« J'ai dit à Laporte que le père noël n'existait pas » - Au Stade français, une farce nommée Facem

  • En 2011, Thomas Savare (photo en haut à gauche) reprend le Stade français après plusieurs semaines d’un feuilleton rocambolesque, grâce à la persuasion de Richard Pool-Jones (ci-contre). Nous sommes au mois de juin et le club parisien est au bord du gouffre, victime d’une escroquerie dans laquelle on retrouve une mystérieuse fondation, la Fondation pour l’amélioration des conditions de l’enfance dans le monde, basée à Montréal, sur le Boulevard Métropolitain Est (en bas au centre). À l’époque, le club parisien est détenu par Max Guazzini (en bas à gauche) mais des finances exsangues, la faute à la faillite de sa régie commerciale Sportys, et la pression de la DNACG le poussent, sur conseil de Bernard Laporte (ci-dessous), à se précipiter sur le secours de ce fonds canadien, prêt à injecter des dizaines de millions d’euros. Photos Icon Sport
    En 2011, Thomas Savare (photo en haut à gauche) reprend le Stade français après plusieurs semaines d’un feuilleton rocambolesque, grâce à la persuasion de Richard Pool-Jones (ci-contre). Nous sommes au mois de juin et le club parisien est au bord du gouffre, victime d’une escroquerie dans laquelle on retrouve une mystérieuse fondation, la Fondation pour l’amélioration des conditions de l’enfance dans le monde, basée à Montréal, sur le Boulevard Métropolitain Est (en bas au centre). À l’époque, le club parisien est détenu par Max Guazzini (en bas à gauche) mais des finances exsangues, la faute à la faillite de sa régie commerciale Sportys, et la pression de la DNACG le poussent, sur conseil de Bernard Laporte (ci-dessous), à se précipiter sur le secours de ce fonds canadien, prêt à injecter des dizaines de millions d’euros. Photos Icon Sport
  • Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"
    Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"
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Une obscure fondation canadienne œuvrant pour la protection de l’enfance, un ancien secrétaire d’État français aux Sports, un agent d’affaires lyonnais, un diacre haïtien, un pasteur libérien, le grand argentier du rugby français de l’époque et la famille Savare: voilà le casting d’une des plus rocambolesques affaires du rugby français. C’était en 2011. Max Guazzini perdait "son bébé", Thomas Savare sauvait le Stade français.

Ce lundi 27 juin 2011, le soleil inonde le parc de Bellejame. Chaleur écrasante, ambiance étouffante. Comme un symbole. Devant les hautes grilles du Centre national du rugby de Marcoussis, plusieurs dizaines de journalistes patientent depuis plusieurs heures. Ils scrutent le moindre geste, se jettent sur la première voiture quittant les lieux, en quête de l’info du jour. à l’intérieur se joue l’épilogue d’un feuilleton tragicomique ayant animé le printemps du rugby français. La DNACG auditionne les probables futurs propriétaires du Stade français. Qui l’eut cru ? L’ère Max Guazzini, le père des Soldats roses, l’homme ayant cassé les codes d’un sport recroquevillé sur lui-même et, plus sûrement, sur des frontières culturelles allant de Bayonne, à l’ouest, jusqu’à Toulon, à l’est, est sur le point de s’achever. La raison ? Un déficit économique de 6 à 7 millions d’euros.

Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"
Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"

Flash-back. Nous sommes à la fin du mois de mars 2011. Sur le plan sportif, le Stade français de Michael Cheika est à la peine. Sur le plan financier, le club est au bord du gouffre. "Sportys", sa régie publicitaire, est proche de la faillite. Une nouvelle catastrophique pour un club qui les accumule : mauvais résultats sportifs (8e du Top 14 en 2009-2010, 11e en 2010-2011), baisse des ventes du calendrier des "Dieux du Stade" (50 000 en 2009 contre 200 000 en 2004 selon Capital), des spectacles dispendieux au Stade de France et une billetterie bradée. "Ce qui m’a fait le plus mal, c’est la trahison, raconte le grand Max, quelques mois plus tard, attablé au Murat, une brasserie chic du XVIe arrondissement de Paris. Quand j’ai découvert que nous avions été abusés, que 5 millions d’euros venaient de s’envoler, j’ai appelé Bruno Molinas (directeur général de Sportys, N.D.L.R.). Je m’en souviens comme si c’était hier. C’était là, au cours du dernier week-end de mars, sur le boulevard Murat. J’étais en voiture, je me suis arrêté et je hurlais mon désespoir au téléphone. Les gens me prenaient pour un fou, ils s’approchaient pour voir si j’allais bien." Plus tard, il écrira dans son autobiographie "Je ne suis pas un saint" : "Moi qui ai tellement donné pour le club, je ne peux aller au-delà sans me dépouiller davantage. […] Je comprends que je vais perdre un enfant. L’argent qui nous était destiné s’est évaporé et a servi à financer d’autres projets, notamment un vignoble en Bourgogne. Nous sommes victimes d’une escroquerie." La première…

