Tachdjian : « La finale ? Une bagarre à chaque coin de rue »

  • "La finale ? Une bagarre à chaque coin de rue"
    "La finale ? Une bagarre à chaque coin de rue"
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Personnage clef des Ciel et Blanc, l’International (3 sélections) était chargé du travail obscur au sein d’une équipe qui ne manquait pas de talent. Dans son genre, lui non plus.

Qu’est-ce qu’il reste trente ans après ce Bouclier de Brennus ?

Une bande de potes pour la vie ! Le Racing a été une formidable aventure humaine de joueurs d’une même génération. Nous avons vécu plus de dix ans quasiment ensemble tous les jours, nous avons eu la chance de partager des moments très forts qui font qu’on en parle encore trente ans après. Aujourd’hui, on ne se voit pas tous, tous les jours, ce serait mentir de clamer cela, mais quelque part nous sommes comme une famille. Quand on se retrouve, on a l’impression que l’on s’est quitté la veille. Juste avant de répondre à vos questions, j’écoutais un message de Laurent Bénézech qui me laissait de ces nouvelles. Pourtant, on s’est quitté il y a plus de vingt ans…

Aviez-vous l’impression de vivre quelque chose d’atypique ?

C’était les Parisiens contre la France du rugby. J’arrive au Racing en junior, en venant de Clamart. Quand j’enquille en première au Racing au milieu des années 80, on avait presque tous vingt ans et on prenait des grosses branlées en déplacement. Mais l’aventure débute avec l’arrivée de Jean-Pierre Rives, Robert Paparemborde, Gérald Martinez et Claude Atcher. C’était des grands noms du rugby et de grands joueurs qui débarquaient tour à tour au club. Ils nous ont fait comprendre que, bien que nous étions des Parisiens, nous n’avions rien à envier aux autres, qu’on savait aussi se passer ce ballon ovale. Même si, personnellement, je faisais beaucoup d’en-avants avec ! C’est le début de l’histoire.

Est-ce que Robert Paparemborde n’a pas été le plus important ou influent, car il est devenu un véritable Racingman, s’occupant de la première mais aussi des jeunes ?

Absolument. J’ai eu la chance à mes débuts de pousser derrière lui en mêlée. Tu pouvais voyager, tu ne risquais pas grand-chose ! Avec Claude Atcher et son esprit combattant, on a commencé à avoir un paquet d’avants pris au sérieux. "Patou" est devenu le papa du Racing. Il faisait tout, entraîneur, dirigeant mais aussi éducateur chez les jeunes. Il a pris en mains l’avenir de ce club. Il a aussi su passer la main et faire venir Christian Lanta.

Quel était votre quotidien ? Aviez-vous des séances de rugby chaque jour ?

Ah que non ! On travaillait ou l’on était tous étudiants. Perso, je sortais de l’école de kinésithérapie, Patrick Serrière avait monté sa boîte, Jean-Pierre Genet était ingénieur… On se retrouvait trois soirs par semaine au stade Yves-du-Manoir, à Colombes. On avait rendez-vous à 19 heures et on faisait une heure de rugby à toucher en guise d’échauffement et afin d’attendre ceux qui étaient pris dans les bouchons. Patrick, c’était notre capitaine, mais il avait une heure et demie de voiture pour venir nous rejoindre depuis Meaux. Et après les entraînements, on mangeait au bistrot en face du stade. Trois fois par semaine. Bon, avec "Patou", quand il estimait les gros avaient fait un bon match, la séance de lundi se résumait à un bon sauna. Collectivement nous n’avions que ces trois séances, il y en avait une quatrième lors des phases finales mais après, c’était compliqué de se retrouver plus souvent à Colombes quand la plupart vivait à Paris.

Y’avait-il d’un côté les "gros" et de l’autre le "show-biz" ?

Pour les sorties oui, mais pas sur le terrain. C’est vrai que les trois-quarts n’allaient pas les soirs de match au même endroit que nous. Les avants allaient dans les bars refaire le monde et les trois-quarts en discothèque. Même si on commençait chaque soirée tous ensemble.

Venons-en à cette finale 1990. Est-ce une consécration pour cette génération ?

Nous gagnons une rencontre improbable. Nous n’aurions jamais dû être sur la pelouse du Parc des Princes !

C’est-à-dire ?

