Toutes les coulisses des négociations à la Ligue

  • Depuis le début de la crise, les réunions se multiplient à la Ligue nationale de rugby
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CORONAVIRUS - Depuis le début de la crise, les réunions se multiplient à la Ligue nationale de rugby. Où il est question de reprise (ou non) de la saison, de baisse (ou non) des salaires. Où il est surtout question d’un drôle jeu politique, où chacun avance abat ses cartes à tour de rôle. Récit.

Ce vendredi, Midi Olympique révélait un premier courrier, adressé à tous les présidents de clubs par le directeur général du Stade rochelais Pierre Venayre. Dans lequel l’homme de confiance du président Vincent Merling plaidait, en 10 points, pour un arrêt des compétitions cette saison. Une révélation qui a déclenché la colère des dirigeants maritimes. Et cette communication publique, en suivant, du même Pierre Venayre : "Non, n’en déplaise à certains, il n’y a pas deux camps au sein de la LNR mais un seul : celui de l’intérêt général qui s’exprimera par une décision collective et solidaire. Nous avons simplement contribué CONFIDITIELLEMENT à un débat constructif et respectueux." Une position de principe, celle de la solidarité, qui n’est que peu suivie d’effets depuis l’ouverture de la crise. Ses interlocuteurs, d’ailleurs, ne l’ont pas entendu de cette oreille. Laurent Marti (président de l’UBB), par exemple, le lendemain dans les colonnes de Sud Ouest, sans nommer son homologue rochelais et ceux qui lui ont emboîté le pas (Nevers, Pau, Rouen, Agen, Brive, Clermont, Stade français, Biarritz, Bayonne…). La réponse est cinglante : "Il y a ceux qui cherchent à tout pourrir, tout de suite, par effet d’aubaine. Parce que sportivement et financièrement, ils s’imaginent qu’ils ne vont pas s’en tirer si mal avec le chômage partiel. C’est malsain et illégal. Malsain vis-à-vis de nos partenaires et nos supporters. Et illégal, parce qu’on ne peut pas imaginer que l’État accepte de payer nos joueurs jusqu’à la fin du mois de juin ! C’est très grave. […] Tant qu’on n’en est pas certain, ne faisons pas de l’opportunisme malsain." Avant Marti, Jacky Lorenzetti avait déjà dégainé contre la position rochelaise, répondant point par point au courrier de Pierre Venayre, en opposant à chaque point un contre-argument. "Si Jacky, plutôt discret depuis le début des réunions, est sorti si violemment de son silence, c’est surtout pour mettre la direction rochelaise face à ses incohérences, raconte un autre président. Vincent Merling et Pierre Venayre ont été parmi les premiers, en début de crise, à militer pour un maintien des compétitions. Parce que cela arrangeait leurs propres finances. Désormais que cette issue semble de plus en plus improbable, ils font la morale à ceux qui veulent encore jouer en les taxant d’irresponsables. Ces positions changeantes, au gré du vent, exacerbent les tensions."

Des consignes de ne plus communiquer

Si les présidents s’expriment désormais majoritairement sous couvert d’anonymat, c’est que la pression est montée de deux crans, ces derniers jours, autour des différentes prises de parole. Suivant la parution d’une série d’interviews, Paul Goze est monté au front. Mercredi soir, tout d’abord, en préambule de la réunion des présidents, regrettant des "prises de parole intempestives où chacun défend ses intérêts propres, ce qui pollue les débats". Par voie écrite ensuite, vendredi, dans un long message que s’est procuré Midi Olympique et qui s’adressait toujours aux présidents. Une missive dans laquelle Goze dresse un point d’avancement sur les différentes négociations en cours. Avec ce préambule : "Tous les points de vue peuvent légitimement s’exprimer, d’autant plus dans cette période de crise exceptionnelle qui suscite des inquiétudes et appelle des réponses elles-mêmes exceptionnelles. Néanmoins, je vous livre ces quelques mots qui je n’en doute pas un instant finiront dans les médias ! […] Je comprends que chacun ait des positions à faire valoir mais si chaque jour l’un puis l’autre des clubs prend l’initiative d’adresser sa propre proposition à la collectivité à l’aune de la situation de son club, nous courrons à l’échec. J’observe ce matin qu’une nouvelle fois les propos et documents échangés dans nos réunions sont reproduits dans les médias, qui sont à l’évidence instrumentalisés pour faire prévaloir des intérêts individuels. Je ne sais plus que vous dire." Un rappel à l’ordre plaidant pour une union qui semble aujourd’hui très loin. Un appel à la discrétion, surtout, pas franchement entendu. Depuis, nombre de présidents ont choisi de s’exprimer. Dont François Rivière, président de Perpignan, ancien club de… Paul Goze.

Un format à 30 acté… et rompu au bout de 24 heures

Si François Rivière a choisi de passer outre, c’est qu’il avait une voix dissonante à faire entendre. Mercredi soir, au milieu de la cacophonie, un seul dossier semblait finalement avoir abouti à un accord : la saison prochaine se jouerait avec les 30 mêmes clubs professionnels et la même répartition. Une élite à 14 sans descente, une deuxième division à seize clubs, sans montée ni descente. Un consensus, vraiment ?

