Roman d'un club - Pau : Brunel et les caractériels

  • La Section paloise sous les ordres de Jacques Brunel a grandement changé. En s’appuyant sur les "anciens" comme Thierry Menières (photo en bas au centre) ou Frédéric Torossian (avec Brunel sur la photo en bas à gauche puis sur la photo à droite de celle de Mentières), l’ancien sélectionneur des Bleus a aussi lancé des jeunes comme Damien Traille (en haut à droite et en bas à droite en compagnie de Thierry Cléda). Photos archives Midi Olympique
    La Section paloise sous les ordres de Jacques Brunel a grandement changé. En s’appuyant sur les "anciens" comme Thierry Menières (photo en bas au centre) ou Frédéric Torossian (avec Brunel sur la photo en bas à gauche puis sur la photo à droite de celle de Mentières), l’ancien sélectionneur des Bleus a aussi lancé des jeunes comme Damien Traille (en haut à droite et en bas à droite en compagnie de Thierry Cléda). Photos archives Midi Olympique
  • Brunel et les caractériels
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Jacques Brunel a entraîné Auch puis Colomiers quelque temps plus tard et, plus près de nous, l’Usap ou l’UBB. Mais au sujet de l’ancien sélectionneur de la Squadra Azzura et du XV de France, on oublie trop souvent qu’il eut dans ses mains la destinée de la Section paloise. Au début des années 2000, le club béarnais servit donc à "moustache" de laboratoire au fameux "système des blocs", lequel ferait le bonheur des Bleus, une poignée de temps plus tard. Au pied des Pyrénées et à la tête d’une équipe alors composée de talentueux caractériels, Jacques Brunel connut également son lot de déconvenues. Les voici racontées…

À la fin des années 90, la Section paloise a son rond de serviette à la table des grands de ce monde. Ne vient-elle pas de remporter le challenge Yves du Manoir avant de mourir, quelques mois plus tard, en demi-finale de "H Cup" ? " On compte à l’époque sur l’un des meilleurs paquets d’avants du championnat, sourit Damien Traille, alors aux prémices de sa carrière. Où qu’elle aille, cette équipe inspire le respect." Et parfois la crainte : Thierry Cléda, Pierre Triep-Capdeville, Jean-Louis Jordana, Franck Rolles, Abder Agueb, Thierry Mentières ou Joël Rey, bien aidés par un neuvième avant au profil de boxeur (Frédéric Torossian), firent souvent baisser les yeux des plus gonflés, au Hameau comme ailleurs. "Malgré tout, se souvient l’ancien deuxième ligne Thierry Cléda, l’équipe n’avait pas encore montré tout son potentiel et au club, les dirigeants cherchaient une solution." À l’hiver 1999, le président André Lestorte, décédé en 2016 d’un malaise cardiaque, convoquait donc les cadres de l’équipe (Cléda, Torossian, Brusque, Aucagne, Rey…) pour leur demander quel entraîneur serait à leurs yeux susceptible de faire progresser le groupe. "À l’unanimité, affirme à présent l’ancien deuxième ligne international, on s’est alors prononcé pour Jacques Brunel, qui faisait des miracles avec Galthié, Sadourny et consorts." Ledit Brunel se souvient : "Je venais de passer quatre très belles années à Colomiers, avec qui j’avais disputé une finale de Coupe d’Europe (1999). Mais à mes yeux, le moment était venu d’arrêter parce que je ne voulais pas finir comme j’avais fini à Auch après sept saisons, c’est-à-dire épuisé. J’avais donc décidé de m’accorder un break et là, André Lestorte est venu me trouver." Et puis ? "Pour tout vous dire, toute ma famille habitait alors à Pau : mon frère, ma sœur, mes oncles travaillaient tous là-bas. J’ai donc trouvé l’idée amusante. Et j’ai dit oui."

