Castres à la folie

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    Castres à la folie
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En renversant la montagne montpelliéraine, le Castres olympique et son public déchaîné ont provoqué un véritable séisme à Saint-Denis et dans le rugby français en général. Un tremblement de terre populaire dont les secousses se sont prolongées jusqu’au bout du week-end. Immersion au cœur d’une fiesta pas comme les autres.

Ces Castrais sont complètement barjots. Des fous magnifiques, suivis par une immense colonie de supporters tous aussi cinglés qu’eux. Une armée aussi fidèle qu’intenable qui n’a eu aucun mal samedi soir à mettre son homologue montpelliérain à dix mètres à l’épreuve du sonomètre : « Comment ne pas être surmotivé quand presque un quart de ta ville traverse la France pour venir te soutenir ? Ça doit être le désert en ce moment à Castres, tout le monde est ici ! » se marrait le flanker tricolore Mathieu Babillot dans les travées du Stade de France. Samedi soir, les Castrais ont fait bien plus que de remporter le cinquième Brennus de leur histoire, cinq ans après le dernier sacre de 2013. Ils ont montré, comme le disait si justement Thomas Combezou après la rencontre, que « l’argent ne fait pas le bonheur » et que la farouche détermination d’une bande de copains plus méconnus les uns que les autres peut flanquer à terre un colossal business plan rugbystique mis sur pied pour régner sur l’Europe et l’Hexagone. Une fois encore, les emmerdeurs de service castrais en avaient décidé autrement. Cette finale, elle était pour eux. « Ils ne pouvaient pas avoir plus envie que nous, c’était impossible », insistait Babillot. Au courage, à l’abnégation, à la rage, le CO a donc écrit une nouvelle superbe page de son histoire et accessoirement du rugby français. Jusqu’alors, aucune équipe ayant terminé sixième de la phase régulière n’avait été sacrée championne de France. « Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait », écrivait le célèbre Mark Twain. « J’ai su que l’on avait gagné à la soixante-dix-neuvième minute passée de quarante-quatre secondes, souriait Babillot. Avant cela, je ne voulais pas y croire. Même après le deuxième essai, je me suis dit qu’ils pouvaient marquer, puis nous contrer, puis remarquer… Bref, je n’étais plus très lucide mais je ne voulais pas y croire ! J’y ai vraiment cru à seize secondes du coup de sifflet final… » Logique : à ce moment-là, on voyait mal comment les Montpelliérains allaient marquer seize points en aussi peu de temps pour égaliser.

Le calme avant la tempête

Ivres de joie au coup de sifflet final, les Tarnais et leurs supporters ont créé une déflagration de bonheur qui a fait trembler les murs de l’enceinte dyonisienne. L’attente dura jusqu’aux environs de 23 h 30, quand les hommes de Rodrigo Capo Ortega furent invités à rejoindre la tribune présidentielle d’Emmanuel Macron pour recevoir le précieux Bouclier de Brennus, lequel fut soulevé par quatre des plus emblématiques castrais de l’effectif : le capitaine Capo Ortega bien sûr, mais aussi l’intenable Rory Kockott encore auteur d’une prestation majuscule en finale, le leader de la touche castraise Yannick Caballero et Mathieu Babillot, qui s’est envolé ce matin pour la Nouvelle-Zélande. Une fois passé ce moment de joie intense et populaire, les Castrais ont plongé dans l’intimité de leur vestiaire pour s’offrir une respiration : « Les mecs étaient calmes, ils se regardaient tous sans quasiment dire un mot, à la fois heureux et surpris, nous racontera plus tard un témoin, ils ne réalisaient pas ce qui venait de se passer. Ils ont fait preuve d’une humilité immense. » Une fois le protocole médiatique rempli et le concert de Mika terminé, les Castrais ont ensuite embarqué dans leur bus pour rejoindre le restaurant Monsieur Bleu, situé dans le huitième arrondissement de Paris où les dirigeants du CO avaient soigneusement organisé la soirée d’après-match. C’est dans ce cadre somptueux, constitué d’un extérieur au décor naturel et intimiste avec des petites tables rondes réparties au milieu de murs végétaux et d’un intérieur de type lounge avec une grande hauteur de plafond que les Castrais ont célébré leur titre en familleet avec leurs proches. Sitôt arrivé, Sitiveni Sivivatu se transforma en serveur volant, proposant et ramenant des bières à quiconque croisait sa route, sans jamais en boire une seule. Plusieurs heures après avoir soulevé le précieux bout de bois, Antoine Tichit peinait encore à trouver ses mots : « Je ne réalise pas. Franchement je ne réalise pas... Il faut que j’aille le voir. » Arrivé près du Brennus, le gaucher retrouve son coéquipier et ami proche, Danie Kotze. Les deux colosses se tombent dans les bras et se félicitent une énième fois... Robbie Ebersohn dégaine son téléphone et immortalise l’instant. Non loin de lui, l’ouvreur Benjamin Urdapilleta, élu homme du match pour sa première finale de Top 14, arbore déjà un chapeau de paille aux couleurs du club et converse avec vigueur avec les siens : « Ils sont seize au total, ils sont tous venus spécialement d’Argentine pour la finale ! » Le Puma peut rugir de plaisir. À l’image des siens, le banni de sa sélection nationale vient de renvoyer à ses chères études Aaron Cruden, star sudiste recrutée à prix d’or.