Le commun accord n’aura pas tenu 24 heures. Dans un message daté du lendemain (jeudi) et que Midi Olympique s’est également procuré, le président Rivière sort du rang pour défendre sa paroisse et plaider pour des montées du Pro D2 vers le Top 14, auxquelles candidate l’Usap. "Chers collègues, suite à la réunion tenue hier, et après discussions avec certains d’entre vous, je me permets de vous adresser les présentes réflexions pour défendre le principe de montées. Si nous sommes d’accord pour empêcher toutes descentes du Top 14 et de Pro D2 car cela pourrait être inéquitable, on peut aussi facilement comprendre qu’il serait tout aussi inéquitable d’empêcher toute montée pour les clubs de Pro D2 qui se sont battus sportivement (23 journées sur 30) et qui ont consenti des efforts financiers importants pour prétendre au Top 14." S’ensuit la longue exposition d’une formule de championnats avec deux divisions à 16, en maintenant les montées de Pro D2 à Top 14. Mais aussi de Fédérale 1 à Pro D2. Un scénario sur lequel la FFR a embrayé, dans la soirée de vendredi, en validant le principe des deux montées de Fédérale 1 vers le Pro D2. À ce stade, les rares certitudes du milieu de semaine dernière n’en sont donc plus. Rien n’avance.

Reprises : la LNR a-t-elle encore la main ?

Parmi les autres messages adressés par Paul Goze aux présidents dans son message de vendredi, on trouve ce constat martelé très tôt : "La reprise des championnats, que nous ne pouvons tous qu’espérer, ne se fera que si la situation sanitaire le permet. Il est hors de question de prendre des risques avec la santé des joueurs, des staffs, des membres des clubs, des spectateurs. La santé est la priorité absolue. Les éléments de réponse seront ceux que donneront les pouvoirs publics qui doivent être notre seule boussole au-delà de toute considération sportive et économique." Le message n’est pas neutre. Il est celui de la responsabilité sanitaire, d’abord. Il ouvre surtout la porte à changement de prise en mains du dossier des reprises.

Dans la journée de vendredi, cette information nous est d’abord parvenue d’un président : "Nous avons perdu la main sur les scenarii d’une éventuelle reprise. C’est le ministère via sa branche ANS* qui est désormais en charge du dossier." Renseignement pris, l’ANS n’aurait pas directement récupéré le pouvoir décisionnaire sur la reprise des saisons de rugby (et des autres sports collectifs). En revanche, elle devrait effectivement imposer aux Ligues, LNR comprise, un protocole médical préalable à tout retour à la compétition. Un protocole "sur lequel l’État sera seul décisionnaire et il n’y aura aucune dérogation" dit-on du côté du ministère des Sports.

Un protocole qui impliquerait surtout, du côté du rugby, un délai de cinq semaines minimum entre le premier jour du déconfinement et la reprise des entraînements. Auquel il faudra donc ajouter les quatre semaines de préparation des effectifs négociées par les secteurs sportifs avant de disputer un premier match. Des délais qui rendraient presque automatiquement caduques tous les scenarii d’une éventuelle reprise. Et la Ligue, sur le coup, n’aurait plus son mot à dire.

Un désaveu ? Pas forcément. En se laissant imposer une telle situation par l’État, la LNR pourrait alors plaider le cas de force majeur pour l’annulation de ses championnats et espérer récupérer, auprès de ses assurances, une partie du manque à gagner financier.

La FFR dans la bergerie

Décidément instructif, le message adressé par Goze aux présidents de clubs nous apprend également que la FFR, en ces temps troublés, joue la désunion en s’immisçant chez les membres de la LNR : "Je remercie les présidents de Pro D2 qui nous ont informés de la réponse qu’ils ont faite à la FFR suite à la sollicitation individuelle dont ils font l’objet ce jour en marge de la LNR. Je ne doute pas qu’elles seront en cohérence avec les positions exprimées mercredi et contribueront à conserver l’unité nécessaire." Un message d’union, donc. Surtout, un tacle adressé directement aux dirigeants fédéraux.

Goze, dont le sens politique n’est plus à démontrer, sait alors que ce message reviendra aux oreilles de Bernard Laporte et son premier cercle dirigeant, avec qui il entretient des relations conflictuelles depuis le début de cohabitation. En s’exprimant ainsi, le président de la LNR fait savoir à ses alter ego fédéraux qu’il n’ignore rien de leurs actions dans ses murs. Un mouvement de diplomatie qui s’inscrit dans le contexte particulier du projet de Coupe du monde des clubs, dont le chantier est officiellement lancé par World Rugby (voir page 2 à 4). En ces temps de forte désunion entre les clubs pour gérer les impacts de la crise, voilà un sujet qui pourrait enfin fédérer. "Cette annonce de Coupe du monde des clubs, c’est une déclaration de guerre de la FFR à la LNR, jure un président. Les Fédéraux souhaitent profiter de la crise pour remettre la main sur la gestion des clubs professionnels." Goze ne s’y trompe pas, qui met le sujet sur la table sans y être invité. "J’entends ici et là des bruits sur des annonces qui seraient faites dans les jours à venir sur la création d’une nouvelle compétition mondiale des clubs. Le moment me paraît peu approprié pour lancer ce type de débat. Sachez néanmoins que ce sujet au long court fait l’objet depuis plusieurs semaines de travaux entre la LNR et les autres ligues européennes membres de l’EPCR en vue d’une discussion que nous avions prévu de partager avec vous dans les prochaines semaines." En communiquant ainsi, il se remet au centre du jeu. Mais était-il seulement prévenu ?

* ANS : Agence nationale de la Santé

Léo Faure avec Arnaud Beurdeley et Marc Duzan
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