Poitrenaud : « Notre staff, c'est une sorte de bouillon de culture »

  • Clement POITRENAUD assistant coach of Toulouse during the pre season friendly match between Beziers and Toulouse on August 14, 2020 in Beziers, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Clement POITRENAUD
    Clement POITRENAUD assistant coach of Toulouse during the pre season friendly match between Beziers and Toulouse on August 14, 2020 in Beziers, France. (Photo by Alexandre Dimou/Icon Sport) - Clement POITRENAUD Icon Sport - Icon Sport
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À la veille de la demi-finale à Exeter, le Toulousain qui compte le plus de matchs de coupe d'Europe dans l'histoire du club évoque l'évolution de son équipe, ses convictions sur le jeu ou le fonctionnement d'un encadrement stadiste plutôt jeune et innovant.

Comment vivez-vous cette semaine particulière ?

Pleinement. Ce sont des moments particuliers pour les joueurs et le staff. Le contexte est ce qu’il est, et même s’il y a beaucoup de boulot avec un temps de préparation court, on essaye d’en profiter au maximum, de donner toutes les chances stratégiques et techniques au groupe pour ce rendez-vous, tout en savourant un événement qui arrive très tôt dans la saison.

Vous aviez préparé depuis longtemps le duel face à l’Ulster. Aviez-vous anticipé celui contre Exeter ?

On regarde beaucoup de rugby en dehors des matchs qui nous concernent (sourires). On avait déjà une petite idée de la qualité de cette équipe d’Exeter, de ce qu’il faudrait faire pour l’emporter si on l’affrontait. Comme tout le monde, on se doutait qu’elle passerait son quart. Mais nous sommes vraiment entrés dans le détail poussé sitôt le nôtre gagné. Ça laisse moins de temps que sur l’Ulster mais c’était une préparation exceptionnelle puisqu’elle a duré quasiment six mois !

En France, n’a-t-on pas tendance à sous estimer Exeter, qui rivalise pourtant avec les Saracens, l’autre géant anglais, depuis quatre ans ?

Ce n’est peut-être pas encore un géant en termes de résultats et Exeter ne peut par exemple pas rivaliser avec le palmarès des Saracens, que ce soit sur le plan national ou européen. Mais, en termes de rugby, cette équipe s’est construite dans la durée et même dans la difficulté puisqu’elle a démarré en bas avant de grimper petit à petit les échelons. Aujourd’hui, avec les problèmes rencontrés par les Saracens, c’est maintenant la meilleure formation anglaise. Il n’y a aucun doute là-dessus.

En quoi est-elle impressionnante ?

Sur l’organisation, l’intensité et l’équilibre général. En observant ses matchs, on a conscience de son niveau très élevé. Mais, pour le grand public, les Chiefs n’ont pas encore l’aura européenne que peuvent avoir les Saracens, le Leinster ou le Munster.

Aussi car ils joueront leur première demi-finale de Coupe d’Europe quand ce sera la douzième pour Toulouse. Surtout, votre groupe en a disputé une au Leinster il y a un an et demi. Est-elle utile aujourd'hui ?

Comme l’a dit Ugo (Mola) après le quart, une équipe championne d’Europe ne se construit pas en quelques mois. C’est du moins très rare. Viser ce titre prend du temps, quand on connaît le format de la compétition, court et intense, qui vient s’intercaler au milieu du championnat. Il faut du vécu pour l’appréhender. Chaque campagne permet aux joueurs de s’évaluer à ce niveau et de progresser. Au fur et à mesure, ils le gèrent mieux. On a donc bon espoir que cette expérience du Leinster nous serve samedi.

On a l’impression qu’au Leinster, vous étiez surtout portés par votre audace et votre enthousiasme, ce qui est encore le cas, mais que vos joueurs ont mûri depuis…

Ils ont emmagasiné du vécu, en club ou en sélection car certains sont devenus internationaux. Puis, je pense qu’il y a eu une prise de conscience, qu’il n’y avait peut-être pas à l’époque. Ce truc où on se dit : « Oui, on est capables de le faire. »

Aujourd’hui, ils s’en savent capables ?

