Blanco : « Je suis le fils de personne » (1/2)

  • Serge Blanco
    Serge Blanco DR
Publié le , mis à jour

Si tout le monde connaît le sportif, le dirigeant, l’homme d’affaires, on sait moins que Serge Blanco s’est construit dans une famille sans père, sans argent, autour d’une mère adorée et de grands-parents aimants.

Quand je vous ai appelé pour vous soumettre l’idée d’un entretien sur le thème "Fils de…", que m’avez-vous répondu ?

Tout simplement : "Je suis le fils de personne." C’est la vérité.

Qu’entendez-vous par "fils de personne" ?

Nous sommes dans un monde sportif, et à ce titre, je dis que je ne suis pas le fils d’un ancien joueur. C’est ma réponse.

Vous êtes aussi l’enfant d’un père et d’une mère qui ont connu un destin particulier.

Je suis le fils de Pedro et d’Odette Blanco, née Darrigrand. Les deux sont décédés. Leur histoire est singulière. Dans les années 50, ma mère, native de Biarritz, est partie à Caracas, au Venezuela, comme jeune fille au pair avec une famille basque. Son travail consistait, entre autres, à s’occuper des enfants. Elle avait 16 ou 17 ans. Elle a vécu un déracinement. J’image que cela n’a pas été facile pour elle, si jeune et si loin de ses parents. Partir de l’autre côté de l’Atlantique, tenter l’aventure était dans l’air du temps. Il y avait une opportunité intéressante de travail. Ma mère avait connu la guerre, elle aspirait à autre chose.

Et que s’est-il passé à Caracas ?

Au bout d’un certain temps, la famille en question est rentrée en France mais ma mère est restée. Pour la bonne et simple raison qu’elle avait rencontré mon père, Pedro Blanco. Ils se sont mariés. Je suis né en 1958. Deux ans après, mon père est décédé suite à des problèmes cardiaques.

Comment votre mère a-t-elle vécu ce retour ?

Pas simplement. Elle revenait au pays, sans mari et avec un bronzé dans les bras. Je ne sais pas exactement comment cela a été perçu à son retour à Biarritz mais pas trop bien, j’image. À l’époque, donc, au début des années 60, une femme ne se mariait pas avec un homme dont la peau était d’une couleur différente de la sienne. Aujourd’hui, c’est presque banal. Mes grands-parents habitaient Biarritz. Ils nous ont accueillis chez eux. Je pourrais dire que j’ai été élevé par eux. Non pas que ma mère soit partie vivre ailleurs mais elle a beaucoup travaillé.

Quel était son travail ?

Elle a fait divers boulots. Elle a même été garde-barrière à Biarritz, Bidart, Anglet. C’était une femme courageuse. L’appartement de mes grands-parents se résumait à trois pièces. Je dormais dans la même chambre que ma mère, et jusqu’à 12-13 ans nous avons partagé la même couche.

Vous dormiez avec votre mère ?

Oui. Chez nous, il n’y avait pas d’argent. Pas de salle de bains non plus. J’allais me doucher deux fois par semaine aux douches municipales de Biarritz. C’est devenu différent quand j’ai commencé à faire du sport. Du foot en l’occurrence. Là, la douche était gratuite. Longtemps, tous les soirs, ma grand-mère faisait chauffer de l’eau sur le fourneau et je me lavais comme ça. Et en avant Guingamp ! Ça faisait partie de la vie.

Que faisaient vos grands-parents ?

Ils étaient à la retraite. Mon grand-père avait travaillé dans un garage. Il m’a raconté avoir été un des derniers cochers de fiacre à Biarritz. Mes grands-parents étaient des gens modestes. Des gens de l’époque.

Que voulez-vous dire par là ?

Dans les années 60-70, la société se résumait à deux castes, ceux qui avaient du pognon et ceux qui n’en avaient pas. Notre famille était placée dans la deuxième. C’était vrai à Biarritz comme partout en France. Il n’y avait pas de classe intermédiaire. Pour autant les gens non fortunés n’étaient pas malheureux. J’ai vu ma mère fabriquer des abat-jour. Ça peut paraître décalé par rapport aux standards d’aujourd’hui où parents et enfants doivent avoir des boulots exceptionnels. Il faut d’abord paraître, et ne surtout pas dire qu’il n’y a pas de lave-vaisselle à la maison. Au milieu des années 60 le pays était en reconstruction, il y avait du travail, le chômage de longue durée n’existait pas. Il fallait quand même se bouger pour gagner sa vie. C’est ce que ma mère a toujours fait. Il n’y avait pas de sots métiers. Il y avait juste des boulots qui permettaient de vivre, de partager des choses en famille. De ma jeunesse, j’ai retenu une chose très importante : tous les métiers sont honorables.