« Ça finit comment Terminator ? »

À l’intérieur de l’établissement, les rythmes électros embrasent le bar. Les dirigeants castrais ont fait venir le DJ Synapson pour assurer l’ambiance. Julien Rebeyrol, le préparateur physique spécialiste des données GPS et serial vanneur de l’effectif castrais, évoque cet échange croustillant qu’il a eu, vendredi midi avec le boss, Christophe Urios qui lui demanda : « Julien, c’est quoi la fin de Terminator ? » « Ben c’est simple Christophe, ça finit par t, o, et r... » Devant, les yeux noirs de son manager qui a aussitôt saisi qu’on se moquait de lui, le trublion se ravise : « A la fin, c’est l’héroïne Sarah Connor gagne et le Terminator finit dans du métal en fusion, boss. » « Hmm… C’est bien, ça me plaît comme fin. » Même si les résistants tarnais ont vaincu les cyborgs héraultais, le boss du CO ne s’éternisera pas à la fête. Probablement usé par toutes ces émotions, le technicien s’est retiré avec les siens peu après deux heures, pour savourer ce titre dans le calme. À l’inverse, d’autres eurent du mal à contenir le trop-plein d’énergie, à l’image du jeune flanker Baptiste Delaporte, en larmes au coup de sifflet final et monté sur ressorts dix minutes plus tard. « J’ai vécu cette finale de la touche et j’ai une chance immense de l’avoir fait. Mais maintenant, je dois la vivre depuis le terrain ! » promettait l’intéressé. Non loin, la colonie îlienne est nettement plus calme : les Sipa Taumoeapeau, Paea Fa’anunu, Steve Mafi et Ma’ama Vaipulu sont là, en compagnie de leurs épouses, à converser et rigoler. En toute simplicité. Sur la table d’à côté, le coentraîneur Joe El Abd et Anthony Jelonch refont le match. Ils commentent cette statistique incroyable : à la 38e minute, le CO affichait 98 % de réussite au plaquage. Et Jelonch d’hurler sur son entraîneur pour mieux l’imiter : « Mais c’est lequel qui a loupé ce foutu plaquage bordel  !» Fou rire des deux hommes. Au milieu de cette folle soirée, il y avait aussi de l’émotion. Celle du jeune kiné Jonathan Suinot qui, au-delà de ces phases finales folles, a aussi connu il y a trois semaines la joie de devenir père : « Je vis un mois de mai absolument incroyable ! » s’étonnait-il, des étoiles plein les yeux. Il y a eu aussi celle d’un autre kiné du staff, Sebastien Nieto. Judoka de formation et originaire de Narbonne, le kiné n’a jamais vraiment joué au rugby. Mais depuis sept ans, il n’en revient pas de l’émotion que ce jeu procure : « Je n’ai jamais vécu quelque chose d’aussi fort. Et ce sont mes amis rugbymen qui m’en ont fait prendre conscience ce soir. Quand je les ai retrouvés, ils m’ont dit : « Tu es champion de France, Seb. En trente ans, on a jamais réussi à faire ce que tu as fait. Ce soir, on réalise notre rêve à travers toi. » Et là, j’ai fondu en larmes. » Après toutes ces émotions, les Castrais ont quitté la fête vers six heures du matin pour regagner l’hôtel Novotel Tour Eiffel ou leurs familles avaient pris quartiers. Certains se sont effondrés, d’autres ont préféré rester éveillés à l’image de Joe el Abd : « Si je dors, ce sera pire. Je dormirai la semaine prochaine, ou celle d’après ! » Le cycle de sommeil de l’Anglais attendra. Quelques heures plus tard, il avait rendez-vous avec ses supporters sur la place Pierre-Fabre à Castres pour une immense communion réunissant un club et son peuple. Histoire de prolonger la folie douce qui s’est emparée du Tarn depuis un peu plus d’un moins maintenant…

Simon Valzer
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