Guazzini trouve Savare "Distant", "réservé"

L’état d’urgence est décrété, la banque Rothschild mandatée pour dénicher au mieux de nouveaux actionnaires, au pire un repreneur qui contraindra Guazzini à s’effacer. Interrogé sur l’éventualité d’une cession de la majorité qu’il détient, l’homme fort du Stade français répond à l’époque : "Cela dépendra de ce qui se présentera, de si plusieurs actionnaires viennent. Nous avons des contacts. En tout cas, je n’en fais pas une affaire de personnes." Guazzini est acculé. La rétrogradation plane alors au-dessus de son club, la faillite menace. L’information fuite dans les colonnes de Midi Olympique, elle devient virale et va tenir en haleine le monde du rugby pendant de longues semaines. Car cette affaire va connaître de multiples rebondissements. À côté, "Le bureau des légendes" fait figure de pâle série B.

Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"
Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"

Pour sauver le Stade français, de nombreux acteurs vont entrer en scène. De Bernard Laporte à Serge Kampf, en passant par Jean-Pierre Rives ou encore Richard Pool-Jones, tous se mettent en ordre de marche. Dans un premier temps, par l’entremise du manager Michael Cheika, qui a longtemps œuvré en Irlande au sein de la province du Leinster, la banque Rothschild reçoit une proposition d’un "millionnaire" australien, possédant des actifs dans une banque irlandaise. Fantasme ou réalité ? Pierre Arnald, celui qui deviendra le directeur général du club sous la présidence de Thomas Savare à l’issue de cette affaire, confirme : "Avant que Max Guazzini et Thomas Savare ne se rencontrent, nous avions eu écho de cette offre de reprise." Elle ne se matérialisera finalement jamais.

Max Guazzini décide alors de rencontrer Thomas Savare. "Le lien s’est fait par l’intermédiaire de Richard Pool-Jones (ancien troisième ligne du club), se souvient Pierre Arnald. Il avait connu Jean-Pierre, le papa de Thomas, lors d’un déjeuner à la terrasse du Petrus dans le XVIIe arrondissement. Ils étaient de simples voisins de table. Et ils avaient sympathisé." Au départ, Guazzini trouve Savare "distant", "réservé", écrit-il dans son livre. Après ce premier rendez-vous, les comptes du club sont néanmoins passés au peigne fin, épluchés, décryptés par les experts-comptables d’"Oberthur". La famille Savare pèse lourd financièrement. Selon le magazine Challenge, elle est classée à l’époque au 53e rang des plus grandes fortunes françaises. Surtout, elle est accompagnée pour ce tour de table de plusieurs partenaires dont Serge Kampf ou encore Jacques Veyrat, l’ex-président du groupe "Louis Dreyfus". Ensemble, ils s’apprêtent à injecter 7 millions d’euros. L’accord est quasi bouclé même si, dans le même temps, Bernard Laporte continue de chercher de nouveaux investisseurs… La suite est rocambolesque. Pierre Arnald : "Quelques instants avant le rendez-vous pour signer les documents officialisant l’investissement de la famille Savare, Bernard Laporte avertit Thomas Savare par téléphone qu’il a un plan B et qu’il n’est pas nécessaire qu’il se déplace." Une volte-face improbable. "En fait, quand Laporte m’appelle, je suis déjà présent au cabinet d’avocats pour signer les papiers, raconte aujourd’hui Thomas Savare. Il m’explique qu’il a finalement trouvé une fondation, pesant 50 milliards de dollars en actifs et prête à investir. Que le club aura de nouveau les moyens de ses ambitions." Soit. Thomas Savare, seul avec les avocats, ne verra ce jour-là ni Laporte, ni Guazzini. Chez lui, aucun sentiment de colère, il le jure. "Je venais pour aider, explique-t-il. À partir du moment où l’on n’a plus besoin de moi, je me suis dit que j’allais faire quelques économies. À l’époque, il fallait 6 millions d’euros pour éponger les dettes et 12 pour assumer la saison suivante." Et Savare d’ajouter, dans un bel éclat de rire : "Au téléphone, j’ai quand même dit à Laporte que le père Noël n’existait pas, qu’une fondation œuvrant pour le bien-être de l’enfant et qui injecterait 12 millions d’euros dans un club de rugby, ça n’était pas possible !"

