Qui a sabordé le rugby français ?

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    Qui a sabordé le rugby français ?
Publié le / Mis à jour le

En 1989, à Auckland, à l’occasion de la tournée des Bleus au pays « du long nuage blanc », Wilson Whineray, l’ancien capitaine des All Blacks, éminent chef d’entreprise, que j’avais le privilège de retrouver dans ses bureaux, prophétisait : « Le rugby du XXIe siècle sera dominé par la France. Vous avez les meilleurs joueurs et des moyens financiers au-dessus des normes. Si l’argent rentre dans le rugby, la Nouvelle-Zélande ne pourra pas suivre. Seuls les Anglais le pourront, mais vous jouez bien mieux qu’eux… » D’où vient qu’il ait eu tort et dans des proportions aussi alarmantes pour notre pays ? A quel moment avons-nous dévissé jusqu’à perdre le contrôle du jeu, jusqu’à bannir tout ce qui fit notre culture ? La question m’est venue, cette semaine, en lisant sur rugbyrama cette allégation de Thierry Dusautoir, selon laquelle, « Cela fait quinze ans que le XV de France est sur le déclin, ce n’est pas nouveau. »

Allons au fait. La raison essentielle de ce lent délitement, dont découlent à mes yeux toutes les autres, tient aux querelles d’ego que notre rugby a renforcées à un degré de narcissisme inconcevable pour les autres nations. Le manque de modestie de nos techniciens et de nos présidents, leur besoin d’avoir raison contre tout le monde, de se faire valoir, de se préférer en toutes circonstances, induisit des comportements suicidaires. Ce fut d’autant plus sensible qu’aucune ligne directrice ne fut jamais véritablement tracée par les présidents de la FFR. Bernard Lapasset, notamment, avait toutes les cartes en mains, il n’en fit rien. L’important n’étant pas, comme en Nouvelle-Zélande, comme en Angleterre après l’échec du Mondial 1999, comme en Irlande à la même période, de faire cause commune pour le bien du rugby national, mais de tirer la couverture à soi. Ce furent, au cœur des années 1980, les querelles de chapelle entre méthode « globale » et « spécifique » qui faisaient hurler de rire Brian Lochore, alors entraîneur des Blacks, que nous interviewions en 1987. Dans l’opposition qui occupait les tenants du « mouvement général » et les adeptes forcenés des « fondamentaux », suintait avant toute chose, non pas la passion du débat, la recherche du juste milieu, mais la jalousie, l’aigreur, le mépris. C’est si vrai que chaque entraîneur de l’équipe de France, depuis Fouroux jusqu’à aujourd’hui, n’eut de cesse de renier implicitement le travail de ses prédécesseurs pour imposer sa méthode. Laquelle, fichtre Dieu, allait s’avérer idéale. On allait voir ce qu’on allait voi r. On allait surtout de rupture en rupture. L’homme, à l’échelle du rugby français, étant toujours plus important que l’équipe. Pauvres de nous !

Ce fut, dans le même temps, la mise en place de ce modèle schizophrène, absurde pour un jeu comme le nôtre, de créer un aigle à deux têtes : la fédé d’un côté, la Ligue de l’autre ! Comme si un sport encore régional sur le territoire français, avait besoin de cela pour se diviser davantage ! Et tout ça pour quoi ? Pour qui ? Pour induire des politiques diamétralement opposées, satisfaire l’égocentrisme des uns et démontrer que l’on se hissait à la hauteur du foot ?Vint ensuite l’ère des présidents omnipotents, où les mêmes causes reproduisirent les mêmes effets. Aucun d’eux ne s’étant soucié une seule seconde du rugby français dans son ensemble, de son équipe nationale, de sa cohésion. Il fallait en remontrer à toute force. Recruter les meilleurs joueurs du monde pour tout écraser sur son passage et se faire valoir à proportion. Comme dans la cour de récré des collèges, on en est toujours, en France, à jouer à celui qui a la plus grosse. Et c’est pathétique.Je souhaite, chemin faisant, bien du bonheur à Novès et à ses hommes pour la tournée qui s’annonce. Un exploit est toujours possible et on va s’y accrocher comme une moule à son rocher. Mais voyez plutôt où nous en sommes trente ans après la prophétie de Wilson Whineray auquel on doit cette autre assertion fameuse que l’on voudrait toujours d’actualité : « Les grandes équipes ne meurent jamais. »

Jacques Verdier
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