« Je leur ai dit que c'était ça ou le dépôt de bilan » : tension entre joueurs et présidents sur les baisses de salaire

  • Le président du Lou, Yann Roubert, a prévenu ses joueurs: ce sera baisse de salaire ou dépôt de bilan du club lyonnais.
    Le président du Lou, Yann Roubert, a prévenu ses joueurs: ce sera baisse de salaire ou dépôt de bilan du club lyonnais. Icon Sport / Icon Sport / Icon Sport
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De Bernard Laporte à Paul Goze, de Donald Trump au Professeur Chazal, de Patrick Wolff à Roxana Maracineanu, de Laurent marti à Didier Lacroix, les acteurs du rugby français sont toujours à son chevet. Cette semaine, il a été question des tests, indispensables à la reprise. Mais surtout des salaires des joueurs..

Au tout début de la crise, d’aucuns avaient imaginé un déconfinement joyeux. Des flonflons plein la tête, on aurait alors chanté, dansé et picolé pour fêter la "libération". Sans penser au virus, ni au monde de demain. Un monde léger et insouciant où Bernard Laporte et Paul Goze se seraient claqués la bise sans faux-semblant, où le premier n’aurait pas mené un "trouble jeu" autour d’une éventuelle accession concernant deux clubs de Fédérale 1, où le second se serait déjà penché sur la meilleure façon d’assurer la pérennité du rugby pro afin qu’il ne vacille pas à la première tempête. Un peu sur le modèle d’une France en reconstruction d’après Seconde Guerre mondiale, gouvernement d’union nationale en prime. Rugby-fiction, nous direz-vous ? Il en est fort probable. La semaine écoulée a encore offert une image faites de divisions et de peurs grandissantes. Certes, les dirigeants en savent un peu plus sur ce qui les attend mais l’incertitude pèse encore lourdement sur de nombreux sujets.

Le protocole de reprise est connu de tous, quand bien même le médecin référent de World Rugby a jugé utile, avant un rétropédalage en règle, de préconiser de ne pas rejouer tant qu’un vaccin n’aurait pas vu le jour. Risible ? Pour le professeur Chazal, oui. "L’avis d’experts médicaux semble avoir été pris probablement du côté des États-Unis où Donald Trump annonce un vaccin pour la fin 2020, nous écrit celui qui est connu pour ses travaux sur les commotions. Dans ce cas, il faut admettre que la reprise ne sera possible que début 2021… C’est loin. Mais si Bill Beaumont s’était renseigné en Europe, dans le pays de son vice-président Laporte, où se trouve une institution référente dans le domaine, l’institut Pasteur, il se serait abstenu d’une telle déclaration, sous peine de signer l’arrêt de mort du sport qu’il dirige à l’échelle mondiale. Il aurait en effet appris que la fabrication d’un vaccin efficace peut demander un à deux ans, voir beaucoup plus. Ainsi, le virus anti-VIH n’est toujours pas au point, pas plus que celui contre le premier coronavirus du XXIe siècle, le SRAS, apparu en 2002 en Chine. "

Pas de passe-droit pour les sportifs

Pour l’heure, la reprise du Top 14 et du Pro D2 est toujours espérée début septembre. Mais elle est en grande partie soumise à l’accès aux tests covid-19. Pas de test, pas de reprise d’entraînement. Il est donc urgent d’attendre. La semaine dernière, la Ligue avait pourtant soumis l’idée au ministère des Sports de financer elle-même l’achat (il faudrait visiblement compter sur une enveloppe de 20 000 € par mois pour chacun des trente clubs pros). "Je ne comprends pas comment la LNR, ou quelque autre sport, a pu espérer être prioritaire et pouvoir disposer des tests au 12 mai, au lendemain du déconfinement", glisse Patrick Wolff, président de l’Association nationale des Ligues de sport professionnel. "Depuis le début, rien dans les retours du ministère ne nous laissait espérer cela. D’ailleurs, notre position n’a jamais été de le demander. Il nous semble normal que d’autres composantes de la société passent avant le sport. "

Et l’ancien vice-président de la LNR de développer : "Le point central de notre travail auprès des ministères était de faire reconnaître les besoins du sport comme ceux d’une activité professionnelle. Il ne s’agit pas de satisfaire les caprices des sportifs. " Las, la position du gouvernement reste inflexible : les sportifs professionnels ne seront en rien prioritaires. Toutefois, l’objectif d’une reprise du protocole à la date du 2 juin apparaît être un objectif réaliste. Si la méthodologie envisagée au ministère n’est pas contredite par une reprise de l’épidémie dans les quelques jours post-déconfinement, il devrait y avoir, au 2 juin, la quantité de tests nécessaire au sport pour tester ses acteurs et à la fréquence souhaitée (tous les sept jours dans le cas du rugby). Un paramètre vital pour l’économie du rugby.

Une histoire d’Expert-comptable

L’économie, justement, parlons-en. Il en a été longuement question mercredi soir lors de la (désormais) traditionnelle réunion des présidents. Sur les deux heures et demie de "brainstorming", la dernière n’a été presque consacrée qu’aux mesures économiques urgentes. Le directeur général, Emmanuel Eschalier, après avoir présenté le travail de ses équipes sur l’hypothèse d’un championnat à huis clos sur une demi-saison ou sur son entièreté, a qualifié les résultats "d’effrayants". Dans cette optique, la LNR a de nouveau armé son lobbying. Deux mesures fortes sont réclamées au gouvernement : une prolongation du dispositif du chômage partiel "tant que les championnats n’ont pas repris", dixit Eschalier, et un dispositif fiscal fort à destination des entreprises faisant du sponsoring. En clair : la LNR a suggéré "un crédit d’impôt de 60 % pour les entreprises partenaires du monde sportif".

Mais le point névralgique, qui a suscité une très longue discussion, ce sont évidemment les salaires des joueurs. Les dirigeants de la LNR n’ont pas apprécié que Provale, dans un courrier daté du 1er mai, réclame qu’un expert-comptable de leur choix, puisse vérifier les travaux réalisés par la DNACG et notamment les estimations faites sur les efforts demandés aux joueurs. Le président Goze a failli s’étouffer : "Il est quand même paradoxal que Provale, qui est à l’origine de l’arbitrage de la DNACG sur ce sujet, demande l’intervention d’un de leurs experts. En fait, ils veulent un deuxième arbitre sur le terrain." Un trait d’humour entre ironie et agacement. Mais le sujet a fait parler. Pour Didier Lacroix, président du Stade toulousain : "Il n’y a pas de débat possible." Confiance doit être faite à la DNACG. Un sentiment partagé par Yann Roubert, le patron du Lou.

En clair, la préconisation d’une baisse de salaires de 31 % pour le Top 14 et 27 % pour le Pro D2 est toujours d’actualité. "Mais qu’est ce qui est prévu si les joueurs refusent ? " a alors interrogé Laurent Marti, président de l’UBB. Silence dans les micros. Seul Dominique Debreyer, le boss de la DNACG, s’est aventuré sur un terrain glissant : "Il n’y a pas de solution sauf à trouver une faille juridique dans les CDD d’usage qui pourrait être remis en cause en cas de force majeure." La réponse a de nouveau provoqué un long silence, avant que Yann Roubert, d’une voix calme et posée, ne lance : "Moi je leur ai simplement dit que c’était ça ou le dépôt de bilan."

Arnaud Beurdeley
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