La der au vitriol de Fouroux

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    La der au vitriol de Fouroux
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Il y a quarante ans, Jacques Fouroux claquait la porte du Xv de france avec une déclaration extraordinaire sur le « vitriol ». Retour sur un joueur, une époque et un événement épique. Le rugby y avait des défauts mais il n’était pas aseptisé et les hommes avaient de la repartie.

Commençons par l’essentiel : cette phrase magnifique, la plus belle déclaration d’après match de l’histoire du XV de France : « Merci à tous, quant aux journalistes qui ont si souvent écrit mon nom avec des plumes trempées dans le vitriol, s’il vous en reste encore un peu au fond de vos flacons, buvez un coup à ma santé ! » Ces mots d’anthologie, Jacques Fouroux les a prononcés à Clermont-Ferrand, dans la foulée d’un France-Roumanie sans éclat (9-6). Le capitaine avait trente ans et il avait choisi de claquer la porte du XV de France dans une ambiance crépusculaire. Le ciel était bas, il n’y avait pas eu d’essais, pas mal d’échecs au pied et seules 8 000 personnes s’étaient déplacées alors que le comité d’Auvergne en avait annoncé 18 000. Les titres de la presse étaient sévères et déprimés.

Un bilan 1977 pourtant impressionnant 

Pour les observateurs jeunes ou non avertis, l’événement était incompréhensible, le demi de mêlée gersois venait de vivre une année extraordinaire : un Grand Chelem inoubliable (zéro essai encaissés), une victoire et un match nul en Argentine, une victoire sur deux tests face aux… All Blacks (rien que ça !) et pour finir donc un ultime succès contre des Roumains beaucoup plus dangereux que ceux d’aujourd’hui. Sept victoires, un match nul et une défaite en neuf matchs, un bilan dont le sélectionneur actuel se satisferait volontiers (en plus, Guy Novès était sur le terrain ce jour-là). Et pourtant, en ce froid après-midi d’automne, une heure et demie avant le coup d’envoi, dans un salon de l’hôtel Arverne de la cité auvergnate, Jacques Fouroux a d’abord laissé s’exprimer « Toto » Desclaux, l’homme de terrain des Bleus pour les dernières consignes tactiques. Puis il prit la parole devant le groupe. Un seul joueur était au courant de ce qu’il allait dire, Jean-Pierre Romeu, son partenaire à l’ouverture et son ami le plus proche : « Nous avions bâti une maison où l’on se sentait bien. Mais j’ai l’impression qu’on a voulu la démolir. Alors, j’ai décidé de jouer mon dernier match sous le maillot tricolore. Après, je me retire. » Avant d’éclater en sanglots devant ses partenaires médusés.