Un scénario digne d’un mauvais polar

Le 10 mai, sur les conseils de l’agent d’affaires lyonnais Stéphane Benhamou, Bernard Laporte est entré en contact avec la Fondation pour l’amélioration des conditions de l’enfance dans le monde (Facem), basée à Montréal (Canada). Créée en 2002 par Job Ariste, homme d’affaires d’origine haïtienne et diacre de l’Église baptiste, la Facem mêle finance et humanitaire. Le choc des mondes. Elle dit mettre des investisseurs en relation avec des porteurs de projets et se rémunère à hauteur de 5 % des bénéfices engrangés. Les sommes récoltées seraient ensuite reversées à des œuvres en faveur de l’enfance. En France, elle affirme être impliquée dans la construction d’un golf dans le Sud, qu’elle aurait été approchée pour une éventuelle prise de participation au capital du Racing Club de Lens et qu’elle travaille au montage d’une télévision panafricaine. Pourtant, il flotte autour de cette fondation comme une odeur de soufre. Qu’importe, Laporte et Guazzini sont, à cet instant, convaincus. La Facem s’engage à hauteur de 12 millions d’euros, la garantie réclamée par la DNACG. Confiant, l’ancien sélectionneur du XV de France accompagne Guazzini le 11 mai devant le gendarme financier. Objectif ? Prouver que le club a les moyens de ses ambitions pour rester en Top 14. Dans le dossier figure des promesses de garanties qui doivent éviter au Stade français d’être rétrogradé en Pro D2 ou, en cas de dépôt de bilan, en Fédérale 1.

Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"
Savare : "J’ai dit à Laporte que le père Noël n’existait pas"

La suite ? Elle est digne d’un mauvais polar. Plusieurs rendez-vous ont lieu dans un hôtel de l’avenue Kléber, à Paris. "Le climat est étrange, se souvient Guazzini. Ils sont tout un groupe. L’un de nos interlocuteurs a une voiture avec un gyrophare et arbore une carte barrée bleu, blanc, rouge." Dans le salon de l’hôtel Raphaël, le directeur de la Facem annonce à Guazzini qu’il souhaite deux places pour le tournoi de tennis de Roland-Garros. Pour lui être agréable, ledit Max lui fournit aussitôt. Pour faire preuve d’un peu plus de sérieux, Bernard Laporte organise même un dîner entre les gens de la Facem et Nicolas Sarkozy, dont "Bernie" a été le ministre. L’affaire a de quoi déconcerter : que vient faire une fondation canadienne dédiée à l’enfance dans la reprise d’un club parisien de rugby en difficulté ? Les médias s’interrogent, d’autres ironisent. Pourtant, le 24 mai, l’ex-secrétaire d’État et cette mystérieuse fondation créent la société "Rugby développements", détenue à 49 % par Laporte, à 51 % par la Facem, représentée pour l’occasion par le Camerounais Armand Hugolin Kongo. Le 3 juin, la DNACG maintient le Stade français en Top 14. Guazzini se porte garant du déficit de 5,7 millions d’euros sur ses deniers personnels. Surtout, le gendarme financier est convaincu par un document daté du 31 mai de la banque londonienne HSBC, garantissant que le compte de la Facem est provisionné à hauteur de 20 millions d’euros.