À l’époque, la saison débutait avec une phase de brassage à 80 clubs, répartis en poules de qualification. En novembre, nous jouons un match "à la vie à la mort" à Aurillac. Si on perd, le Racing se retrouve en Deuxième Division. On se qualifie par un trou de sortie et toute l’année, on s’en sort à chaque fois sur un miracle. En quarts de finale, on affronte Grenoble à Lyon, qui est pour moi le match le plus fort. On ne doit jamais gagner ! La rencontre est intense et on se fait bousculer dans tous les sens. Le FCG avait le match en main. Et comme à Aurillac, c’est Laurent Cabannes qui nous sauve avec un essai à la dernière seconde qui nous envoie en prolongation sur une improbable relance de Sam Saffore, avec un exploit sur l’action de Cabannes. Bon, sur cette action, j’ai un regret: ne pas avoir eu la chance de toucher le ballon. Mais je n’étais pas trop loin ! Sur un essai on prend le dessus psychologiquement sur notre adversaire. Ce match a été un véritable déclic. En demi-finale, on bat finalement assez facilement Toulouse qui était pourtant le champion de France en titre. Et on se retrouve face à Agen et sa cohorte d’internationaux : Dubroca, Benazzi, Erbani, Berbizier, et monsieur Sella !

Le cinq de devant, vous étiez là pour faire la police, permettre à vos trois-quarts de briller...

Le rugby est un sport de combat. L’union pour la force ! "Patou" et Christian Lanta étaient complémentaires. Robert nous préparait à partir au combat et Christian s’occupait de la technique, ou de nous faire redescendre car il y a eu quelques avants-matchs où nous partions en vrille.

étiez-vous "trop préparés" parfois ?

On peut dire cela…

Était-ce indispensable ?

Nos trois-quarts, quand ils partaient dans leur fantaisie, ils savaient qu’ils pouvaient compter sur nous. Leurs facéties, ce n’était pas pour se moquer du monde, mais comme le Racing n’avait peu ou pas de public, c’était une manière de se mettre la pression. Et le "show-biz" avait su trouver les bonnes ficelles. On savait que quand il y avait les bérets, les nœuds papillons ou les lacets blancs, eux seraient prêts pour le match car quelque part, ils ne pouvaient pas être ridicules. Du coup, nous non plus. Quand tu remets un nœud papillon rose au président de la République, il faut assumer après.

Jamais vous, les "gros", ne leur avez dit "non, pas là les gars" ?

Non, car on savait qu’ils avaient besoin de cela pour être bons et sans eux, nous n’aurions pas gagné un match ! Il y avait un équilibre. J’étais fier d’eux. Même si, au coup d’envoi, ce n’était pas toujours facile. Quand tu joues à Bayonne avec des bérets…

Bon nombre d’entre-vous êtes devenus internationaux...

Après le titre de 1990, nous avons eu tous plus ou moins notre chance avec le XV de France. Personnellement cela a été éphémère, je n’ai participé qu’au Tournoi de 1991. Trois petites sélections. Je travaillais dans la restauration depuis deux ans, cela me prenait pas mal de temps. J’ai été testé, mais je n’étais pas prêt physiquement pour attaquer des matchs de ce niveau-là et la phase de préparation. Il faut savoir que les avants qui étaient sélectionnés se retrouvaient le lundi soir pour un bon gueuleton, puis après il y avait toute une semaine à s’entraîner. J’arrivais le jour du match, j’étais rincé ! (rires)

Cette génération va se quitter après une demi-finale perdue en 1991 à Bordeaux, face à Toulouse et sur une grossière erreur d’arbitrage...

Oui, une pénalité qui passe en dessous de la barre et que l’arbitre accorde. Pas de chance ! Il n‘y avait pas l’arbitrage vidéo. L’erreur est humaine. Bon, nous voulions retrouver les Béglais en finale, cela aurait pu donner une drôle de finale. Autant, en 1990, c’est un miracle que l’on arrive en finale et que l’on gagne. Autant, la saison d’après avait été plus aboutie. C’est la magie des phases finales...

En 1987 aussi, votre finale est plus logique ?

