« L’urgence, c’est de supprimer les protocoles commotion »

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    « L’urgence, c’est de supprimer les protocoles commotion »
Publié le , mis à jour

Jamie CUDMORE - Ancien entraîneur des avants d’Oyonnax C’est en toute décontraction que Jamie Cudmore nous a reçu à son domicile vendredi, au lendemain de sa séparation à l’amiable avec le club d’Oyonnax, dont il était l’entraîneur des avants. L’occasion de revenir sur son combat personnel au sujet des commotions cérébrales et du litige qui l’oppose à son ancien club de Clermont. il l’a conduit à effectuer, mercredi, une expertise devant un neurologue.

Vous avez connu une semaine particulièrement chargée, entre votre expertise médicale mercredi dans le litige qui vous oppose à Clermont, puis l’annonce jeudi de votre départ de l’USO. Hasard ou coïncidence ?

C’est une coïncidence. L’expertise était fixée au 10 janvier depuis quelques mois. Ces deux événements ne sont pas liés, mais ce n’est pas non plus totalement le hasard… On ne décide pas de quitter un club du jour au lendemain. La mienne était actée depuis pas mal de temps, pour plusieurs raisons.

Lesquelles ?

Des divergences d’opinions quant à la façon de travailler qui ne me concernent pas seulement d’ailleurs, mais aussi d’autres coachs et notre préparateur physique. Le président aconforté Adrien Buononato et, àpartir du moment où nous avions des désaccords, je ne me voyais pas rester. Quand vous avez des problèmes comme ça, dans une situation de haute pression liée à notre dernière place -quand bien même je suis convaincu que nous ne la méritons pas- il vaut mieux arrêter. Tout en souhaitant le meilleur pour le club.

Une victoire lors des deux derniers matchs aurait-elle pu faire évoluer votre décision ?

Non. Elle était déjà prise avant la réception du Racing 92. Que l’on ait remporté ce match ou le suivant n’aurait rien changé. Nous avions déjà parlé avec le président, les entraîneurs, et il était convenu que je m’en irai après la réception de La Rochelle. Mon action a été présentée comme un putsch, ce n’était pas le cas. Nous voulions juste un autre discours que « oui, c’est bon… ». Il y a eu beaucoup de mots, mais pas d’action.

Dans quelles conditions quittez-vous l’USO ?

Nous nous sommes quittés sur une rupture à l’amiable. J’ai passé un an et demi formidable à Oyonnax, où moi et ma famille avons été merveilleusement accueillis par les supporters. Je tiens à les remercier. Il y a juste des situations où, sportivement, les choses ne fonctionnent pas. C’est comme ça.

Votre première expérience d’entraîneur…

(il coupe) Ce n’était pas ma première expérience d’entraîneur. J’avais auparavant travaillé auprès des avants du Canada ; j’ai également été impliqué auprès des espoirs de Clermont, puis d’Oyonnax à mon arrivée ici. En revanche, c’était effectivement ma première expérience à plein temps. La découverte s’est bien passée, malgré tout. Je ne suis pas le genre d’entraîneur à crier fort, plutôt à épauler les joueurs dans la prise de responsabilités et le leadership. On a bien travaillé avec ce groupe. C’est juste dommage qu’avec la direction, il n’ait pas été possible d’aller plus loin. Ma satisfaction, c’est de terminer cette aventure en gardant de bons rapports avec les joueurs et le reste du staff. Je pars la tête haute.

On connaît votre combat concernant la sécurité des joueurs, qui vous a conduit à pratiquer mercredi une expertise à Paris. Vos positions ont-elles contribué à ces divergences d’opinions avec Adrien Buononato ?

Oui, bien sûr. Il y a eu des situations où je n’étais pas d’accord, où nous avons fait revenir des joueurs après protocole. Bien qu’ils y avaient répondu favorablement, philosophiquement, j’y étais opposé. On commence à effacer la limite entre sport et santé. Pour moi, si un joueur est blesséil faut qu’il s’arrête. Avant, j’avais la même mentalité que beaucoup de joueurs. Lorsque je prenais un choc, je voulais repartir au combat. Mais c’était sans conscience du danger. Je ne savais pas que si j’avais pris un gros deuxième impact, je serais peut-être mort… C’est lorsque j’ai commencé à chercher des informations sur ce dossier que je me suis rendu compte que j’avais joué avec ma santé en revenant sur le terrain après une commotion.

Que pensez-vous du protocole commotion ?

L’urgence, c’est de respecter tout simplement les règles de World Rugby. Donc de le supprimer. Les règles du jeu sont claires : si un joueur est suspecté de commotion, il doit sortir définitivement. Or, dans le rugby professionnel, au nom du spectacle et du résultat, on a mis en place ces protocoles commotion pour que les meilleurs puissent revenir sur le terrain. C’est contre cette règle que je me bats aujourd’hui.

Pour revenir à votre actualité, comment s’est déroulée votre expertise de mercredi ?