Le titre de champion de France nous a fait beaucoup de bien. Puis, dans une saison plutôt compliquée avant l’épisode du Covid, la Coupe d’Europe a été une vraie réussite avec de très bons résultats sur les matchs de poule (six victoires en six matchs, N.D.L.R.). Notre équipe n’est donc forcément plus la même, en termes d’expérience, qu’il y a deux ans.

Les louanges, reçues sur le jeu proposé, sont-elles, au-delà des résultats, une victoire pour vous ?

(Il hésite) C’est une victoire sans l’être… On reste juste fidèles à nos convictions. Mais il était important, malgré cet état d’esprit ou l’envie de produire, de retrouver de l’efficacité. Si on jouait ainsi en perdant tous les week-ends, on ne changerait peutêtre pas complètement notre fusil d’épaule mais il faudrait vite trouver des solutions pour allier les deux.

C’est un rugby qui gagne aujourd’hui…

Ce rugby comporte un certain nombre de risques mais peut permettre d’exister au plus haut niveau. On va à fond là-dedans, et c’est gratifiant quand ça fonctionne. Mais, le jour où ce ne sera plus le cas, on verra ce que diront les gens (sourires). Les Springboks sont champions du monde en jouant simplement, en écrasant tout le monde devant et en tapant dans le ballon. Il n’y a pas qu’une forme de jeu qui marche mais, pour nous, il est essentiel de respecter notre culture et notre héritage.

Dans cette volonté de créer le désordre sur le terrain et de pousser les joueurs à oser, au-delà du travail de mouvement collectif, quel est votre rôle sur le plan psychologique ?

Ce jeu réclame de la confiance, en soi bien sûr, mais aussi et surtout d’avoir confiance les uns en les autres. Il faut que les joueurs se connaissent très bien, pour savoir comment ils réagissent et comment se positionner par rapport aux qualités de chacun. Il faut aussi être en forme physiquement car c’est un rugby très énergivore. Et, effectivement, il faut beaucoup de réactivité mentale. Pour que ça marche, il y a donc de nombreux facteurs à rassembler.

Et, à certains moments, le talent de facteurs X comme Antoine Dupont ou Cheslin Kolbe fait aussi la différence…

Oui, et il convient de leur laisser une forme de liberté. Ce sont quelque part des joueurs qui, avant d’arriver chez nous, n’exploitaient pas forcément tout leur potentiel, qui étaient peut-être parfois un peu bridés. Leur donner cette confiance et la possibilité de s’exprimer pleinement, dans une équipe qui leur ressemble, est aussi une victoire.

Kolbe parvient-il encore à vous épater ?

Je ne vais pas dire qu’il m’épate parce que je le côtoie au quotidien et que je connais son registre. On sait que, lorsque « Ches » a l’opportunité de jouer un duel en un contre un, il est très difficile de l’arrêter. En fait, je suis plutôt satisfait de tout ce qu’il se passe avant, de notre collectif qui se met en action pour offrir des ballons de cette qualité à nos ailiers. C’est vrai aussi pour nos avants qui ouvrent des brèches à « Toto » (Dupont) autour des rucks.

En parlant d’ailier, vous connaissez très bien Maxime Médard. Il était victime de la forte concurrence contre l’Ulster mais le voir, en tant que porteur d’eau, venir encourager ses partenaires, était marquant…

Oui, je le connais très bien et je sais le compétiteur qu’il est, donc la déception qui est la sienne de ne pas jouer ce genre de matchs. Mais il est dans son rôle de mec archi-titré et d’expérience qui apporte son soutien à ceux qui en ont un peu moins.

Vous êtes le Toulousain qui a disputé le plus de matchs européens (95) dans l’histoire du club. Conservez-vous encore un rapport singulier avec cette compétition ?

