Colombes aux deux visages

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    Colombes aux deux visages
Publié le , mis à jour

Avec le déménagement du Racing à la U Arena, c’en est fini du rugby de haut niveau à Colombes. Retour sur un stade vraiment mythique, à l’identité double et contradictoire. Trop souvent fantasmée.

Il faudra s’y résoudre, Colombes n’abritera plus de match de haut niveau. Seuls les très jeunes du Racing, maintiendront la flamme allumée en 1907 et ravivée pour les JOde 1924 quand l’enceinte fut portée à 60 000 places par l’architecte Louis Faure-Dujarric ex-joueur du Racing évidemment… Ce stade de la banlieue ouest a longtemps vécu sous une double identité, deux facettes presque contradictoires qui le rendaient assez indéchiffrable aux provinciaux qui n’y avaient jamais mis les pieds, ou alors trop sporadiquement. Pour ceux qui ont supporté le XV de France pendant plus de cinquante ans, cette nef de béton symbolisait la montée à Paris et la promesse de tous les plaisirs de la capitale. Qu’importe s’il fallait faire une heure de train et marcher plus de dix minutes, ça faisait partie de l’expédition, c’était presque exotique de se retrouver dans cette vaste clairière cernée d’immeubles massifs construits pour le prolétariat. Qu’importe aussi si l’acoustique était mauvaise, on n’avait pas de point de comparaison. Henri Gatineau, ancien journaliste au Midi Olympique se souvient « Pour y accéder, c’était assez épique. Pour moi, jeune journaliste, Colombes, c’était le lieu d’un fourmillement, les spectateurs se mélangeaient aux joueurs dans une sorte de communion, sans aucun service d’ordre. Mais déjà, nous trouvions ça vieillot avec ces grillages. Et puis surtout, il n’y avait rien autour, pas de commerces, pas de bistrots. On ne vendait rien. »

Rentrer à Paris le plus vite possible

Les matchs du XV de France à Colombes ressemblaient à une sorte de messe célébrée en pleine nature, ou plutôt en pleine jungle urbaine : « Imaginez que je quittais le stade en quatrième vitesse dès le coup de sifflet final pour aller transmettre mes articles depuis les locaux parisiens de notre journal. La première chose qu’on m’avait apprise, c’est un itinéraire savant qui serpentait entre les immeubles pour arriver dare-dare à la gare. » Le reporter devait absolument devancer le gros de la foule pour assurer ses premières transmissions. Colombes était une fourmilière qui se vidait comme un lavabo. Pas de bistrots pour retenir la foule, tout juste une minuscule buvette et surtout, pas de métro, défaut rédhibitoire. Pierre Albaladéjo y a vécu toutes ses sélections chez les Bleus : « À part les matchs, il ne se passait pas grand-chose à. Je n’y ai jamais pris un seul repas, tout ça se passait à Paris. On partait à Colombes en bus, le trajet nous laissait du temps et ça donnait à Lucien Mias l’occasion de chanter « Le chant du départ ». Colombes, c’était la consécration des provinciaux. Je m’efforçais d’orienter le jeu vers la tribune Marathon, la plus populaire. Je savais que c’était celle de mes copains de Dax qui s’étaient saignés pour monter à Paris. »

