Au malheur des « sans ballon »

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    Au malheur des « sans ballon »
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Que l’équipe de France de Jacques Brunel soit courageuse, déterminée et solidaire, cela ne fait franchement aucun doute. Qu’elle puisse, sans la moindre arme offensive, sauver un Tournoi des 6 nations bien mal engagé, est une autre histoire…

C’était autrefois un exploit retentissant. C’est au fil du temps devenu une évidence, presque un dû… L’Eire s’impose à Paris et la première question des journalistes irlandais ne porte donc ni sur le drop de Johnny Sexton ni sur les soubresauts du petit cœur de Joe Schmidt, au moment où Teddy Thomas achevait la seule attaque digne de ce nom des Tricolores. Non. L’Irlande et ses 40 000 licenciés saccagent le vaisseau amiral et la première pensée qui traverse l’esprit de nos confrères celtes est de savoir si Rory Best avait oui ou non l’autorisation de sa fédération, au jour où il décida de quitter Dublin pour assister au procès -pour viol présumé- de son coéquipier Paddy Jackson, à Belfast. On vous épargnera la réponse du capitaine de l’Ulster, tant les pérégrinations de Rory Best sur son jour « off » nous semblent pour le moins dénuées d’intérêt…

À l’hiver 2018, il semble donc « normal », ou tout du moins dans la logique des choses, de gagner à Paris ; comme il nous semble, à nous autres, encore « normal » de gagner chez nos petits frères de misère, à Rome, Vancouver ou Apia. À l’instant où le soleil se lève sur ce 6 février, l’équipe de France n’a plus gagné depuis sept matchs et squatte la dixième place du classement mondial, devant le Japon, l’Italie ou le Canada… mais désormais derrière les Fidji. Alors, quoi ? Attendait-on trop du premier acte du mandat Brunel ? C’est l’évidence même. Séduits par la douce mélopée que nous avaient servie les Bleus dix jours durant, on s’était persuadé qu’un « groupe qui vit bien » peut, à défaut de conquérir le monde, au moins vaincre à domicile. Avouons-le : on croyait au miracle. Mais il n’est plus de miracle dans le rugby international et, entre la sélection la plus expérimentée du circuit et celle qui fêtait samedi sa dixième journée d’existence, la première a naturellement vaincu la seconde. Non pas que ces Diables Verts soient des génies. Mais ceux-ci connaissent à ce point les moindres fragments du système de Joe Schmidt qu’ils semblent aujourd’hui composer le même opéra, parvenant à tenir le ballon sur 38 temps de jeu (le nombre de phases précédant le drop de Sexton) sans souffrir une seule fois d’un retard au soutien, d’une faute de goût ou d’une erreur de frappe. Dans le camp d’en face ? L’animation offensive est pour le moment réduite à sa plus simple expression, une charge de Chavancy, une autre de Vahaamahina et, lorsque l’on est vraiment à court d’idées, un grand coup de pompe d’Anthony Belleau dans les 22 mètres adverses. Pas de quoi grimper aux rideaux mais, en dix jours de labeur, c’est ce que les Bleus pouvaient offrir de mieux, sans couteaux ni revolvers…

Des tripes, du cœur, des c... 

Est-on trop exigeant ? Ou alors trop benêt, peut-être, pour ne pas voir les 28 plaquages réussis par Guilhem Guirado, les 20 autres administrés par Sébastien Vahaamahina ? Ou bien sourd, pour ne pas écouter Teddy Thomas lorsqu’il assure que les Bleus « ont défendu comme des chiens pendant quatre-vingt minutes » ? On a vu, entendu et salué le courage des Tricolores. Tout autant que l’on regrette aujourd’hui que nos espoirs se fracassent sur cette seule aporie : une équipe défend lorsqu’elle n’attaque pas et, qu’on le veuille ou non, cette équipe de France semble largement plus à l’aise sans ballon que lorsqu’elle en est lestée. On exagère à peine. Les semaines où elle se décide à relever les manches pour bosser sa défense et biffer des mémoires un automne calamiteux, elle « rivalise avec ce qui se fait de mieux au niveau international », dit Jacques Brunel. Elle rivalise, oui. Mais ne gagne pas. Au vrai, ces Bleus savent se donner des objectifs à court terme, remplir des feuilles de stats longues comme le bras et se convaincre qu’avec 90 % de plaquages réussis, la citadelle d’en face pourrait chuter. Bouffés par le doute, ils se recroquevillent irrémédiablement sur les acquis du Top 14, un modèle où le vainqueur n’est pas forcément celui qui marque le plus de points, mais celui qui en encaisse le moins. À chacun son credo, après tout. Au temps où Pelé régnait sur le foot, le Brésilien rétorquait à l’envi aux pisse-vinaigre blâmant le système défensif souffreteux de la « seleçao » que dans sa cour d’école, l’équipe enfilant le plus de buts avait toujours été sacrée vainqueur…

Murrayfield, avec qui ?

Fin 2017, Bernard Laporte a eu la peau de Guy Novès et se retrouvera nécessairement isolé si le Tournoi devait se conclure sur un nouvel échec. De fait, le président de la fédération cohabite aujourd’hui avec un sélectionneur qu’il a lui-même choisi et, sans fusible aucun, ne peut plus brandir l’héritage du mandat précédent comme responsable du marasme actuel. Repositionné en première ligne, Bernie a conscience que sa marge de manœuvre est pour le moins réduite et, en ce sens, le prochain déplacement en écosse s’annonce pour lui capital. Une victoire à édimbourg et le XV de France pourrait se mêler à la lutte finale dans le Tournoi. Un échec face à des écossais surmotivés à l’idée de laver l’affront de Cardiff (34-7) et les Bleus seraient alors condamnés à disputer la cinquième place à l’Italie. Tout un programme…

Gagner à Murrayfield ? Mais avec qui ? Au sein d’une équipe dépourvue de repères collectifs et incapable, via ses structures ou son plan de jeu, de casser les lignes adverses, la logique aurait voulu que le XV de France s’en remette, contre l’Irlande, à ses individualités. Samedi soir, le bon sens aurait donc exigé que les deux « breakers » les plus spectaculaires du Top 14 (Sekou Macalou et Antoine Dupont) débutent au Stade de France. Las, le train est passé, Dupont a brillé neuf minutes avant de laisser un genou dans le 9-3 et la suite, dans cette tourbe écossaise où Wallabies et Samoans viennent respectivement d’encaisser cinquante points, s’annonce douloureuse. Aide-toi, le ciel t’aidera…

Marc Duzan
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