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Portraits

Siega, un joli conte de faits

Début 2018, Rémi Siega était commercial dans une entreprise de construction. Un an et demi après, le néo-calédonien est un des fers de lance de France VII. Récit d’un itinéraire pas comme les autres, de Dumbéa à Marcoussis en passant par le Stade toulousain.

Nouvelle-Calédonie, février 2018. Entre deux étapes du circuit mondial, la conduisant de Hamilton à Las Vegas, France VII s’autorise une parenthèse ensoleillée en mer de Corail. "Nous allons vivre une aventure unique, découvrir des territoires qui vont accueillir pour la première fois une équipe de France et rencontrer certains potentiels calédoniens", présentait Jérôme Daret, avant le décollage. Au-delà de l’attrait de la découverte, ce voyage en terre méconnue allait bouleverser un destin, du jour au lendemain. Un effet papillon étourdissant, depuis Marcoussis jusqu’à Dumbéa.

À plus de 16 000 km de la capitale, Rémi Siega coulait jusqu’alors des jours plutôt paisibles sur sa Grande Terre : "J’étais commercial dans une enseigne, depuis six ans, se remémore "Sefo". Je vendais des matériaux de construction, de l’électro-portatif surtout. Certains soirs et le week-end, je jouais au rugby." Une double carrière agrémentée de quelques petits moments de gloire : "J’étais international à VII et à XV de Nouvelle-Calédonie. Ça m’a permis de disputer des tournois de haut niveau comme les jeux de l’Océanie et les jeux du Pacifique : tu y affrontes les Fidji, les Samoa, la Nouvelle-Zélande. C’était intéressant, stimulant." Une douce consolation pour cette étoile alors filante : sept ans plus tôt, Rémi Siega était drôlement entré dans l’histoire du rugby néo-calédonien en devenant le premier à dire non… au Stade toulousain : "En 2007, j’avais rejoint l’Union Rugby Club de Dumbéa. Il se trouve que c’est le club avec qui Toulouse est en partenariat, celui d’où viennent Rodrigue Neti, Paulo Tafili, Peato Mauvaka, Alex Manukula... J’ai 21 ans lorsque Philippe Rougé-Thomas me propose un stage de trois mois et une mise à l’essai. Je joue quelques matchs avec les espoirs, je fais bonne impression et il me propose d’intégrer le centre de formation. Je retourne chez moi l’été en demandant au club du temps pour réfléchir. Il faut savoir que ma copine venait d’accoucher d’une petite fille. Et, dans le contrat, il y a deux ou trois choses non dites, quelques modifications, qui ne me plaisent pas… Bref, je décide finalement de dire non à Toulouse et de rester sur place." La bonne opportunité s’était présentée au mauvais moment : "J’étais un peu déçu que ça finisse comme ça. Vivre du rugby, c’était tout ce que j’espérais mais, en dehors, j’avais eu du mal à m’intégrer à la vie en métropole. La famille et ma fille étaient trop loin aussi. Tout ça était trop dur à gérer."

"Ah bon, je ne le savais pas !"

La page se tourne, soudainement. "Sefo" reprend le cours de sa vie d’avant : boulot, petits pots et dodos, grosso modo. Comme si l’occasion dorée ne s’était jamais présentée ou presque… Amnésie volontaire : "Au début, je me répétais que j’avais pris cette décision et que je ne devais pas avoir de regrets. Puis, à la télé, quand j’ai vu Sébastien Bezy et Gillian Galan, avec qui je jouais en espoirs, je ne pouvais m’empêcher de penser que j’aurais pu être à leurs côtés sur le terrain. Enfin, peut-être pas en Top 14 mais au moins en Pro D2." Le Néo-Calédonien soupire légèrement. Puis se ressaisit : "Mais je n’étais pas malheureux pour autant. Je ne vais pas que dire que je n’aimais pas mon boulot, mes collègues étaient sympas, j’étais entouré de ma famille, je pratiquais ma passion. Je me sentais bien, franchement." Son destin paraissait alors tout tracé, à Dumbéa, auprès des siens, sur le terrain de ses premiers exploits. Jusqu’à ce jour de février 2018 : "L’équipe de France à VII s’était posée en Nouvelle-Calédonie. Les coachs sont venus nous informer qu’une opposition allait être organisée et ils cherchaient des mecs partants. J’ai répondu : "OK, pas de souci, évidemment." Je partais juste dans l’idée de me mesurer à la sélection française. C’était un beau challenge, déjà. Pour le reste, je n’avais pas d’espoir. J’avais 27 ans et c’était du très haut niveau en face. Et puis ils ne me connaissaient pas…" Renseignements pris, les entraîneurs tricolores avaient inscrit son nom dans leur carnet : "J’avais entendu parler de lui en fait, informe le manager Christophe Reigt. Mais je ne l’avais pas vu et je me posais des questions car il jouait à un petit niveau là-bas. J’ai demandé à ce qu’il vienne avec nous. Ils étaient sept ou huit à nous avoir rejoints. Ça ne coûtait rien de voir." "Ah bon, je ne le savais pas", s’étonne l’intéressé à l’évocation de la nouvelle. Sept ans après, la coïncidence s’explique plus facilement. Le hasard n’explique pas tout. La suite ne lui doit rien, d’ailleurs : "Je fais deux entraînements, j’ai de bonnes sensations, j’essaye de ne pas trop en faire… Dans la foulée, Christophe Reigt me convoque. Je me dis : "J’ai dû faire bonne impression, il veut me complimenter." Et là, il m’annonce que mon profil les intéresse et me propose de venir trois mois à Paris. Il me dit qu’il me recontactera à la fin de la tournée. Pendant qu’ils étaient à Las Vegas, je me suis entraîné comme un fou et puis je reçois le coup de fil attendu : "Tu peux être là dans deux semaines ? Tu es prêt ?" Je l’étais plus que jamais." Par-delà les qualités du phénomène, chronométré à 10 secondes 6 aux 100 mètres, Christophe Reigt sent un supplément d’âme chez ce compétiteur retrouvé : "Il avait envie de laver la déception de son rendez-vous manqué avec Toulouse. Je lui avais dit : "Tu as une seconde opportunité, tu es assez jeune pour réussir une carrière." " "On dit toujours que le bus ou le train, je ne sais plus, ne passe qu’une fois, rigole Sefo. Disons que j’ai eu la chance qu’il y ait deux passages. J’ai sauté sur l’occasion quand il est revenu."