Laporte, nommé administrateur du club, se lance dans un recrutement coûteux. Il fait notamment signer l’ancien All Blacks Byron Kelleher et d’autres comme Olivier Milloud (Bourgoin), Stanley Wright (Leinster), Felipe Contepomi (Toulon) ou encore Paul Sackey (Toulon). Une conférence de presse est organisée dans une salle du stade Géo-André pour présenter la nouvelle organisation, le nouveau projet. Mais l’argent n’est toujours pas crédité sur les comptes du club. Étrange. Job Ariste appelle alors à la rescousse "Radd International LLC", une société basée aux États-Unis, à Covington (près d’Atlanta), au domicile de Dennis Doboyouh, un ancien pasteur libérien. C’est elle qui fournit une lettre de capacité bancaire, censée apporter la preuve que l’argent est disponible. Mais le document est un faux. Et est immédiatement dénoncé par la banque HSBC, qui porte plainte. Laporte, qui avait déjà payé 180 000 € à la Facem au titre de frais de virement, tombe de haut. Lui et Guazzini viennent d’être "escroqués à la nigérienne". Le 21 juin, le président du Stade français annonce dans un communiqué qu’il a déposé plainte contre X pour escroquerie. Depuis Montréal, Job Ariste accorde une interview à 20Minutes.fr pour se défendre et met en cause Bernard Laporte. Le problème, explique le promoteur haïtien, c’est que "Laporte était dans une urgence extrême" et pressait ses partenaires de débloquer l’argent avant la fin de l’ultimatum fixé par la DNACG. Selon la Fondation, le délai est impossible à tenir.

Savare : "Celui qui a sauvé le club, c’est Richard Pool-Jones"

Dans les jours qui suivent, plusieurs membres de la Facem sont placés en garde à vue par la police judiciaire de Paris. L’affaire tourne au burlesque. Pour le Stade français, retour à la case départ, sans passer par la prison. La DNACG convoque de nouveau les dirigeants parisiens pour le 27 juin et exige désormais 13 millions d’euros de garantie pour le maintenir le club de la capitale en Top 14.

Le temps presse. Max Guazzini et Bernard Laporte n’ont pas d’autre choix : ils se retournent vers Thomas Savare. Fin de non-recevoir. "Je n’allais tout de même pas revenir après ce qui s’était passé, en sourit le capitaine d’industrie. Désormais, je peux vous le dire, celui qui a sauvé le Stade français, c’est Richard Pool-Jones. C’est lui qui a pris sa voiture pour aller voir mon père en Sologne et le convaincre. Et il faut croire que Richard a été persuasif. Mon père a dit oui…" Silence. "Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? C’est son argent, celui de sa société. J’ai eu beau dire à mon père que ce n’était pas raisonnable…" En effet. "Au premier tour de table, nous devions injecter environ 2 millions d’euros comme Serge Kampf, reprend Savare. Sauf qu’entre-temps, avec le recrutement de Laporte, la masse salariale a augmenté de 2 millions. La perspective de pertes était alors plus importante, le projet vraiment dégradé."

Pour autant, Thomas Savare ne boude pas son plaisir. Il sait combien le projet est déraisonnable mais il aime le rugby. Les tribunes de Jean-Bouin, il les fréquente régulièrement. Diego Dominguez, "un ami", lui sert parfois de guide. Désormais seule, la famille Savare accompagne le dossier de reprise.

Le rendez-vous avec la DNACG approche. La veille, le futur successeur de Guazzini est encore en Corse pour fêter les 50 ans d’un copain. "Je suis rentré dans l’après-midi pour finaliser le dossier, se souvient-il. Nous étions chez moi avec les avocats et nous avons fini à 5 heures du mat." Le lendemain, le Stade français est sauvé. Thomas Savare, cravate siglé "SFP" nouée autour du cou par Guazzini, s’extirpe du CNR dans son nouveau costume de président. Max Guazzini, lui, le visage éprouvé, masque son regard derrière ses lunettes de soleil.

Quelques semaines plus tard, le Stade français dispute son premier match sous l’ère Thomas Savare. Guazzini est dans sa maison de vacances à Cassis (Bouches-du-Rhône). "Je ne voulais pas regarder le match. Je tournais autour de la télévision comme un chien. J’ai finalement allumé le téléviseur et j’ai pleuré durant toute la rencontre." Ce jour-là, les Stadistes portent un maillot floqué d’un "Merci Max". Thomas Savare restera lui six ans aux commandes du club. " Une parenthèse enchantée", jure-t-il, avec un Bouclier de Brennus (2015) et une Challenge Cup (2017).

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