Le triste quotidien des Racingmen

Ancien trois-quarts centre du Racing, Eric Blanc incarne un autre Colombes, celui du quotidien. S’y entraîner n’avait rien d’une épiphanie : « J’ai lu des déclarations de Walter Spanghéro qui expliquait que venir à Colombes était l’occasion de vivre des sensations très intenses. Je le comprends, mais pour nous qui le fréquentions toute l’année, c’était très différent. Nous étions très loin du Colombes fantasmé et mythifié. C’était plutôt morne plaine, avec des murs gris, l’A 86 qui passait juste à côté des quatre terrains d’entraînement. Tout me semblait vétuste, avec ces petits bancs de bois dans les vestiaires, ces plafonds bas. Nous étions comme dans un sous-marin, fallait pas être claustrophobe. » Éric Blanc héraut prolixe du Racing s’est forgé un moral de vainqueur malgré cette immensité glaciale autour de « la pelouse olympique » interdite aux entraînements et cernée par une énorme piste d’athlétisme. Elle était prolongée par une aire de lancer de disque qui se finissait juste devant une quinzaine de minuscules maisons en bois aujourd’hui détruites. Elles servaient de modestes refuges aux licenciés en transit, un champion olympique de perche, Pierre Quinon, y vécut plusieurs années. « Il faut comprendre qu’entre novembre et février, on s’entraînait dans le brouillard, la nuit profonde, des terrains plein de gadoue. Et quand il faisait jour, on n’avait pas vu sur les Pyrénées mais sur les fameuses trois tours (trois immeubles d’habitation particulièrement massifs, qui n’évoquent pas spontanément l’allégresse, N.D.L.R.). Vous parlez de la vie parisienne, certains jours, dans ce Colombes rendu mystérieux par la brume on se serait crus aux fins fonds de la Roumanie. » Pour les provinciaux qui suivaient les exploits du Racing à travers les journaux, cette description va à l’encontre de l’image d’Epinal d’un Racing décrit comme un repaire de minets des beaux quartiers de la Capitale, ; une annexe des lycées Condorcet ou Jeanson de Sailly. On entendait parler de l’écrin de la Croix Catelan, niché en plein Bois de Boulogne. On voyait le président Jean-Pierre Labro s’exprimer, avec la classe et l’aisance d’un Directeur de la Communication d’Elf Aquitaine. La décontraction naturelle des Mesnel, Lafond, Rousset, Guillard, Blanc confortaient ce cliché. Ils ressemblaient à des potaches capables de tutoyer le très haut niveau en s’amusant, un peu comme des fils de familles qui font Sciences Po sans avoir l’air de forcer. En fait, on se fourrait totalement le doigt dans l’œil. Pour les joueurs et les (rares) supporteurs du Racing, Colombes était un cocon glacial et surdimensionné, lieu de rencontre d’une poignée de passionnés, presque de militants. Philippe Guillard explique : « J’y ai débarqué avec le souvenir du finale de Coupe de France de foot, Rennes-Lyon vécue avec mon père, supporter du Stade Rennais. Pour moi Colombes, au départ, c’était la nostalgie du sport en Noir-et-Blanc, mais quand je suis arrivé au Racing, j’ai déchanté. Le mythe est totalement descendu avec ces installations vieillottes, cette enfilade de vestiaires spartiates. Et puis, n’oubliez pas qu’il fallait faire une heure de bagnole pour aller s’entraîner. » De la Porte de Champerret, on pouvait s’en tirer à 45 minutes, de la Porte d’Orléans, c’était une heure et quart (estimations d’Eric Blanc). « Comme si on allait de Toulouse à Béziers. Quand on descendait de la voiture, on avait envie de dormir. ». Finalement, les Racingmen n’étaient pas spécialement chouchoutés, bien moins que les Brivistes, les Agenais ou les Toulonnais, rois de leur cité. Le quotidien des Ciel et Blanc était soumis aux injonctions de Saïd, légendaire gardien du stade, maître technique du vaisseau : « à 10 heures, il coupait tous les éclairages même quand on voulait encore s’entraîner… ». reprend éric Blanc. « Oui, il nous disait : j’ai une famille moi, » poursuit Guillard. « Je le revois en train de nous tancer pour qu’on brosse bien nos crampons au grand lavoir qui jouxtait les pissotières. Pas question de salir les vestiaires avec de la terre. Remarquez, il était intransigeant. Il engueulait aussi bien une superstar que le plus obscur des minimes… » à Paris, les matchs du Racing, même avec sept internationaux dans l’équipe, ne faisaient pas courir les foules. : « Les gars de Toulon disaient que le Racing était le seul club ou les joueurs connaissaient tous les spectateurs. À Mayol, c’était l’inverse. Mais nous étions sûrs que ceux qui étaient là nous aimaient. Mais dans cet isolement, nous avons puisé notre âme. Toutes nos facéties, nos déguisements, la création du « show bizz », c’était fait pour faire plaisir à ceux qui franchissaient le périphérique pour nous soutenir, sans VIP, sans loges. Il faut se souvenir que quand il y avait 1 500 personnes, c’était jour de fête… »

Inondation dans le souterrain

La victoire du Racing des années 80, c’était de s’être approprié cet iceberg si inhospitalier. Plus humiliant encore, il arrivait que les Racingmen soient mis en minorité dans leur propre site : « Quand Clermont, Aurillac ou Bayonne venaient, ils drainaient beaucoup de supporteurs exilés en Ile de France » Deux ou trois fois, ils avaient tenté de se faire plaisir. Au lieu de sortir sous la tribune officielle, ils avaient emprunté le légendaire tunnel, dont les Spanghero, Trillo, Maso aimaient tant jaillir : « Pour un match de championnat en plein hiver, ça n’avait pas la même magie. On ne sortait pas portés par la clameur d’un stade plein, éblouis par la lumière après plusieurs minutes d’obscurité. À l’intérieur, le noir était toujours complet, mais, il y avait de la boue et des inondations… On a dû le fermer définitivement.» Avec le recul, on s’excuserait presque d’avoir cru que les Racingmen étaient des privilégiés qui jouaient dans la soie. Colombes, ce terrain au nom d’oiseau symbole de paix, était une terre de sacrifice pour ceux qui y vivaient à l’année. Un jour les Ciel et Blanc ont même vu des pelleteuses raser la tribune Marathon pour aboutir à l’inquiétant squelette dans lequel le Racing 92 jouait encore jusqu’à ces jours-ci : comme le gros poisson dévoré par les requins dans le « Vieil Homme de la Mer » d’Hemingway. Même les moyens de Jacky Lorenzetti n’avaient pu changer vraiment l’ambiance surréaliste de ce lieu mythique au vrai sens du terme, même si y attirer plus de 6 000 personnes restera peut-être comme sa plus belle réussite. Même à l’heure d’internet, sans les contraintes de transmission d’Henri Gatineau, marcher un quart d’heure depuis la gare à travers la sombre Cité des Musiciens, c’était toujours le prix à payer pour voir Carter, Rokocko ou Machenaud. Une épreuve incompatible avec les exigences du vingt et unième siècle. La U Arena et ses gadgets ultramodernes devrait réparer tout ça. Sera-t-elle remplie pour autant ?

 

Jérôme Prévot
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