Bagarres de légende : et le Hameau s'embrasa

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    Bagarres de légende : et le Hameau s'embrasa Midi Olympique / Midi Olympique
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Midi Olympique vous propose quelques séries historiques. Nous vous ferons revivre certains moments de folies, forcément regrettables, mais qui font parti du rugby et qui laissent des traces dans les mémoires…
La demie de Pro D2 entre Pau et La Rochelle, en mai 2013, tourna à deux reprises à la bataille rangée, sur fond d’enjeu sportif, de rivalité mais aussi d’inimitié. Récit d’une des batailles de la décennie passée.

Samedi 11 mai 2013 : dans les parages du Hameau, l’atmosphère fleure bon les phases finales. Plus de 13 000 spectateurs se sont massés dans les travées de l’enceinte, prêtes à vivre un moment riche en émotions et en frissons. À 160 minutes d’une accession au Top 14 et d’un titre de champion de France, comment pourrait-il en être autrement ? Les supporters des deux camps, palois et rochelais, vont bel et bien assister à un moment inoubliable.

Mais pour une raison surprenante, pour le moins inattendue à ce stade de la compétition : une bagarre générale d’une quarantaine de secondes, sous les caméras des télés nationales. Assurément une des empoignades les plus marquantes de la décennie passée. «C’est marrant car on m’en parle encore régulièrement », évoque le capitaine de l’Usap Mathieu Acebes, alors numéro 15 de la Section. «Ça a vraiment marqué les gens car ça devenait rare, confirme Jean-Philippe Grandclaude, alors centre du Stade. C’était digne des derbys des années quatre-vingt ou de Béziers-Perpignan dix ans plus tôt.» Quand les deux équipes se rejoignent au Hameau ce samedi-là, des mois voire des années de rivalité les précèdent. «Pendant la phase régulière, les deux matchs avaient été tendus, avec déjà plusieurs accrochages», se remémore Sébastien Fauqué, alors ouvreur des Maritimes. Jean-Philippe Grandclaude, son partenaire de l’époque, reprend : « Il y avait une vraie rivalité sportive. C’étaient deux clubs ambitieux, avec en plus une forte identité et un public passionné. Il y avait du tempérament des deux côtés avec des gars à l’image de Mathieu Acebes chez eux, qui étaient bien hargneux. Mais nous en avions quelques-uns aussi de ce genre, chez nous : j’aurais du mal à tous vous les citer. »

Lors de la précédente confrontation, la tension était déjà montée d’un cran.Comme des signes annonciateurs de l’éruption à venir : « Pour comprendre ce qui s’est passé lors de la demie, il faut remonter un mois avant, raconte Mathieu Acebes. Nous recevons La Rochelle pour un des derniers matchs de la phase régulière. Au cours de cette rencontre, je prends un carton rouge après avoir reçu deux jaunes. Sur le premier, je m’accroche avec Damien Neveu après qu’il soit venu charger Julien Fumat. Puis, à la toute fin, sur un coup de pied à suivre, je ne sais pas pourquoi, mais je laisse traîner mon genou sur Neveu encore. C’est un ami, pourtant… Il y a une échauffourée en suivant et, quand je sors, Collazo me branche sur le bord du terrain. Je n’avais pas hésité à lui rendre la monnaie de sa pièce, avec respect, par la suite. Ça avait fait monter la sauce. C’était un petit jeu entre nous. » Quand les deux prétendants au Top 14 se retrouvent dans le dernier carré, quelques semaines après, les frictions du passé viennent s’ajouter à la tension du jour, avec des supporters à l’enthousiasme débordant et deux rivaux à la motivation extrême. Les Béarnais sont résolument déterminés à assumer leur statut de favori à domicile quand les Maritimes espèrent frapper fort en terres hostiles. Les Jaune et Noir se trouvaient en mission : « Patrice avait une grosse qualité, celle de savoir transcender les joueurs, reprend Jean-Philippe Grandclaude. Vous le savez, il n’est pas caractérisé par son sang-froid. Il était clair qu’on n’allait pas là-bas pour se faire casser la bouche. C’est ce qui nous avait été annoncé. Mais avec les Atonio, Sazy ou Seneca, il y avait de quoi répondre au niveau de l’engagement. » Au moment où le bus des visiteurs ouvre ses portes auprès de l’enceinte débute le bras de fer.Deux heures avant le début programmé des hostilités : « Il y avait déjà cette haie d’honneur à l’époque, se remémore Sébastien Fauqué. En général, on arrive à passer au-dessus. Mais cette fois-là, il y avait plus que du folklore, c’était chaud.» « Il y avait eu une vraie hostilité à l’arrivée, confirme le trois-quarts centre.  Le bus avait dû se garer un peu loin, on aurait dit que c’était fait exprès pour nous intimider. Tout était réuni pour que ce soit rude, très viril.»