"C’est même moi qui étais plus rapide, en fait"

Au printemps 2018, sept ans après la première tentative, Rémi Siega revient en métropole pour un second essai. À transformer, coûte que coûte, sous peine de regrets éternels : "Être bon sur deux ou trois entraînements, c’est une chose, mais s’intégrer dans un projet et prouver sur la durée, c’en est une autre", plante Christophe Reigt. "J’étais plus mature pour relever le défi. Tavite (Veredamu) et Pierre-Gilles (Lakafia) m’ont bien épaulé en dehors et je me suis accroché sur le terrain pour tenir le coup", raconte le prétendant. En juin 2018, Rémi Siega entre dans la cour des grands au tournoi de Paris. Du rêve à la réalité, en un éclair. "Je me souviens, j’étais en mode spectateur. À un moment, je me suis dit : "Mais réveille-toi." Je devais arrêter de regarder les mecs. Je les "badais" à la télé, je les trouvais trop forts, trop rapides. Progressivement, je me suis rendu compte que je n’avais pas de complexes à faire. C’est même moi qui étais plus rapide, en fait." À Jean-Bouin, il inscrit son premier essai sur le circuit mondial. Un mois plus tard, il signe un contrat fédéral. Un an après, il termine troisième marqueur français de la saison avec vingt-deux réalisations au total : "Quand je me réveille le matin, j’hallucine, parfois. Si on m’avait dit ça, avant, quand je mettais mon réveil pour aller au boulot, je n’y aurais pas cru. Là, je me lève pour jouer au rugby tous les jours." Le remède ultime au déracinement. Le revers de la médaille de son exil en teres promises : "Ma fille est restée en Nouvelle-Calédonie. Elle me manque. Heureusement, il y a les réseaux sociaux et je la vois tous les jours. J’attends d’être bien posé à Paris pour la faire venir avec sa maman. Elles savent à quel point le rugby compte pour moi et elles sont à fond derrière. Comme ma famille. Mes parents, mes sœurs, mes frères sont super fiers et me soutiennent. Ils se vantent dès qu’ils me voient à la télé."

Le meilleur reste à venir pour le gamin de Dumbéa : il vient de signer un nouveau contrat de deux ans avec, en chemin, un possible sommet : les jeux Olympiques. "Depuis que je suis arrivé à VII, je ne pense qu’aux JO. C’est un rêve de gamin. Les JO de Sydney m’avaient marqué. J’étais chez ma sœur qui vivait en Australie. Je me disais : "Mais ça doit être énorme de vivre un tel événement." Si l’équipe se qualifie, je paye le voyage à mes proches jusqu’à Tokyo." Cassidy, sa fille de 8 ans, n’en attend pas moins de la part de son super-héros de papa. L’émotion à fleur de peau, le Néo-Calédonien partage le plus beau des hommages rendus par la prunelle de ses yeux : "Il faut que je vous raconte. L’autre jour, ma fille m’a sorti une anecdote qui m’a amusé et ému à la fois. Elle me dit qu’on l’a prise pour une débile à l’école. J’hallucine : "Mais vas-y, explique-moi." En fait, c’était la rentrée, il fallait se présenter à la classe. Quand la professeur a demandé le métier des parents, elle a répondu : "Mon père est rugbyman." Tout le monde a éclaté de rire et la maîtresse lui a dit : "Mais non, on ne demande pas le sport qu’il pratique mais ce qu’il fait dans la vie." Elle a répété la même chose, évidemment. Comme personne ne voulait la croire, elle a sorti un petit livre qu’elle avait dans son sac et elle a montré des photos de moi sur le terrain : "Vous voyez là, c’est mon papa. Il joue pour l’équipe de France." Elle était tellement fière de le dire. J’en ai pleuré."

 

Comme personne ne voulait croire ma fille, elle a sorti un petit livre avec des photos : "Vous voyez, là, c’est mon papa, il joue pour l’équipe de France.

 

Né le : 20 septembre 1990 en Nouvelle-Calédonie

Mensurations : 1,88 m, 92 kg

Surnom : "Sefo"

Poste : ailier

Clubs successifs : Stade calédonien (-2007), Union Rugby Club de Dumbéa (2007-2012), Toulouse (avril-juillet 2012), Union Rugby Club de Dumbéa (2012-2018), France VII (2018-).

Sélections nationales : 56, en équipe de France à VII

1er match en sélection : à Moscou, le 19 mai 2018, France - Géorgie (21-12)

Points en sélection : 125

"Ma copine venait d’accoucher et il y avait des trucs dans le contrat qui ne me plaisaient pas […] J’ai finalement décidé de dire non à Toulouse."

Rémi SIEGA

International France VII

BISSONET Vincent
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