« Camara était ciblé en touche »

Régis Sonnes - Ancien entraîneur de l’UBB. Depuis l’Irlande, il a suivi de près la performance des Bleus face à l’Angleterre. Qu’il décrypte en appuyant sur l’importance du système défensif, qui a permis aux Bleus d’endiguer les vagues anglaises mais aussi de les contrer dans le jeu au sol.

Midi Olympique : Dans quel secteur les Français ont-ils construit leur victoire ?

Régis Sonnes :C’est assez évident qu’ils se sont basés sur leur grosse défense, très efficace et généreuse, ainsi que sur le jeu au sol pour dominer les Anglais. Dans ces secteurs, on a pu voir toute l’expression de l’âme de ce groupe. Cette équipe a souffert dans son histoire récente. Cela s’est vu. Mais elle n’a jamais lâché, et cela s’est vu aussi. Elle est récompensée. Les Bleus se sont construits sur un superbe état d’esprit, qui a abouti à une performance majuscule en défense et dans les rucks. Ce combat était déjà présent sur les autres matchs. Mais sur celui-ci, à la différence de l’Italie ou l’Irlande, l’approche était plus positive. On cherchait l’exploit et en cas de défaite contre les Anglais, il n’y aurait rien eu à redire. L’équipe a pu se construire sur un objectif positif. Au fil du match, ils ont aussi gagné en confiance.

Au-delà de l’investissement individuel, la défense a été très performante sur ses structures, avec très peu de situations de surnombre concédées…

C’est vrai. Cette défense a concédé très peu de situations de déséquilibre, hormis sur la fin de match. Elle a mis les Anglais sous pression jusqu’à les faire déjouer. Nous avions fait le choix d’une défense concentrée sur l’organisation et les placements, beaucoup plus que la pression. Attention, on ne les a pas attendus, on est allé les chercher. Mais pas dans les proportions d’une rush défense poussée à l’extrême. C’était une défense en contrôle. Malgré ce choix de moins en vitesse, nous avons su gagner nos duels. Mais sans nous exposer et nous fragiliser. L’idée, c’était aussi de garder des joueurs disponibles, en attente, pour jouer les rucks et les contre-rucks. Ce qui a très bien fonctionné.

Êtes-vous surpris de cette domination française sur les zones de ruck ?

Oui et non. Ça avait déjà été le cas contre les Écossais, lors de leur défaite à Murrayfield. Je pensais qu’ils régleraient ce secteur, ce n’est pas le cas. Il va falloir qu’ils se penchent sérieusement sur cet aspect qui les pénalise. Ensuite, il faut aussi reconnaître qu’on dispose de joueurs exceptionnels dans ce registre. Mathieu Bastareaud, Guilhem Guirado, Jefferson Poirot et d’autres sont performants dans cet exercice et ils le prouvent toutes les semaines en Top 14. Ils exportent ce talent à l’international. Tant mieux pour nous.

Comment décrypter l’utilisation de Mathieu Bastareaud, finalement plus en vue défensivement qu’offensivement ?

En attaque, nous avons été en difficulté sur notre conquête. Donc peu de lancements propres à utiliser en première main. C’est pourtant dans ce registre que Bastareaud est le plus à l’aise, après phase statique. Face à l’Angleterre, la majorité de nos munitions ont été des ballons de désordre, suite à des turn-overs. C’est un registre dans lequel d’autres joueurs s’illustrent. Bastareaud un peu moins. Pour l’utiliser à 100 %, il aurait fallu être plus performant sur nos lancements pour combiner autour de lui. Par contre, il a été un superbe leader de l’équipe. Il l’a portée et a pleinement joué son rôle pour épauler le capitaine. Il a été précieux.

Comment expliquer nos défaillances en touche ?

Je ne suis pas en pleine connaissance des systèmes, difficile de répondre. Ce qui est sûr, c’est que les Anglais nous ont perturbés. Ils disposent de plusieurs joueurs longilignes dans leur alignement, par exemple en replaçant Lawes en troisième ligne, ce qui est un avantage pour eux. Ils avaient en plus décidé de le faire défendre sur Camara. C’est logique, puisqu’il est le sauteur français avec le plus de qualité naturelle. Ils l’ont ciblé, clairement, sur le début de match. Ils ont d’ailleurs continué mais les Français se sont adaptés. Malgré tout, nos ballons étaient perturbés. La touche, ce sont deux choses : la possession et l’utilisation. Après nous être adaptés, nous avons réglé le problème de la possession. Malgré tout, ce n’était pas propre. Ce qui a pollué l’utilisation et compliqué nos lancements en première main. Et on en revient à la faible utilisation de Bastareaud.

L’Angleterre n’est-elle pas meilleure avec Farrell à l’ouverture ?

C’est un peu simpliste. Sur le factuel, oui, la bonne période de l’Angleterre correspond au passage de Farrell en 10. Mais c’est aussi la période où ils ont été dominants devant. En fin de match, ils ont recommencé à gagner les duels, à avancer aux impacts. Leur coaching leur a fait du bien, ils y ont trouvé du dynamisme. Dès lors, l’animation offensive est beaucoup plus confortable pour l’ouvreur.

Malgré la domination française, la fin de match a été tendue. La cible, désormais, est-ce la gestion des temps faibles ?

C’est une question plutôt psychologique. L’équipe de France a beaucoup perdu ces derniers temps. Ça s’est ressenti sur l’entame, sous pression, avec un manque de confiance assez clair. Ensuite, à la fin du match, il y a eu de la peur de gagner. C’est le syndrome des rencontres perdues face à l’Irlande et l’Écosse, les deux en fin de match. En enchaînant les victoires, en trouvant du positif, on va retrouver cette confiance qui nous fuit. Et cette gestion des fins de matchs rentrera dans l’ordre.

Dans quel secteur axer désormais les efforts ?

Il faut trouver plus de précision en conquête. Il faut aussi être plus efficace dans les zones de marque. Mais ça viendra, parce que la base est là. L’était d’esprit est irréprochable. C’est le plus important.