• Fabien Galthié parti au chevet de l’équipe de France, Matthieu Lartot perd un complice avec lequel il a passé douze ans à l’antenne. Le journaliste de France Télévisions formera un nouveau duo, probablement avec Dimitri Yachvili. Photo Icon Sport
    Fabien Galthié parti au chevet de l’équipe de France, Matthieu Lartot perd un complice avec lequel il a passé douze ans à l’antenne. Le journaliste de France Télévisions formera un nouveau duo, probablement avec Dimitri Yachvili. Photo Icon Sport Icon Sport - Icon Sport
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Entretiens

Lartot : « Je ne me lasse pas, mais je souffre… »

Le départ de Fabien Gathié et Raphaël Ibanez, les mauvais résultats du XV de France, la baisse des audiences, la figure du rugby sur France télévisions a accepté de partager son regard sur l’actualité. Sans filtre.

 

Midi Olympique : Vous allez commenter les deux matchs amicaux entre le XV de France et l’Écosse, puis c’est TF1 qui prendra le relais pour la Coupe du monde. N’est ce pas frustrant ?

Matthieu Lartot : C’est toujours frustrant de passer la main pour une Coupe du monde, mais malheureusement, on en a un peu l’habitude. Le dernier Mondial avec les matchs des Bleus que nous avons eu la chance de diffuser, c’était en 2003. En 2011, nous avions acheté une sous-licence de TF1 avec un gros volume de matchs mais un seul des Bleus : le tristement célèbre France-Tonga, en match de poule (défaite 19-14, N.D.L.R.). Bref, quand on fait ce métier là, il faut avoir conscience que les droits de diffusion des compétitions sont volages.

 

Mais France 2 est-elle encore la chaîne du rugby ?

M.L. : C’est la chaîne des équipes de France. Depuis des années, nous diffusons les féminines ou encore les moins de 20 ans. Il y a un lien très fort avec les équipes de France de rugby. Malheureusement, dans le contexte actuel, nous ne pouvions pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Nous venons d’acquérir les Jeux olympiques de 2024, ce qui représente un investissement colossal. Il n’aurait pas été raisonnable d’investir autant d’argent sur cette Coupe du monde de rugby dont les droits ont été attribués il y a déjà quelques temps.

Le choix est-il simplement économique ou est-ce aussi en raison de la baisse des audiences, des affluences, des affaires qui ont égratigné ce sport ?

M.L. : Une Coupe du monde, c’est une remise à zéro des compteurs. Ce qui s’est passé avant ne compte pas. C’est un peu comme pour les joueurs. Et pour un diffuseur, c’est un événement important avec un retentissement énorme. Regardez ce qui s’est passé en 2011 ! C’est le parcours le plus chaotique jamais vécu par une équipe de France et ça se termine par une histoire fabuleuse où les Bleus échouent à un point en finale. Et TF1 réalise, je crois, sa meilleure audience de l’année avec cette finale entre la France et les Blacks.

 

Pourquoi France Télévisions ne rentre donc pas dans la lutte pour avoir ces droits-là ?

M.L. : Parce que TF1 a une toute autre logique que la nôtre. Ils se concentrent uniquement sur des événements planétaires. Ils se constituent un petit trésor de guerre et à chaque compétitions majeures, telle la Coupe du monde de rugby, ils mettent les moyens nécessaires contre lesquels nous ne pouvons pas lutter. De notre côté, nous avons un catalogue de droits tellement grand que nous devons d’abord préserver nos événements historiques comme le Tour de France ou Roland-Garros. Ce qui nous empêche de miser sur des compétitions qui nous tiennent pourtant à cœur. Il y a forcément des arbitrages à faire. Pour France Télévisions, ça pourrait vite devenir une catastrophe industrielle si par exemple le XV de France ne passait pas le cap de la phase éliminatoire.

Les baisses d’audience sont-elles sujettes à réflexion pour un diffuseur comme France Télévisions ?

M.L. : À ma connaissance, non. Je n’ai jamais entendu dans les murs de France Télévisions le moindre désintérêt pour le rugby, même si il y a une érosion des audiences depuis quelques années. Mais ces discussions se déroulent bien au-dessus de moi.

 

Cette érosion est-elle inquiétante tout de même ?

M.L. : Oui, un peu car elle est en relation avec un spectacle qui n’est pas au rendez-vous. Avec une équipe de France qui manque de personnalité, de personnage fort auquel le public peut s’identifier. Il est urgent d’inverser la tendance.

