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XV de France

Suicide mode d'emploi

Les Bleus avaient tout fait bien pour gagner. Et puis ils ont perdu, encore une fois, donnant aux Gallois un match qu’ils ne méritaient pas franchement. Les suicides de cette équipe de France sont chroniques. Et désespérant.

C’est l’histoire d’une équipe qui ne sait pas gagner. Coûte que coûte, elle fait tout ce qu’il faut pour perdre. Elle joue pourtant bien, pendant une mi-temps. C’est chouette, on se surprend à y croire, à se plaire, à oublier les désastres du passé récent de cette équipe et à se dire que finalement, on progresse. On se prend à aimer ces Bleus à nouveau, tout simplement. Et puis, inexorablement, ils se suicident.

Comment ont-ils pu perdre ce match d’ouverture du Tournoi des 6 Nations face aux Gallois ? On peine à donner une réponse. Eux aussi. « Il y a de l’incompréhension. On se demande encore comment on peut perdre un match comme ça, confirme Camille Lopez. On repense à tous les points qu’on leur a donnés en deuxième période. On leur donne le match : une interception, l’erreur de Yoann (Huget, N.D.L.R.), même leur premier essai, il est trop facile à niveau là. Ça fait chier. » Et cela dénote d’un certain talent pour s’assurer la défaite. Mener 16-0 à la pause, être dominant dans tous les secteurs, tous les duels et sombrer à ce point en seconde période, s’effriter de la sorte, encaisser un 24-3 et perdre, une fois de plus, ce n’était jamais arriver dans la longue histoire du Tournoi. Ces Bleus sont capables de tout, parfois du meilleur, souvent du pire. Qu’importe, la finalité est souvent la même : la défaite.

Improvisation coupable

Pour expliquer l’inexplicable scénario de cet échec de plus, désormais si fréquent que l’accoutumance évite l’idée d’un « échec de trop », chacun y va de son constat. Jacques Brunel, assis sans gloire sur neuf défaites en douze matchs, présente nettement le pire ratio de l’histoire du XV de France. Pourtant, il s’en départit, fuit les parts de sa responsabilité et se contente d’évoquer les coups du sort. « Quand l’adversaire vous domine outrageusement, que vous subissez pendant plusieurs minutes devant votre en-but, vous vous dites que vous êtes tombé sur plus fort et il n’y a rien à dire. Quand ce n’est pas le cas, qu’on prend des essais incroyables et que le match bascule comme ça, c’est plus dur à avaler. En même temps, on se dit aussi que ce n’est pas possible, que ça va bien finir par s’arrêter. » D’accord. On veut bien l’entendre, certains rebonds ne sont pas favorables. Mais c’est trop léger, trop facile, d’invoquer seulement le manque de pot et d’attendre, sans rien faire, que le sort bascule enfin en sa faveur.

Ces Bleus ne sont pas toujours chanceux, c’est vrai. Il y a aussi des trous d’air dans leurs productions qui interpellent : quand elle revient de l’enfer, qu’elle mène de deux points et qu’il tombe toujours des trombes de flotte, quelle autre équipe s’assoit sur le triptyque défense-conquête-occupation pour gérer sa fin de match ? Laquelle se serait exposée, sur les extérieurs, à grands coups de passes sautées ? Même les All Blacks savent fermer les matchs, quand le scénario le réclame.

Pourquoi diable les Français ne l’ont pas fait ? Une idée : parce que tous les joueurs capables de supporter cette prise de décision avaient été sortis de la pelouse ! Notre coaching fut précoce et irréel, faisant sortir les joueurs d’expérience quand les Gallois revenaient au score (16-14). Le match se tendait et il devenait évident que le gagnant ne serait plus celui qui joue beau, mais bien celui qui maîtrise le mieux sa stratégie. Autre idée : si nous préparions correctement les matchs, Sébastien Vahaamahina aurait alors été prévenu que, le cas échéant, il pourrait endosser le rôle de capitaine d’une fin de match stressante, où chaque décision compte double. On exagère ? Même pas. Interrogé sur sa « promotion » après la rencontre, le deuxième ligne clermontois masquait difficilement l’embarras de la situation. - Aviez-vous déjà été capitaine, auparavant ? « Non, jamais. » - À quel moment de la semaine le staff vous a-t-il prévenu ? « Il ne m’a pas prévenu. » - Même pendant le match ? « Non plus. Je ne savais même pas que j’étais passé capitaine. C’est l’arbitre, Wayne Barnes, qui est venu me voir sur une pénalité pour me demander mon choix. Je lui ai dit de s’adresser au capitaine. Il m’a répondu que c’était moi. »

Les joueurs français ne sont exempts de rien et Vahaamahina, auteur de la passe-suicide qui acta la défaite des Bleus, avait au moins le mérite de reconnaître ses torts : « Cette défaite, j’ai du mal à la relativiser. Avec cette passe interceptée, évidemment que je la prends pour moi. » Il faut aussi reconnaître qu’ils ne sont pas toujours aidés et que règne, autour d’eux, un sentiment d’improvisation générale.

Désormais dixième nation mondiale, les Bleus peuvent craindre une cuillère de bois Autre geste décisif qui a coûté cher au Bleus, autre système de défense : Yoann Huget, lui, invoquait l’excuse du climat pour justifier de son ballon échappé dans l’en-but et qui a offert l’essai le plus facile de l’histoire à George North. « Ça rend fou parce que c’est choses-là n’arrivent pas en club mais, là, elles nous arrivent en équipe de France. Je pense que tout le monde a pu voir que les conditions climatiques étaient compliquées. Sous la pluie, on a quand même inscrit des essais sympas. Mais voilà, j’ai aussi échappé ce ballon… » Le grand retour du « j’ai glissé, chef » de Pithivier dans la Septième compagnie. Depuis dimanche, les Bleus sont même la dixième compagnie. Dixième nation mondiale, rien que ça. Difficile, pourtant, d’y voir une forme quelconque d’anomalie ou d’entendre gronder la révolte... Et maintenant ? On va à Twickenham, défier l’Angleterre qui vient de s’imposer en terre irlandaise, face à la plus belle nation du moment. Ça craint. On affronte les Écossais, qui roulent depuis six mois sur l’Europe des clubs. On va en Irlande, qui s’est offert deux fois les All Blacks en deux ans. Bingo !

Plaisant une mi-temps, désespérant sur l’ensemble d’un match, d’une fragilité mentale déconcertante, ce XV de France a aussi contre lui un calendrier franchement défavorable. La perspective la plus probable, désormais, serait d’aller jouer une « finale » en Italie pour la cuillère de bois, fin mars. Vous ne rêvez pas. On en est là.

Léo Faure
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