Salviac se fait l’avocat du diable 

Avec le recul, la scène nous semble d’autant plus forte qu’elle serait impossible aujourd’hui. Imagine-t-on le capitaine de trente ans à peine d’une équipe nationale s’en aller brutalement sur une vexation et la souligner par une phrase extraordinaire ? Non, sans doute pas, il y a trop d’argent direct et indirect en jeu et les joueurs d’aujourd’hui n’ont pas la verve littéraire de Jacques Fouroux. Cette phrase sur les « flacons de vitriol » dit d’ailleurs quelque chose de cette époque et de la nôtre car Fouroux, roi des références, des jeux de mots et des formules assassines, n’avait aucun diplôme… Son vocabulaire était pourtant digne d’un candidat des « chiffres et des lettres » (il maniait aussi le calcul mental pour ses affaires commerciales personnelles). Jean-Pierre Rives qui jouait aussi ce match multipliait les mots d’esprit. Ça franchement, hélas, on ne l’imagine plus chez les joueurs internationaux d’aujourd’hui. Le pilier Pierre Dospital commençait officiellement sa carrière ce jour-là : « Même si j’étais dans le groupe depuis trois ans et que j’avais déjà joué deux tests qui ne comptaient pas… On savait plus ou moins que Jacques en avait marre. Sa personnalité était comme ça, c’était un vrai meneur qui prenait beaucoup de choses sur lui, qui ramenait beaucoup de choses à lui… Il en voulait à la terre entière. Il y avait tellement de critiques et puis il y eut l’histoire de la « passe de maçon ». La « passe de maçon » c’était une question de Pierre Salviac diffusée dans Stade 2 un mois avant, et qui avait fait sauter le standard de la deuxième chaîne : « Ce n’était pas organisé entre nous, je lui avais juste dit que j’allais me faire l’avocat du diable et que j’allais répéter tout ce que j’entendais sur lui dans les bistrots et dans les stades mais je lui avais promis qu’aucune de ses réponses ne serait coupée. Il avait eu l’intelligence de comprendre que cet entretien pouvait le servir. Mais je ne vous dis pas le bruit que ça a fait sur le moment, la preuve vous m’en parlez encore ! » confie l’ancien journaliste. À l’inverse de tous les usages, (« On était à l’époque de « Allez les petits ! »), il avait donc bombardé un Fouroux en pull-over marron de questions hargneuses à une heure de grande écoute. Elles traduisaient en effet les critiques dont il faisait l’objet. Il n’était pas assez élégant, pas assez doué techniquement, pas assez rapide, pas assez physique. On brocardait ses fameuses passes approximatives qui transformaient soi-disant ses ouvreurs en gardiens de but. Acmé de l’entretien : Salviac lui balance les yeux dans les yeux : «Vous avez une passe de maçon !» Réponse de Fouroux du tac au tac : «Il n’y a pas de sot métier !». En bon littéraire autodidacte, ce dernier lisait presque tout ce qui s’écrivait sur lui. Un événement symbolise cette défiance. Un mois avant ce France-Roumanie alors que la France était en train de battre les All Blacks (!), le public de Toulouse s’était mis à le siffler et à scander le nom de son remplaçant, Richard Astre, si beau à voir jouer. L’écorché vif Fouroux portait ce jour-là trois pansements ou bandages, au poignet, au genou et au nez. Jamais un joueur n’avait paru aussi christique, sous les quolibets de la foule. Dans la foulée, Elie Pebeyre, nouveau patron du comité de sélection adresse une lettre ouverte à ceux qu’il estime ne pas être en bonne condition physique et qu’il qualifie de « tricheurs ». Fouroux se sent visé par cet homme dont il ne partage pas la vision du rugby, c’est la goutte d’eau !

 

