1967, la tournée qui a tout changé

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    1967, la tournée qui a tout changé
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Il y a cinquante ans, les All Blacks stupéfiaient l’Europe au cours d’une tournée légendaire. Ils y appliquèrent la règle des 3 P (vitesse, possession, position en Anglais). Leur vision du rugby changea à tout jamais.

Bien sûr, il faut faire l’effort de se replacer dans le contexte de l’époque et ne pas comparer les images avec celles du rugby d’aujourd’hui. Le haka ressemble à une pochade de fin de banquet, les talonneurs lancent en touche avec un curieux geste de balancier de profil. Les courses longues, les passes, le soutien qu’on peut facilement visionner sur la toile ont vieilli c’est certain, et pourtant, elles semblaient merveilleuses à ceux qui les ont vécus. D’une façon générale, les mouvements célébrés sur le moment nous semblent presque anodins. C’est la cruauté de la résurrection des matchs d’antan. Pour mieux comprendre le choc, il faut aussi se dire que la BBC profita de cette tournée des All Blacks pour diffuser ses premiers matchs en couleur, un nouveau rugby international pénétra dans les salons et les pubs. Mais il faut pourtant s’en persuader : la tournée des All Blacks de 1967 fut un tournant dans l’histoire du jeu. Une ode à la créativité et surtout, à la vitesse, elle jeta les bases du rugby moderne. Elle permit aux Néo-Zélandais de conforter le temps d’avance qu’ils n’ont jamais perdu depuis sur les autres équipes. Ce périple riche de 17 matchs au Canada, en Irlande, en Grande-Bretagne et en France ne fut pourtant qu’une solution de remplacement car les Néo-Zélandais devaient initialement se rendre en Afrique du Sud, mais la politique de l’apartheid interdisait aux non-blancs, les Maoris, en l’espèce, de fouler le sol du pays. Alors, les Néo-Zélandais mirent le cap sur la vielle Europe via le Canada et même au début, pour cimenter la cohésion du groupe, une semaine de libations aux Etats-Unis, à San Francisco, capitale de la contre-culture, en pleine contestation de la guerre du Viêt Nam.

Saxton et Allen penseurs du jeu

À la tête de l’escouade : deux techniciens, Charlie Saxton et Fred Allen, 54 ans et 47 ans. Deux gars qui avaient été internationaux à la fin des années 30 pour le premier, à la fin des années 40 pour le second. Soldats, ils avaient combattu en Europe et dans la foulée, ils avaient joué dans une sorte de sélection militaire qui disputé 33 matchs en 45-46, sans le label officiel des All Blacks : les Kiwis, au jeu euphorique adapté au climat de la Libération. Fred Allen avait même été l’ouvreur et le capitaine des All Blacks les plus déconfits, ceux de la tournée en Afrique du Sud de 1949 vaincus lors des quatre tests. Saxton et Allen se faisaient un plaisir de monter dans l’avion pour prendre leur revanche sur les grands rivaux de l’hémisphère sud. Mais la politique en décida autrement, alors, les deux compères allèrent prendre leur pied sous les frimas de la veille Europe. Et surtout dans une Grande Bretagne en pleine frénésie culturelle : la révolution pop, Carnaby Street, le Swinging London, Chapeau Melon et Botte de Cuir sur les écrans, les filles habillées par Mary Quant. À leur niveau, les All Blacks ont participé à l’effervescence qui secouait alors le vieux continent, même dans un univers aussi conservateur que le rugby. On se souvient de Saxton et de Allen à travers la règle des 3 P : Pace, Possession, Position (vitesse, possession, placement), elle fut la ligne directrice très pensée du périple de 1967 dédiée à un jeu spectaculaire voué à des victoires basées sur des essais et non des buts. C’était nouveau car le rugby d’alors était pauvre offensivement (on pouvait taper en touche de n’importe quel endroit du terrain). Depuis vingt ans, les All Blacks dominaient le rugby mondial, mais au prix d’un jeu très statique, basé sur la force de ses avants qui imposaient leur poigne de fer à tous leurs adversaires. Ce fut le cas de l’équipe de Bob Stuart (1953) et de Wilson Whineray (64). Pour eux, les matchs offensifs ne concernaient que les matchs de seconde zone, style « Harlequins-Barbarians ». Fred Allen avait le sentiment que ce rugby devait changer car il n’intéressait vraiment que les techniciens et finirait par ennuyer les spectateurs. Pour la première fois, des sélectionneurs façonnent une équipe nationale en fonction d’un principe de jeu. Après les derniers matchs de sélections ils dévoilent une liste qui surprend la presse. Ils privilégient des jeunes ou des moins jeunes sans référence mais aptes à pratiquer un nouveau style : ils oublient quelques cadres sans vergogne. Ils laissent à la maison un arrière aussi solide que Mick Williment de Wellington, le maître buteur de l’époque. C’était un sacré canonnier, mais comme beaucoup de numéro 15 d’alors, il jouait souvent les gardiens de but. Le pays l’adorait en tant que successeur de Don Clarke. Allen l’avait d’abord choisi pour le marginaliser en cours de tournée mais il s’était embrouillé dans la liste, il y avait 31 noms au lieu de trente. Au dernier moment, il raya son nom en sachant qu’il se ferait assassiner, ce qui ne manqua pas d’arriver. Un journaliste parla même d’une « inexplicable décision suicidaire, la pire de toute l’Histoire… ». Pour Allen, l’arrière indispensable s’appelle Fergie McCormick, beaucoup plus audacieux. À l’ouverture, il rappelle Earle Kirton de Otago, vif et rapide comme une truite, à l’opposé des pépères qui allument des chandelles ou tapent en touche pour un oui ou pour un non. Il n’avait pas su saisir sa chance trois ans plus tôt. Mais Allen et Saxton croient à son talent.