À ce stade de ma démarche, il n’y a pas de plainte. Il s’agissait d’une expertise médicale pour clarifier la situation. L’ASM était représentée par son avocat et le professeur Chazal, j’étais en compagnie de mes conseils. L’expert, le docteur Chedru, a beaucoup parlé, essayé d’établir la chronologie des faits de jeu… On attend ses conclusions, début février au plus tard. Pour moi, c’est simple : lors de la demi-finale de Coupe d’Europe, j’ai été victime d’une commotion. Il n’était pas question que je revienne et, cinq minutes plus tard, le docteur avait changé d’avis parce que Sébastien Vahaamahina n’était pas bien. Je suis revenu sur le terrain, mais je ne me rappelle presque rien de la fin du match. Après la rencontre, je n’avais pas envie de faire la fête. Je suis rentré à la maison, puis j’ai rencontré le neurologue (le docteur Coste, N.D.L.R.) le mardi, qui m’a dit qu’il fallait récupérer si je voulais jouer la finale. Et j’ai refait une commotion en finale… Dans les vestiaires, j’ai vomi. Mais on m’a encore autorisé à jouer. Et je suis revenu… Si j’avais eu l’information à cette époque, j’espère que j’aurais eu la lucidité de refuser. Mais je ne le saurai jamais.

Que reprochez-vous exactement à l’ASM ?

On ne peut pas attendre une décision rationnelle d’un joueur dans ces moments-là. Mon point de vue, c’est que les médecins auraient dû me freiner mais que, pour certaines raisons, ils ne l’ont pas fait. À l’époque, je ne comprenais pas pourquoi je mettais si longtemps à récupérer. Le mois après la finale a été très dur. Au bout d’un mois et demi, j’ai recommencé le sport à petite dose. Après deux mois, je vivais à peu près normalement. Mais j’avais toujours des symptômes d’irritation au bruit, à la lumière, qui me conduisaient à m’énerver rapidement.

Craignez-vous encore pour votre avenir, à long terme ?

Je ne sais pas. Honnêtement, je vais bien, même si j’ai encore quelques sautes de concentration, des problèmes d’élocution… Est-ce lié à cela ? Je ne sais pas, comme je ne sais pas si je vais choper quelque chose dans dix, quinze ans. De toute façon, il est inutile de s’angoisser sur des choses qu’on ne contrôle pas.

Pour revenir au nœud de l’affaire, vos avocats ont regretté que l’expert, le docteur Chedru, ne soit pas au fait des us et coutumes d’un match de rugby…

Cela pose beaucoup de problèmes ! Il a fallu lui expliquer ce qu’était un protocole de niveau 1, 2 ou 3 ; lui expliquer la pression à laquelle peuvent être soumis les médecins des équipes, qui sont souvent des fans… C’est très difficile à expliquer à quelqu’un qui n’a pas une certaine expérience du milieu.

La présence du docteur Chazal pour défendre les intérêts de l’ASMCA vous a également étonné…

Le professeur Chazal est un docteur de très haut standing, reconnu par tous. C’est quelqu’un qui clame haut et fort que la sécurité des joueurs doit l’emporter sur tout le reste. Alors, oui, le fait qu’il intervienne contre moi aux côtés de l’ASM m’a surpris. C’est lui qui m’a soigné, opéré, qui a vu que les choses s’étaient mal passées pour moi. C’est lui qui, à un moment, m’a suggéré d’arrêter ma carrière. Je comprends donc d’autant moins que cesoit lui qui défende le club sur ce coup. Mais comme je vous le disais, c’est un fan… C’est bien de vouloir défendre le club mais, s’il veut vraiment aider les joueurs, il peut aussi prendre position quant à leur nécessité d’avoir plus de temps de repos ou de jouer moins de matchs. Et, surtout, de supprimer les protocoles commotion. Je suis certain qu’à ce sujet, sa voix porterait autant que la mienne, sinon plus...

Quelles suites pensez-vous donner à votre action, une fois l’expertise rendue ?

Je ne sais pas. Cela peut aussi bien déboucher sur un procès que sur rien du tout… Il y a plusieurs options, que nous allons étudier avec mes conseils, en fonction du rapport de l’expert.

À Clermont, on vous reproche cette démarche alors que vous aviez prolongé d’une saison et disputé le Mondial 2015 après les commotions incriminées…

J’avais prolongé mon contrat avec Clermont au mois de février, bien avant ces épisodes en Coupe d’Europe. Concernant la Coupe du monde, j’ai énormément hésité à la disputer. Ma famille m’a posé beaucoup de questions, mon père m’a fait visiter plusieurs neurologues au Canada, car les problèmes liés aux commotions sont pris beaucoup plus au sérieux en Amérique du Nord qu’en Europe, après les révélations qui ont été faites au sujet du foot américain ou du hockey. Même le professeur Chazal, à l’époque, m’avait posé la question de l’arrêt de ma carrière. Puis, on a décidé que c’était faisable, à condition d’arrêter au moindre problème. Les neurologues canadiens m’ont conforté dans cette décision. Je ne la regrette pas du tout, car j’ai été très bien soigné en France. À Clermont, le club est très fort pour tout ce qui concerne les soins de l’après... Mais le problème, c’est le pendant. Et ce que les clubs et les joueurs font pour le contourner.