La Section paloise, laboratoire du système des blocs

Quelques semaines plus tard, le moustachu débarquait donc sur les bords du Gave, nuque mi-longue, Gitane au bec et très vite, la révolution paloise démarrait. Thierry Mentières explique : "Jacques est arrivé en Béarn avec un projet de jeu hyperpointu. Pour nous qui étions habitués à courir derrière le ballon comme des chiens derrière un os, le choc était total." De fait, le Gersois avait emporté avec lui "le système des blocs", une nouveauté répartissant, en microcellules, les joueurs sur l’intégralité du terrain. "La première fois qu’il nous a expliqué les contours de sa méthode, poursuit Mentières, on l’a tous regardé bizarrement ; puis l’un d’entre-nous a lancé : "On ne fait plus rien, quoi !" En fait, on découvrait le rugby 2.0, celui qui nous permettrait ensuite d’avoir un temps d’avance sur nos adversaires." Brunel enchaîne : "Lorsque j’ai signé à Pau, il y avait douze ans que j’entraînais et je pensais qu’il était temps de changer les façons de jouer ; il fallait arrêter de voir les avants et les trois-quarts comme deux entités différentes." Alors ? "Avant ça, le schéma était très simple : les avants gagnaient le ballon en conquête et le suivaient jusqu’aux quinze mètres, une zone où se retrouvaient alors trente mecs. De mon côté, je trouvais que ce mode de fonctionnement avait ses limites. Le système des blocs, je l’ai donc inauguré à la Section paloise."

Et en défense, vous dîtes ? Au Hameau, Brunel demanda très vite à ses ouailles d’abandonner l’usuel déploiement en "ailes d’avion" (Thierry Mentières), un système censé pousser l’adversaire sur la touche, tout en contrôle ; désormais, les Palois agresseraient l’assaillant à la façon des treizistes, tout droit et au sprint. À Pau, le groupe fut rapidement conquis, le président aussi : "André Lestorte était heureux, poursuit Mentières. Il voulait un grand technicien mais surtout quelqu’un capable de canaliser nos caractériels (Cléda, Torossian…) Il venait de le trouver." Caractériels, hein ? C’est en effet la réputation qui collait alors à la peau d’une partie de ce groupe de barbons aux mains calleuses, ce clan baroque dont le demi de mêlée tenait un bar du centre-ville (le Paradoxe) où il plaçait, au-dessus du comptoir, un aquarium où, dit-on, nageaient deux piranhas. "Toro était un vrai personnage de la ville, sourit à présent Damien Traille. Son chien (Marius) faisait d’ailleurs partie intégrante de l’équipe : il l’emmenait partout : à l’entraînement, dans les vestiaires et même à l’échauffement, le jour des matchs."

 

Les palois avaient dit non à "sa" bajadita

Transcendés par le système des blocs et toujours intimidants dans le combat d’avants, les joueurs de la Section paloise multipliaient les bons résultats, retrouvaient les manchettes des journaux et incarnaient en quelques semaines le nouvel épouvantail du championnat. Mentières, encore : "En ce temps-là, Jacques avait un temps d’avance sur tous les autres entraîneurs du pays. Il analysait le jeu en une fraction de seconde, c’était hallucinant. Je n’avais jamais connu un coach aussi pointu." Malgré son look de prof de sport et sa moustache un rien "old school", Brunel était un coach moderne, un quadragénaire ouvert sur le monde. "Il était curieux de tout, enchaîne Mentières, lequel entraîna l’Aviron bayonnais et Blagnac à la fin de sa carrière. Au début des années 2000, Jacques savait par exemple que l’informatique m’intéressait et m’avait donc demandé de créer un logiciel d’analyse. Cet outil nous permettait de disséquer les matchs en direct. On observait les rucks, les touches, la mêlée… Personne ne le faisait dans le championnat de l’époque. Tout le monde en était encore à la cassette et au magnétoscope." La méthode Brunel, adoubée dans son ensemble, fut néanmoins rejetée à la marge, sur un point que le Gersois pensait pourtant non-négociable à son arrivée au club. Mentières en rigole encore : "Jacques tenait à ce que notre mêlée épouse les préceptes de la bajadita (la technique de mêlée argentine chère, entre autres, à Jacques Fouroux, N.D.L.R.). Mais nous n’y sommes jamais arrivés." Au vrai, la mêlée paloise possédait à l’époque un relief particulier et des habitudes assez étranges : "Chez nous, poursuit Mentières, le deuxième ligne le plus léger (Cléda) poussait à droite et le pilier gauche (Triep-Capdeville) était plus grand et plus lourd que tous nos piliers droits, qu’ils se nomment Sébastien Bria, David Laperne ou Jean-Michel Gonzalez. À l’entraînement, Jacques y a passé du temps : mais il n’est jamais parvenu à changer nos habitudes en mêlée fermée."