Les inoubliables flacons de vitriol

Après le discours du Salon Arverne, la rumeur se répand jusqu’au vieux Stade Michelin. La tribune de presse s’agite. Un reporter de Midi Olympique remarque le regard livide du capitaine dans le couloir et le drôle d’air de certains dirigeants. Il scrute le « Petit caporal » avec ses jumelles, il s’aperçoit que celui-ci joue avec des chaussures Pony, pas l’équipementier officiel de la FFR. Ce pied de nez lui met la puce à l’oreille. Une heure et demie plus tard, la porte des vestiaires s’ouvre. Aucune chanson ne s’en échappe et la rumeur se confirme. Fouroux attend les plumitifs dos au mur « comme un petit coq ». Cinglant, cassant, le regard et le verbe impérieux, il explique sa décision qui éclipse le résultat du match : « Ce que nous avons construit depuis deux ans est bien plus dur que d’envoyer la balle à l’aile… Nous avons été jugés par d’anciens joueurs, j’espère au moins bien vieillir… ». Midi Olympique titrera : «La délivrance de l’homme traqué ou la dernière journée en bleu de Jacques Fouroux». La relecture de ce reportage nous rend perplexe. Elle nous rappelle aussi que les joueurs d’avant ressemblaient finalement à ceux d’aujourd’hui sur un point. Eux aussi aimaient bien utiliser la presse comme bouc émissaire ; la différence, c’est qu’ils n’en étaient pas séparés par de solides barrières. À l’époque, pas de zone mixte, pas de conférence de presse officielle… Malgré son ressentiment, à 18 h 30, c’est peut-être ça le plus extraordinaire - Fouroux la grande gueule reçoit certains journalistes (dont le Midi Olympique) dans sa propre chambre, la 302 de l’Hôtel Arverne, allongé sur son lit à demi nu. Son mentor Jean Liénard est venu le soutenir, son compagnon de chambre Jean-Pierre Romeu est en train de se raser. Le téléphone fixe sonne, c’est une radio. Fouroux répond sans barguigner (quelle magnanimité pour un anti-journaliste). Il raccroche, nouvelle sonnerie, c’est sa mère : « Oui maman. Qu’est ce qu’ils ont dit à la télé ? Ils m’ont assassiné… Jean-Pierre aussi ? Ce n’est pas croyable ! Qu’est ce qu’il a dit ? (parle-t-il de Roger Couderc ? De Pierre Albaladejo ? N.D.L.R.) Mauvais choix tactiques. C’est ça ! La charnière fusillée, quoi ! » Fouroux poursuit à la cantonade dans un élan sidérant de fausse modestie : « On racontera encore des saloperies sur moi pendant quelques jours, puis on m’oubliera. » Jean-Pierre Rives et le colosse Gérard Cholley entrent à leur tour dans la chambre… Fouroux n’est pas du genre dépressif, sa verve reprend le dessus, il assassine Elie Pebeyre, délégué sportif d’un match Bègles-Auch : « Nous avons échangé des banalités après le match. Mais dans la presse locale, je découvre le lundi qu’il pense que je ne suis pas en forme et que je devrais cravacher pour garder ma place. Il aurait pu me le dire en face… Nos conceptions divergent, j’ai voulu lui éviter de me mettre dehors. Mais je suis peut-être prétentieux, je ne méritais pas de partir avec le pied au cul ». Au reporter présent (pas si détesté finalement), il narre alors un épisode inédit en surjouant de la corde sensible : « Je suis monté à Paris pour une soirée avec Guy Drut, Jean-Claude Bouttier et Jacques Secrétin. Quand je suis arrivé sur scène, je me suis fait huer. Secrétin n’en revenait pas; j’en ai chialé comme un gosse. J’en ai parlé à Monique, mon épouse, à ma sœur, à ma mère. C’est là que je me suis décidé à arrêter, ce sera leur plus beau cadeau de noël… » Non, Fouroux n’est pas du genre dépressif, au moment, où il s’épanche ainsi torse à l’air, il cisèle sans doute la célèbre formule qu’il lâchera quatre heures plus tard au banquet officiel, en costume-cravate entre Albert Ferrasse et Roger Conchon, président du comité d’Auvergne. Écoutons-la encore : « Merci à tous, quant aux journalistes qui ont si souvent écrit mon nom avec des plumes trempées dans le vitriol, s’il vous en reste encore un peu au fond de vos flacons, buvez un coup à ma santé ! » Essayons encore de nous figurer un joueur hyperprofessionnel d’aujourd’hui avec autant de panache… Vraiment difficile. Dans la saillie mûrement réfléchie ou dans le tac au tac, Fouroux était incomparable.

 

Anecdote

Les rôles étaient différents

Dans les années 70, les rôles n’étaient pas tout à fait les mêmes qu’aujourd’hui. Le XV de France n’avait pas d’entraîneur-sélectionneur à part entière. Jean Desclaux et Jean Piqué par exemple étaient des « hommes de terrain », des entraîneurs certes, mais qui ne choisissaient pas vraiment leurs joueurs. Ils étaient donc peu médiatisés. Les équipes étaient composées s par le Comité de Sélection, organe de la FFR avec l’aval sourcilleux du président Ferrasse et de Guy Basquet, son âme damnée. Le capitaine était bien plus mis en avant, ce qui donnait une importance énorme à cette fonction. Jacques Fouroux et Jean Desclaux, dit « Toto » étaient sur la même longueur d’onde : priorité absolue au combat d’avants. Président du Comité de Sélection, Elie Pebeyre avait une autre vision des choses. Après le départ de Fouroux, il régnerait sur une équipe de France aux résultats décousus. Après un 15-0 encaissé en Roumanie en 1980, Fouroux sera rappelé comme premier vrai « patron » moderne du XV de France.

Jérôme Prévot
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