrique du sud, on le sait. Mais je n’en fais pas une affaire de génération. J’en fais une affaire de responsabilité. Je prépare mes mecs pour gagner. C’est tout.

On voit bien des faiblesses à certains postes. Entièrement dues à la présence massive de joueurs étrangers dans notre championnat ?

G.N. : Est-ce que c’est une réalité ? Oui. Mais que voulez-vous que je vous dise ? À ma connaissance, il y a 46 % de joueurs sélectionnables dans le Top 14. J’ai connu des années où nous étions champions, avec Toulouse, sans aucun étranger dans l’équipe. En 2001, nous sommes champions avec des mômes de 18 ans (Michalak, Poitrenaud et Jeanjean) mais parce qu’en face, l’opposition ne disposait pas des meilleurs joueurs au monde, certes retraités internationaux. Nos jeunes avaient du temps de jeu. Aujourd’hui, c’est différent. Je dois faire avec, comme j’avais fait avec quand j’étais en club et que j’avais dit à mon président, René Bouscatel : « Si nous ne prenons pas de joueurs étrangers pour rivaliser avec nos adversaires, spécialement pendant les doublons où il nous manque nos internationaux, nous allons nous faire éliminer ». C’est ainsi, tout le monde a fait avec. Mais l’arrivée massive des joueurs étrangers dans notre rugby est effectivement une gangrène pour l’avenir de notre rugby, de nos jeunes et donc de notre équipe de France. Pourtant, ce sont ces joueurs étrangers qui permettent à nos clubs d’être aussi performants, en Coupe d’Europe notamment.

B.L. : Il faut dire les choses comme elles sont : sans Bakkies Botha, Matt Giteau et Jonny Wilkinson, le RCT n’aurait jamais été trois fois champion d’Europe. Avec ou sans Bernard Laporte. Mais ça ne sert pas le rugby français.

Notre Top 14 répond-il aux enjeux internationaux ?

G.N. : Il y a de la compétence en Top 14. Mais cette compétence s’adresse à seulement 46 % de Français. Ensuite, il y a les enjeux, avec la pression de la relégation pour certains, de l’élimination pour d’autres. Le Top 14 est un championnat dur. Pourtant, l’écart de vitesse avec le niveau international est immense. Je ne l’avais pas mesuré lorsque j’étais au Stade toulousain. Les cadences sont supérieures, les vitesses supérieures, les impacts supérieurs. Sur tous ces points, le Top 14 est très inférieur.

B.L. : Comme Guy, je connais bien notre Top 14 pour y avoir exercé jusqu’à peu. Notre problématique est surtout la suivante : quand Toulon va à Clermont, ils envoient les jeunes et mettent les meilleurs au repos. Quand Clermont va à Toulon, c’est exactement la même chose. Parce que les équipes savent qu’il suffit de figurer dans les six premiers. Nos meilleurs joueurs ne s’affrontent donc jamais ! C’est pour cela qu’il faut que le premier de la phase régulière soit champion de France. Parce que les clubs n’auront plus envie de perdre des points sur la pelouse d’un concurrent direct. Il faut aussi resserrer le niveau vers le haut. Chez nous, ce sont 600 Français et autant d’étrangers qui s’affrontent. Dans le sud, ce sont les 150 meilleurs Néo-Zélandais qui affrontent leurs homologues Australiens et Sud-Africains. Automatiquement, en resserrant, le niveau s’élève. Il n’y a plus que des gros matchs. Et ils nous demeurent supérieurs.

Léo Faure
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