C’est possible rapidement ?

M.L. : Dans notre société, tout va très vite. Prenez l’exemple du football : après l’épisode de Knysna, qui aurait cru que l’image de l’équipe de France de football serait aussi bonne aujourd’hui ? Résultat : les audiences sont énormes.

Cette année, après le naufrage de Twickenham ou le néant de Dublin, j’avais l’impression de vivre un cauchemar […] Aujourd’hui, je suis le conteur des échecs du XV de France

N’est-ce pas cyclique finalement ?

M.L. : C’est événementiel ! Qui aurait pu imaginer que l’équipe de France de football féminin pourrait réunir 10 millions de téléspectateurs ? C’est irrationnel. Il y a quelques années, nous avons choisi de retransmettre les matchs de l’équipe de France féminine de rugby. C’était un pari. En 2014, qui aurait cru que nous aurions trois millions de téléspectateurs pour un match de rugby féminin joué sur un stade champêtre à Marcoussis ? Cette Coupe du monde avait été une réussite. Les gens aiment les événements, quand les équipes de France gagnent.

Quelles sont, à votre avis, les raisons du désintérêt du public à l’égard du XV de France ?

M.L. : Ce sport a perdu de sa singularité. Tout a été cloisonné, des barrières ont été mises entre les acteurs et le public, les joueurs sont moins disponibles. Même nous, en tant que diffuseur, nous avons moins accès à aux joueurs. Avant, nous vivions à côté d’eux, nous avions de belles histoires à raconter. Et c’est ce que j’ai dit à Fabien (Galthié) et Raphaël (Ibanez) avant qu’ils ne quittent France Télévisions : le modèle doit être changé. Qu’est ce qui donne envie aux gens d’aller au stade ? Ce sont les personnalités, les mecs auxquels on s’identifie. Quand j’étais gamins, j’allais voir les matchs du Tournoi pour Blanco, Rives ou Sella. Ça me faisait kiffer. Aujourd’hui, quand j’écoute Moscato sur RMC qui demande à un de ses auditeurs le nom du capitaine du XV de France et que le mec ne sait pas répondre, je suis affligé. Il est là le vrai souci du rugby. Revenons à ce qui a fait l’essence de ce sport. Le succès populaire du sport féminin aujourd’hui, c’est essentiellement dû au fait qu’on s’identifie à ces filles qui sont amateurs pour la plupart, qui ont un autre rapport aux médias. Elles sont fraîches et authentiques. Or, le rugby n’a malheureusement plus grand chose d’authentique.

 

À titre personnel, n’en avez-vous pas ras-le-bol de commenter des défaites ?

M.L. : Je ne me lasse pas, mais je souffre de cette situation. Ces deux derniers Tournois des 6 Nations, j’en suis vraiment sorti dépité, meurtri. Cette année, après le naufrage de Twickenham ou le néant de Dublin, j’avais l’impression de vivre un cauchemar. La seule question que j’avais en tête à ce moment-là, c’était : "Mais quand est-ce que ça va s’arrêter ?" Un commentateur est là pour accompagner le téléspectateur, pour lui transmettre une émotion, pour partager du plaisir. Aujourd’hui, je suis le conteur des échecs du XV de France. Or, je n’ai pas choisi ce métier pour ça. Heureusement, je suis un privilégié, j’ai la chance de commenter les Jeux olympiques, Roland Garros ou encore de présenter Stade 2. Si je n’avais que le rugby, je serai en clinique aujourd’hui (rires).

À ce point ?

M.L. : Il faut bien comprendre que c’est une forme de dépit amoureux. J’aime ce sport, j’aime le XV de France… (il souffle longuement). Il y a quelques semaines, nous avons fait un bilan avec Fabien (Galthié) après douze ans de commentaires ensemble. Quels ont été les bons ou les mauvais moments ? Quelles ont été les plus belles émotions ? On a réfléchit ! Alors, il y a bien eu le grand chelem de 2010, mais sur un jeu tout de même très restrictif. Et, paradoxalement, le plus grand moment vécu ensemble, c’est le "Crunch" à Twickenham où l’équipe de France s’incline après un match magnifique (en 2015, N.D.L.R.). Ce jour-là, les Bleus en prennent cinquante (55-35), ça résume bien la situation.

 

En tant que diffuseur-partenaire de la FFR, vous autorisez-vous toutes les critiques en direct ?