Lochore, capitaine surprise

Parallèlement, les deux patrons confient le capitanat à Brian Lochore, numéro 8 de 27 ans, moins expérimenté que quelques grognards comme Tremain ou Meads. Lochore est un fermier qui joue dans une petite province, Wairarapa, souvent en difficulté en championnat. Il sera le garant de la philosophie de ses entraîneurs, un rugby basé sur les courses et sur les passes. Lochore n’est pas un avant obsédé par le combat ou le désir de châtier l’adversaire. Allen et Saxton vont réussir leur pari. En 17 matchs, les All Blacks vont marquer 71 essais, gagner seize matchs dont quatre tests et concéder un match nul (contre une sélection galloise à Cardiff). Ils marquent treize essais dans les quatre tests matchs gagnés face à l’Angleterre, Galles, France et Angleterre. Mais à cause d’une épidémie de fièvre aphteuse, ils ne jouent pas le test prévu en Irlande, ce qui les prive d’un « Grand Chelem » en bonne et due forme. Mais une moyenne de plus de quatre essais par match, on n’avait jamais vu ça auparavant. En deux mois et deux jours, le rugby néo-zélandais avait changé, il était passé de la culture de l’économie à celui de la prodigalité : une dynamique qui dure encore.

Match magnifique, mais rude à Colombes

À Twickenham, ils marquent cinq essais dans les 42 premières minutes, un rythme de fou. Aux antipodes, les Néo-Zélandais suivent ça à la radio via la voix de Bob Irvine. Ils apprennent que le nouvel ouvreur Earle Kirton a marqué deux fois. Il est bien le feu follet annoncé, le Beauden Barrett de l’époque, sans contrat de sponsoring. Puis les All Blacks infligent un 21-15 (quatre essais à un) aux Bleus de Christian Carrère à Colombes, terre exotique pour cette génération : on y adore Johnny Halliday et Brigitte Bardot plus que les Beatles et Elizabeth Taylor. En promenade à Paris, les joueurs sont abordés par des femmes qui les saluent : « Bonsoir Monsieur… » avec une question implicite au bout de la phrase… Les gaillards ne sont pas habitués à une telle débauche. À Biarritz, Allen gagne au casino et partage ses gains avec toute l’équipe. Un match magnifique mais très rude dans les contacts. Pierre Villepreux finit le match les côtes en compote et Colin Meads, le deuxième ligne légendaire des All Blacks se plaignit d’un coup de chausson dans la tête. Mais sur le plan du jeu pur, les techniciens français notèrent une nouvelle façon de pratiquer le rugby avec des récupérations de balle plein champ pour alimenter un jeu pendulaire avec balayages entre les deux lignes de touche. Les All Blacks jouaient sans vrai demi d’ouverture mais avec deux « cinq-huitièmes ». Il y eut d’autres moments forts dans cette tournée : une démonstration dans la « cour de ferme » de Cardiff. Sans la boue et la pluie, les Gallois auraient pris beaucoup plus cher que ce « petit » 13-6 avec cet essai de Birtwistle en débordement, mis sur orbite par Ian McRae, l’autre « cinq-huitième ». La supériorité technique et athlétique des Néo-Zélandais est flagrante sur le coup. À Murrayfield, la domination est éclipsée médiatiquement par l’expulsion très commentée du rude Colin Meads (la première depuis 42 ans en match international), mais les images montrent notamment les courses de la troisième ligne après touche, et une redoublée Kirton-McRae aux petits oignons. Les All Blacks ont une fluidité qui fait la différence, même s’il nous paraît banal aujourd’hui. Allen ose même programmer des deuxièmes temps de jeu, avec un souci de replacement. Une ambition sidérante pour les mentalités de l’époque.

Une onde qui se propage encore

Le plus incroyable, c’est qu’il s’est trouvé des esprits chagrins pour faire la fine bouche au pays, le pack n’avait pas le même pouvoir de dévastation que ceux de Stuart et de Whineray, l’équipe lâchait quelques ballons en route et, argument éternel, les adversaires n’étaient pas à leur meilleur niveau. Mais les chiffres résument tout : 21 points de moyenne marqués par rencontre, les limites de l’offensive sont enfoncées, les ailiers sont les trois meilleurs marqueurs. La tournée se termine par une ultime confrontation avec les Barbarians à Twickenham gagnée sur le fil, 11-6 avec un dernier essai inscrit par l’essai A.G. Steel sur une récupération du capitaine Lochore relayé par Kirton, encore une course limpide que le temps et l’évolution du jeu nous ont rendu cruellement banale, à nous qui la revoyons à l’ordinateur. Les All Blacks terminent là-dessus et y gagnent un surnom très simple : « Magiques » et une onde qui se propage encore.

Jérôme Prévot
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