Qu’importe, puisque celle-ci fonctionnait si bien qu’à la force d’une conquête optimale et d’une animation offensive redéfinie, la Section paloise remportait le 27 mai 2000 le Challenge européen en battant nettement le Castres olympique (34-21). "Au printemps de la même année, explique à présent Thierry Cléda, on affronta aussi Colomiers en demi-finale du championnat". Et ? "On s’est fait entuber (sic) en prolongations… Alors que l’on menait au score et qu’il restait une dernière mêlée à disputer, l’arbitre nous lance : "Vous n’y êtes pas encore, au Stade de France…" Derrière ça, il nous collait un bras cassé, qui se transformait aussitôt en pénalité parce qu’il avait considéré que nous n’étions pas à dix mètres." Sur la pelouse d’Armandie, David Skrela, le buteur d’en-face, ne ratait pas si belle occasion. "Et on n’a jamais vu le Stade de France, poursuit Cléda. J’ai souvent pensé à cet arbitre et je peux vous jurer sur ce que j’ai de plus cher que ce f... nous a dit ça, avant cette fameuse mêlée. J’ai appris, par la suite, qu’il chassait avec Jean-Claude Skrela, grande figure de Colomiers. Vous pouvez l’écrire. Je n’en ai rien à branler, de toute façon : aujourd’hui, j’ai quitté pour de bon le monde du rugby pro."

Cléda : "Jacques a fait l’erreur d’écarter les historiques"

Si la première saison de Jacques Brunel en Béarn fut un succès, la suite fut plus douloureuse. Damien Traille se souvient : "Après ces bons résultats, le club a voulu aller plus vite que la musique. On s’est séparé d’illustres anciens, de joueurs qui avaient construit le club et avaient encore beaucoup à donner. Le groupe a vécu leur départ comme un déchirement." Le deuxième ligne Alain Lagouarde, le numéro 8 Franck Rolles étaient tous deux priés de trouver un contrat ailleurs. Joël Rey et Pierre Triep-Capdeville, eux, étaient écartés du 15 majeur. Débarquaient alors, en Béarn, une tribu d’anciens Brivistes et le capitaine de l’équipe du Canada, Al Charron. "Après ma première année, se défend Jacques Brunel, j’ai souhaité que Fred Torossian intègre le staff pour s’occuper des avants. Mais le jour où le président Lestorte est parti chercher notre nouveau demi de mêlée à Brive (Philippe Carbonneau), il est revenu avec quatre autres joueurs dans ses valises (Lionel Mallier, David Arrieta, Xavier Cambres, Eric Gouloumet). Mais des bons joueurs, hein !"

"Bons" ou pas, le mal était fait. "Jacques a fait l’erreur de casser le groupe en recrutant à tour de bras pour écarter les historiques, explique Thierry Cléda. On en a parlé tous les deux, à l’époque où il entraînait l’Union Bordeaux-Bègles (Cléda, aujourd’hui agent immobilier, vit en Gironde, N.D.L.R.). Ce soir-là, je lui ai dit qu’il s’était trompé. Il m’a répondu que tous les entraîneurs faisaient ça, quand ils arrivaient dans un nouveau club. À Pau, la greffe n’a pourtant jamais pris. Un collectif, ça ne se crée pas en un claquement de doigts." Alors ? "Après quelques mauvais résultats, je suis parti voir André Lestorte pour demander à ce que Jacques soit remplacé au terme de la saison. Hasard ou coïncidence, le père Torossian (Antranik) est rapidement arrivé au club pour nous entraîner." Jacques Brunel, lui, était alors préféré à Michel Couturas (Bourgoin) et Guy Novès (Toulouse) pour devenir à Marcoussis l’adjoint de Bernard Laporte, aux côtés duquel il passerait les six prochaines années de sa vie. "Je suis fier d’avoir croisé le chemin de Jacques Brunel, conclut à présent Thierry Mentières. Il est à mes yeux un immense entraîneur, le titre avec l’Usap (2009) en est une preuve incontestable. […] Avant le dernier Mondial, il a pris le job le plus dur, celui dont personne ne voulait : en quelques semaines, on lui demandait de créer un pont entre deux générations. […] Il savait qu’on lui taperait dessus. Alors, il a enfilé la carapace qu’on lui connaît et a dit : "Les coups, c’est moi qui vais les prendre." C’était sa façon à lui de montrer à ses joueurs qu’il les protégerait, coûte que coûte."

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