Chemin chaotique

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On parlait de lui comme d’un phénomène avant même ses débuts professionnels. Rarement un joueur n’aura subi autant de pression, sur bien des aspects aussi bien physiques qu’« idéologiques »

Rarement, un joueur aura été aussi attendu que Mathieu Bastareaud dans l’histoire du rugby français. Il n’avait même pas encore joué un seul match professionnel qu’on parlait de lui comme d’un phénomène. Jamais un joueur du troisième niveau (Fédérale 1) n’avait été sélectionné en équipe de France. Bernard Laporte osa ce pari en mai 2007 avant la tournée des Bleus en Nouvelle-Zélande. Mathieu Bastareaud avait 18 ans et portait encore les couleurs de Massy. Mais il se blessa à un genou et déclara forfait. Il dut donc renoncer à faire son entrée dans le livre des records. Mais les trois syllabes de son nom circulaient de plus en plus dans les coulisses du rugby français. On le décrivait comme un cadeau du ciel, un phénomène comme conçu pour le rugby moderne ou du moins de l’idée qu’on se faisait du rugby moderne dans les années 2000. La célébration du jeune Bastareaud dit beaucoup de choses de la façon dont on se figurait l’avenir dans le passé. Nous étions alors obsédés par le rugby « boum boum » censé faire la part belle aux béliers par rapport aux gazelles.

Plombé par ses propres qualités

Six mois plus tard, on se souvient de cet écosse-France des moins de vingt ans dans la froidure de Falkirk. Face à une équipe d’écosse solide et bien organisée, les Bleus s’étaient imposés 12-6 grâce à la paire de centres Mathieu Bastareaud-Yann David. L’équipe des Bleuets avait été construite autour de ce duo atomique (Fofana avait été déplacé à l’aile) et c’est vrai, ils avaient traversé le terrain. Le futur leur appartenait. Bastareaud a donc connu cette forme si contraignante de pression précoce, plus encore que des Michalak ou des Castaignède qui avaient joué, eux, avant d’être jugés. En plus de l’assumer, il dut faire face aux débats idéologiques propres au rugby français. Pour bien des amoureux du « french flair », il était trop lourd, trop rond, pas assez altier et trop attiré par le contact pour prétendre au panthéon doré des centres aux côtés des Jean-Dauger et des Jo Maso. Que de discours injustes, méchants et méprisants avons-nous entendu à son sujet alors qu’il prenait son envol sous le maillot du Stade français. Nous avons encore dans l’oreille les sarcasmes d’un téléspectateur « ingénieur » le vouant aux gémonies au moment d’une prise de balle et d’un défi physique, jusqu’à rabaisser son caquet quand la course se termina directement dans l’en-but adverse. Il paraît qu’on ne pouvait pas jouer après lui... accusation terrible.

Mathieu Bastareaud entamait une carrière d’incompris comme s’il devait s’excuser sans cesse du particularisme de son talent, un comble pour un sportif de haut niveau. On imagine les idées noires et la frustration qu’il a pu emmagasiner. Il est sûr que l’affaire de Wellington 2 009 ne pouvait pas plus mal tomber. Il lui a fallu assumer un nouveau fardeau, extra-sportif celui-ci. Il s’est ensuite replié sur lui-même, vis-à-vis des médias en tout cas, ce qui a renforcé le malentendu. La vie d’un atypique n’est pas souvent pavée de roses. Le parcours du « phénomène » devint alors un chemin chaotique, jonché de critiques faciles et de clichés injustes. Certains sélectionneurs l’ont mis au frigo, Lièvremont d’abord en 2009 et en 2011 puis Novès, totalement, en 2016 et 2017. Seul Philippe Saint-André avait une foi totale en ses qualités. A l’énoncé du nom de Bastareaud, combien de débats faussés, combien de clients du café de commerce à se faire plaisir et à se faire passer pour des connaisseurs en assénant qu’il ne savait que chercher la percussion tout en force. Bêtises démenties par de multiples images, des off-loads en pagaille qui ont prouvé qu’il savait assurer la continuité du jeu et qu’il s’était finalement vite adapté à l’évolution de son sport. Pour nous amuser nous nous sommes parfois surpris à citer Sonny Bill Williams aux détracteurs du centre du RCT comme pour exciter leur mauvaise foi. Les deux hommes n’ont pas la même allure, peut-être, mais ils ont le même profil.

Jérôme Prévot
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