Comment peut-on tricher au sujet des commotions ?

Je peux vous donner plusieurs exemples. En début de saison, on effectue un ensemble de tests neurologiques qui servent à effectuer des comparaisons pour les joueurs qui ont subi des commotions. Le problème, c’est que certains joueurs faussent ces données en faisant exprès de mal répondre à certaines questions, pour se donner une marge de manœuvre en cas de problème ultérieur. Au sujet des protocoles commotion, tout le monde connaît par avance les questions, qui ne sont pas aléatoires… C’est toujours les mêmes réponses : « hippocampe », « centre », « maison », « rose »… Ce sont toujours les mêmes mots qui ressortent. J’ai vu des joueurs réviser et apprendre par cœur les réponses afin de pouvoir retourner sur le terrain en cas de protocole ! C’est un manque d’éducation, lié à une culture old school. Les mecs ne se rendent pas compte qu’ils jouent avec leur tête, et surtout qu’ils donnent le mauvais exemple aux gosses qui les regardent et veulent les imiter.

Comment empêcher de contourner cette règle ?

La seule manière, c’est de la supprimer. En France, j’entends beaucoup de gens se demander : « Va-t-on réagir avant qu’il y ait un mort ? » Mais il y a déjà eu des morts ! Le jeune Rowan Stringer au Canada, le petit Ben Robinson en Angleterre, le treiziste James Ackerman en Australie… Ce n’est encore jamais arrivé en Top 14, certes. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas agir en respectant les règles de World Rugby, comme je l’ai dit, et supprimer les protocoles commotion. 

Avez-vous entamé des démarches officielles en ce sens ?

J’ai envoyé plusieurs courriers à la Fédération par le biais de ma fondation RSN (Rugby Safety Network), sans suite. J’ai aussi appelé le docteur Serge Simon pour en discuter avec lui. Si une instance peut prendre des mesures rapidement, c’est bien la FFR. Il suffirait que celle-ci ordonne à la LNR de supprimer les protocoles commotion en Top 14 et Pro D2, laisse les docteurs faire leur travail et les joueurs seraient mieux protégés. Mais ce n’est jamais facile de bousculer les traditions…

La polémique née du traumatisant K.-O. subi par le jeune ailier clermontois Samuel Ezeala, la semaine dernière, a remis ce sujet sur le devant de la scène

C’est d’autant plus énervant de voir que tout le monde parle, sans que personne n’agisse ! Tous les week-ends, il y a davantage de commotions. Sur la dernière journée de Top 14, il y en a eu neuf en sept matchs ! Celle du jeune Samuel Ezeala était la plus spectaculaire, mais ce n’est pas pour cela que les autres étaient moins dangereuses. Le jeune ailier de Clermont a été très bien pris en charge, mais est-ce que les huit autres l’ont été ? Le vrai danger des commotions est là... Une commotion est encore plus dangereuse si elle ne consiste qu’en un petit choc, que le joueur revient sur le terrain et prend un deuxième impact. Or, celle-ci est souvent moins bien prise en charge qu’un K.-O.spectaculaire. C’est pour cela que je dis qu’il faut supprimer la possibilité de revenir en jeu.

Quel sera votre avenir, d’ici à la fin de la saison ?

Pour le moment, je vais rester à Oyonnax et prendre un peu de temps auprès de mon épouse, après le rythme fou que je lui fais vivre depuis vingt ans. Il faut bien que les enfants terminent correctement leur année scolaire… Je vais aussi terminer mon DE à Lyon. Ensuite, je prendrai le temps de réfléchir à ce que je souhaite faire, en fonction des opportunités qui me seront proposées, en France ou ailleurs. Parallèlement, je vais intervenir sur des journées d’éducation auprès du comité et des clubs de la région sur ce sujet des commotions pour que les joueurs prennent conscience du problème et sachent comment réagir. Tout comme il est important de savoir réagir dans la vie quotidienne lorsqu’on voit quelqu’un faire un arrêt cardiaque. L’éponge magique et une tape sur les fesses, c’est terminé.

Ce travail de prévention est d’autant plus important qu’on constate tous les week-ends que les joueurs n’y sont pas formés. La semaine dernière, on a vu des joueurs de Brive chercher à mettre en position de sécurité un joueur victime d’une commotion, avant que l’arbitre les en empêche…

J’ai vu cela aussi.Cela m’a interpellé. Il ne faut surtout pas toucher un joueur qui a une commotion ! Mais ça, tous les joueurs ne le savent pas… Un jour, à Clermont, M. Berdos nous avait présenté un clip où l’on voyait, pendant un Angleterre-Australie, des Australiens qui voulaient soutenir leur partenaire K.-O… Un Anglais s’était interposé en leur disant de ne surtout pas le faire ! Et à Clermont, personne ou presque ne savait que mettre le joueur en PLS, c’est l’erreur à ne surtout pas commettre, parce qu’on ne sait pas s’il est touché à la tête, aux cervicales, ailleurs…

Nicolas Zanardi
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