« Jordan, c’était Obélix face aux Romains »

Dès l’entame, les débats se révèlent, sans surprise, électriques : cinq minutes après l’essai de Daniel Ramsay, M. Marchat brandit deux premiers cartons jaunes pour un accrochage. «Les plaquages étaient rudes, sur tous les rucks, c’était limite, confirme Sébastien Fauqué. Mais je ne pensais pas que ça exploserait.» «Il suffisait d’une étincelle pour que ça prenne feu », ajoute Jean-Philippe Grandclaude. À la 70e minute, à 27-16 au tableau d’affichage, la partie bascule, soudainement, en pugilat : «Ça part d’une chandelle réceptionnée par Mathieu, qui allumait bien les types en face, raconte le centre. Et là Wessels, notre troisième ligne, pète un plomb. Il lui en met une, puis deux… » «Nous avions perdu le fil du match, il y avait de l’animosité autour, de la frustration, relate Sébastien Fauqué. Avec tout ça, Wessels a craqué. » Le point de départ de quarante secondes de déchaînement en bataille rangée : «Ça aurait pu se limiter à quelques tirages de maillots. Mais non, c’est parti en vrille. » Mathieu Acebes, à l’origine de l’incartade malgré lui, se remémore l’instant décisif : «Sur le coup, je prends un bel uppercut. Je ne suis pas assommé mais je sens que j’ai le cuir chevelu ouvert. Je reste au sol pour qu’il y ait carton rouge. C’est le jeu, non ? Et là, j’entends le public brailler. C’était énorme. Je pensais qu’il criait par rapport au coup de poing. Je ne me rendais pas compte qu’il y avait une telle bagarre. » Au cœur de la lutte, Jordan Seneca, le talonneur de La Rochelle, se distingue à sa manière : «Jordan, j’avais l’impression que c’était Obelix face aux Romains, il balançait des coups dans tous les sens, rigole Jean-Philippe Grandclaude. Je ne pense pas qu’il y en ait beaucoup des comme ça. D’ordinaire, c’était un joueur rugueux qui se contrôlait. Mais là… » La raison venait de quitter les acteurs: «Je savais que l’on avait une équipe qui ne s’échapperait pas si ça devait arriver », sourit l’international aux deux sélections. Deux minutes après, rebelote avec un nouvel échange d’amabilités. Les remplaçants rochelais Johan Wessels et Jordan Seneca, tout comme le flanker béarnais Marlon Solofuti, blanchi par la suite, voient rouge.

« J’ai su, après coup, qu’il y avait un contrat sur ma tête »

Au coup de sifflet final de cette confrontation des plus musclées, David Aucagne, le coentraîneur de la Section, fulmine face caméra : « C’est moche. Il y avait un contentieux, mais ça reste du rugby et il faut rester concentré là-dessus. Je ne suis pas sûr que ça a été le cas aujourd’hui. » Dans la soirée, le Stade rochelais publiera un communiqué. Une plaidoirie teintée d’une légère mauvaise foi : «Nous ne pouvons laisser ternir l’image de notre club sans réagir. Nous faisons ainsi part de notre indignation face aux accusations de responsabilité, de préméditation et de manque de sportivité portées à l’encontre de notre club. […] Sans justifier, ni excuser ces deux bagarres générales entre deux équipes qui, à la vue des images, sont autant impliquées l’une que l’autre, nous sommes persuadés que ce contexte délétère a grandement contribué à envenimer cette rencontre.» Avec le temps, Mathieu Acebes a pu recueillir quelques informations sur les coulisses de cette altercation : «J’ai su, après coup, qu’il y avait un contrat sur ma tête. Patrice avait monté ses troupes contre moi. J’en avais parlé avec Jordan : s’il était rentré, c’était pour déclencher. Comme le match était perdu, c’est ce qui est arrivé. Son seul but était de me dégommer, ça avait été réussi. Je l’ai encore vu récemment sur Canet. Il m’a dit qu’il avait eu des directives. Du coup, même s’il n’a pas touché le ballon, il a avait paradoxalement réussi son match. »

Sept ans après, le désormais capitaine de l’Usap parle de cette rixe comme d’une anecdote de tribunes ou de comptoir. Sans amertume ni reproche : «Il n’y avait pas d’animosité, juste une grosse rivalité. Je me mets à la place des Rochelais : ils étaient loin au score, le public chambrait à fond… Ça ne m’avait pas surpris que ça finisse comme ça. Et puis je n’y étais pas pour rien, je sais que je n’étais pas tout blanc. En tout cas, c’est toujours un plaisir d’en discuter autour d’une bière. Ça fait partie de notre histoire. D’ailleurs, j’aimerais en parler avec Patrice un jour même si je sais qu’il m’a toujours dans son viseur. » Côté rochelais, Sébastien Fauqué dédramatise aussi volontiers l’incident : «À mes yeux, ça restait du rugby. Ce n’était pas un combat de voyous avec des coups de pied au sol. » Jean-Philippe Grandclaude en deviendrait presque nostalgique : «Ces ambiances-là, ces contextes, c’était tout de même fort à vivre. On avait l’impression d’aller à la guerre. Ce sont de bons souvenirs. » De cette après-midi houleuse, Mathieu Acebes garde tout de même une frustration, sept ans après: «Mon gros regret, c’est qu’étant resté au sol, je n’ai pas pu filer de poire, ça fait ch… J’aurais quand même bien aimé être de cette bagarre de légende. »
 

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