Oui, personne ne croyait en nous. On passe les tours mais nous, nous étions conscients de notre force. La finale était l’aboutissement de la saison. On ne l’a pas jouée, dommage, face à Toulon. La rencontre devait se dérouler le samedi soir. Le mardi d’avant, il y avait le premier marathon des leveurs de coude à Saint-Germain-des-Prés, et nous y étions ! C’est d’ailleurs à cette soirée que j’ai rencontré mon épouse Carine, nous étions euphoriques, contents d’y être. Nous n’avions pas pris la dimension d’une finale. En 1990, oui, mais pas là. Au final, cela fait 33 ans que je suis en couple et je ne m’en porte pas plus mal. Si j’ai de beaux enfants, c’est grâce à Jean Cormier et son marathon atypique…

La finale de 1990 n’était pas très "show-biz" sur la physionomie…

Il nous fallait respecter les Agenais ! On avait annoncé un festival d’art et d’essais, ce fut un film de série Z avec une bagarre à chaque coin de rue, à chaque mêlée. Le SUA voulait nous prendre devant. Il voulait nous broyer. On était assez content de cela, notamment le cinq de devant parce qu’entre les prolongations face à Grenoble en quart, et la demie face à Toulouse où cela avait pas mal joué, nous étions fatigués. De plus, ils avaient été d’une classe incroyable. Jean-Pierre Genet, notre talonneur, le vrai patron du pack, devait être suspendu. Agen et la FFR de Ferrasse avaient accepté qu’il puisse être sur la pelouse. Un geste fabuleux, d’un grand fair-play. Jean-Pierre, c’était notre pièce maîtresse. Si nous ne l’avions pas eu au milieu de Voisin et Bénézech, cela aurait été plus compliqué.

Ce fut d’ailleurs une belle empoignade en mêlée fermée ?

Nous n’avons pas été très reconnaissants envers le cadeau des Agenais. Surtout dans ce secteur. Jean-Pierre avait une grosse emprise sur nous. Ce jour-là, Laurent Seigne se devait de pousser droit. Et des mêlées, il y en a eu, je crois, plus de quarante ! J’avoue, ce fut la promotion des châtaignes du Périgord agenais (rires). Mes mains n’ont pas beaucoup touché le ballon, mais le visage des Agenais un peu plus…

Laurent Seigne vous en voudra énormément ?

Pendant dix ans, il a refusé de m’adresser la parole et de me serrer la main. Il a fallu que l’on se retrouve par hasard au Sénégal, en vacances, et que Vincent Moscato brise la glace entre nous.

Dans votre équipe, il y avait deux joueurs de classe mondiale: avec Franck Mesnel et Jean-Baptiste Lafond...

Je rajouterais aussi Laurent Cabannes, surtout en 1990 ! Jean-Ba et Franck étaient nos stars. Ils étaient rassurants. Tu savais que, sur leur talent, ils pouvaient faire la différence.

Jean-Baptiste Lafond était-il facilement gérable ou capable de coups de sang ?

Il était comme il est aujourd’hui, jamais la langue dans sa poche. À 20 ans déjà. C’est ce qui fait son charme. Il nous engueulait des fois comme du poisson pourri. De toutes les façons, notre groupe, ce n’était pas le monde des bisounours. Ça partait en vrille des fois. Quand éric Blanc, en plein mois de décembre, avait trouvé une nouvelle combinaison forcement géniale, qu’il arrêtait l’entraînement pendant plus de cinq minutes pour l’expliquer, c’est aussi arrivé, surtout les soirs de grand froid, qu’on le rappelle à l’ordre. Patrick (Serrières) ou Jean-Pierre (Genet) lui rétorquait que sa combinaison, il la travaillerait au bistrot ou dans le vestiaire.

Il se dit qu’aujourd’hui que cette ligne de trois-quarts, atypique, avait vu ses liens quelque peu distendus ces derniers temps, qu’il y aurait quelques fâcheries. Qu’en savez-vous ?

C’est normal. Dans les familles, cela arrive que des membres ne se parlent plus pendant des mois. Mais avec ce que l’on a vécu tous, et tous ensemble, je ne suis pas inquiet. Même si les gens s’évitent en ce moment, pour une bêtise en plus. On a tissé une unité qui survivra. On se retrouvera.

Votre génération n’a-t-elle pas inhibé les suivantes. Après vous et jusqu’à la reprise de Jacky Lorenzetti, le club a connu une descente aux enfers ?

Nous avons peut-être pris trop de place. Il n’y a pas eu de transmission vers les jeunes, je suis d’accord. Franck (Mesnel) et Eric (Blanc) ont essayé quand ils ont repris le club. Mais c’est vrai que, collectivement, il n’y avait pas d’engouement des anciens pour le club, pour transmettre aux autres. C’est peut-être un de nos ratés. Nous avions vécu une aventure tellement forte que, après, il fallait qu’on vive aussi notre vie professionnelle. On s’est tous un peu éloignés du Racing et des générations suivantes.

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