Comment êtes-vous entré dans la vie active ?

J’ai quitté l’école à 16-17ans. Je voulais travailler, gagner des sous. J’ai lavé des voitures, j’ai servi dans des bars, à Biarritz, après je suis rentré chez Dassault comme ajusteur. Je retirais une grande fierté de ramener de l’argent à la maison. Vous n’imaginez pas le bonheur que cela me procurait.

Pouvez-vous nous parler de Pedro, votre père. Quels souvenirs en avez-vous ?

Je n’ai aucun souvenir de lui. Sur les quelques photos que j’ai, je vois que c’est un beau gosse. Il porte la moustache. Il était commissaire de police à Caracas. J’avoue qu’il m’est difficile de parler de lui. Il n’y a rien dans ma mémoire. Je crois que de la naissance à 2 ans on ne se souvient de rien, même pas du biberon que tu prends. (rires)

N’auriez-vous pas aimé en savoir davantage ?

À la fin de ma carrière, c’est-à-dire à un moment où j’avais franchi pas mal d’étapes et où je pouvais me le permettre, j’avais prévu d’amener ma mère au Venezuela. Nous aurions pu découvrir ou redécouvrir une partie de cette vie. Je voulais partager cela avec elle. Malheureusement, elle est décédée juste après ma retraite sportive, en 1992.

Avez-vous fait le voyage pour Caracas ?

Non, je n’y suis jamais allé. Sans ma mère, je trouvais ça inutile. Vivante, elle m’aurait raconté des choses de sa jeunesse. Nous aurions tenté de retrouver la maison où nous avions vécu.

Cela vous aurait fabriqué des souvenirs…

J’ai énormément de souvenirs, sauf sur une période d’une dizaine d’années de la vie de ma mère.

Comment parlait-elle de ce moment passé au Venezuela ?

Elle n’en parlait pas. Elle avait d’autres préoccupations. Elle s’est toujours montrée discrète. Comme beaucoup de personnes nées avant la guerre, elle ne s’épanchait pas. Elle vivait l’instant présent. Et c’est instant se résumait à travailler et à élever un gosse. Ce ne fut jamais facile.

Avez-vous questionné votre mère ?

Non. Quand j’étais jeune, j’étais plein de gaz, je pensais à autre chose. Cette histoire ne m’a jamais traumatisé. Au contraire. Elle m’a servi de moteur. Mon champ d’action était bien délimité : je n’avais pas de père et je me savais bien différent des autres.

Alors ?

Alors, je me suis dit : "Tu vas être fier de tout ce que tu es, tu vas leur montrer ta valeur et tout ce que tu sais faire."

Vous n’avez donc jamais souffert d’une forme de honte ?

Jamais. Ma mère, vous l’avez compris, était une laborieuse, dans le sens qu’elle ne comptait pas ses heures. Elle n’a jamais eu le permis de construire (il se reprend), de conduire. Elle n’a jamais été propriétaire. Elle se déplaçait à mobylette. Quand elle voulait me faire plaisir, elle m’amenait à la fête et je montais, tout joyeux, sur le porte-bagages.

Et le regard des autres à cet instant-là ?

Il n’avait aucune importance. Je ne me suis jamais offusqué de rien. Je reste très fier de tous les moments que j’ai partagés avec ma mère.

Était-elle votre mère ou votre grande sœur ?

C’était ma maman. Une déesse. Elle m’a toujours fait confiance. C’est pour cela que je la vénère. Elle me manque beaucoup, même aujourd’hui.

Comment vous appelait-elle ?

"Mon chéri". Je me suis construit dans un cercle familial de quatre personnes. Et je n’ai manqué de rien.

En vous satisfaisant de peu ?

On ne se satisfait jamais de peu. Tout l’enjeu est d’être heureux. Je l’étais parce qu’il y avait beaucoup d’amour dans cette famille. Tu veux voir ma mère ? (il se lève, cherche le cadre, le trouve… un ange passe).

Comment s’opère la construction d’un adolescent comme vous dans ses conditions ?

Normalement. Sans haine. J’aurais pu naître en Afrique du Sud et bien plus noir que je le suis. J’aurais pu aussi être esclave. Ma chance est d’avoir vécu en France dans une période où le souci était d’améliorer la condition des gens. Je suis heureux, je l’ai toujours été. Je le suis encore plus aujourd’hui.

Jean-Luc GONZALEZ
Voir les commentaires
Sur le même sujet
Réagir

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?

Les commentaires (1)
STaddict Il y a 6 mois Le 28/04/2020 à 14:17

Très émouvant