M.L. : Je n’ai jamais reçu la moindre consignes de la part des dirigeants de France Télévisions et je les en remercie. J’ai une liberté totale. Forcément, des accrochages avec des sélectionneurs ou des présidents de Fédération, j’en ai eu quelques-uns. Mais ça fait partie du jeu.

Avec qui par exemple ?

M.L. : J’en ai eu avec Pierre Camou. Plus récemment, avec Bernard Laporte. J’en ai eu avec Philippe Saint-André ou Marc Lièvremont. Mais je pense avoir toujours été constant, au même titre que les résultats de l’équipe de France (rires). Et je procéderai de la même façon quand Fabien et Raphaël seront aux manettes.

 

Est-ce vraiment possible, malgré les liens tissés ?

M.L. : Il en va de ma crédibilité de journaliste. Je ne peux pas me permettre de mentir aux téléspectateurs. Quand l’équipe de France n’existe pas face à l’Angleterre ou l’Irlande dans le dernier Tournoi, affirmer que le jeu tricolore, c’est le néant, c’est purement factuel. Pour moi, la critique doit être factuelle. Et j’ai prévenu Fabien qu’il n’aurait droit à aucun traitement de faveur.

Est-ce un coup dur pour France Télévisions de perdre Galthié et Ibanez au même moment ?

M.L. : C’est une perte immense. D’abord parce qu’ils représentent un pan de l’histoire du rugby français. Ensuite, parce que ce sont deux personnalités brillantes et charismatique, avec des analyses pointues, fines. Et puis, ils étaient complémentaires, chacun était dans son rôle. C’est pourquoi les commentaires de certains affirmant que France Télévisions faisait tout pour les propulser en équipe de France, ça me faisait bien rire. L’intérêt pour nous, c’était de les garder.

Tout n’a pourtant pas toujours été rose entre vous et Fabien Galthié…

M.L. : C’est le cas de le dire (rires) ! On a eu des engueulades mémorables. Lors d’un match du Tournoi des 6 Nations 2010, je termine de commenter tout seul pendant un quart d’heure parce qu’on s’était pris la tête. Et l’explication à l’hôtel avait été sévère. Mais notre relation s’est construite aussi grâce à ces moments-là.

 

Vous ont-ils tenu informé des négociations qu’ils menaient avec la FFR ?

M.L. : Fabien et Raphaël ont été très transparents. Chacun à leur façon. Avec Fabien, on a suivi un peu le cheminement. Pourquoi ? Parce que l’équipe de France s’est présentée à un moment de sa vie où il la voulait peut-être le moins. Il y a eu une longue réflexion. Rugbystiquement, à certains moment de sa carrière, il était probablement plus fort, plus novateur. Là, il ne regardait plus les choses de la même manière. Et puis, le contexte dans lequel il a été nommé a été très particulier. Pour ce qui est de Raphaël, un jour il nous a réuni et nous a dit : "voilà ce que l’on me propose." Ça a été clair, net et précis. C’est quelqu’un de très pudique, de très discret, beaucoup plus que Fabien. Avant les matchs, Fabien a besoin d’aller boire une bière au milieu des supporters, de discuter, d’échanger. "Raph", lui, est capable de partir tout la journée tout seul avec sa canne à pêche.

Avec qui commenterez-vous le Tournoi des 6 Nations 2020 ?

M.L. : Pour commenter les matchs du XV de France, nous avons besoin de fortes personnalités, de joueurs emblématiques ayant porté ce maillot. Il y a donc de grandes chances que ce soit Dimitri Yachvili, mais tout n’est pas finalisé. En revanche, pour remplacer Raphaël en bord de touche, c’est un peu plus compliqué. Nous avions établi une "short-list" avec des anciens joueurs comme Jérôme Thion, Olivier Magne ou encore Vincent Clerc. Et pour être transparent, nous avions engagé des discussions avec Thierry Dusautoir. Ça, c’était avant mon départ en vacances, mais je n’ai pas eu vraiment de nouvelles précises. Les négociations ne se passant pas à mon niveau, je n’en sais pas plus aujourd’hui.

 

Les droits de diffusion de la Coupe du monde 2023 en France n’ont pas encore été attribués. France Télévisions sera-t-il candidat ?

M.L. : Je pense que oui ! En tous cas, je l’espère. Commenter une Coupe du monde en France, ça doit être une belle expérience. Et commenter un titre de champion du monde du XV de France, j’en rêve.

 

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