Oui, aussi parce que je suis passé un peu par tous les états dans cette compétition. Six finales, trois titres, puis des bons et des mauvais souvenirs... (référence à son erreur lors de la finale perdue contre les Wasps en 2004, N.D.L.R.). J’ai joué mon premier match de Coupe d’Europe contre les Saracens au Stadium à 18 ans (le 7 octobre 2000). J’ai démarré par ça…

Vous étiez dans le bain !

Ça marque. J’ai été éduqué avec l’idée que cette compétition fait partie intégrante du club et je sens que ça perdure encore aujourd’hui.

Le transmettez-vous aux joueurs actuels ?

Pas vraiment, ils le sentent. Du président aux papys qui s’occupent de nous, on voit que tout le monde aime la Coupe d’Europe ici. Et le rugby évolue tellement vite qu’il vaut mieux éviter de faire le vieux con en racontant ses anecdotes passées car elles n’ont plus vraiment lieu d’être. La seule chose qu’on peut transmettre, avec Jean (Bouilhou) ou les autres encadrants qui connaissent bien cette compétition, c’est la capacité à très vite basculer dans un état psychologique, technique et stratégique en phase avec le très haut niveau. Quand on arrive en phase finale, on tutoie ce qui se fait de mieux sur le plan international. C’était déjà vrai à notre époque, ça l’est encore plus désormais.

Avez-vous toujours su que vous deviendriez entraîneur ?

C’est finalement venu assez tard, sur mes deux ou trois dernières saisons de joueur. Le déclic a été mon passage en Afrique du Sud (en 2017) où j’ai vu un nouveau fonctionnement, une autre manière de travailler et de manager. Cela a fini de me convaincre que j’avais envie de faire ça ; que, la fin approchant à grands pas, je voulais rester dans ce domaine. Et que je pouvais apporter quelque chose.

Cela vous a-t-il aidé pour basculer à la fin de votre carrière de joueur ?

On sait que c’est parfois difficile… Oui. Quand j’ai su ce que je voulais faire, j’ai regardé les choses de façon différente et j’ai commencé à réfléchir à l’entraîneur que j’avais envie d’être, au message que je souhaiterais faire passer. Mais, comme pour toute première expérience, c’est dur de se rendre compte tant qu’on n’a pas mis les mains dedans.

Vous avez pu vous rendre compte rapidement…

J’ai eu la chance qu’Ugo me mette vite le pied à l’étrier, de rapidement expérimenter des choses. J’ai eu un début de carrière d’entraîneur facilité par l’intronisation de Didier Lacroix à la présidence, et surtout celle d’Ugo en prise directe avec le terrain.

On sait le joueur que vous étiez et, connaissant vos convictions, pouviezvous entraîner ailleurs qu’à Toulouse ? Ou, du moins, dans un staff avec une philosophie de jeu plus restrictive ?

On a aussi, au sein de notre staff, des discussions sur ce sujet. Nous ne sommes pas tous non plus à vouloir se jeter dans la bataille (rires). Par exemple, Laurent Thuéry, qui est en charge de la défense, pondère parfois nos ardeurs sur des choses plus structurées. On essaye aussi d’être plus pragmatiques.

Alors, pour revenir à la question ?

Oui, je pourrais entraîner ailleurs, avec mes convictions. On peut aussi développer les compétences des joueurs et d’une équipe, même avec une philosophie de jeu plus restrictive. Mais cela me va très bien aujourd’hui.

Est-ce un avantage d’avoir un staff assez jeune, composé notamment de garçons avec qui vous avez joué comme Jean Bouilhou ou Virgile Lacombe ?

Il faudrait plutôt poser la question à Ugo, c’est lui qui pilote le navire (sourires). C’est à mes yeux un avantage parce que, notre staff, c’est une sorte de bouillon de culture avec pas mal d’idées qui sont posées sur la table. Ça peut aussi être un inconvénient quand ça part parfois dans tous les sens… Mais il faut savoir faire le tri et c’est le job du patron ! On a tendance à proposer des choses et à se confronter, quelle que soit la spécificité du domaine abordé. Je ne m’interdis pas de parler de touche avec Jean, de défense avec Laurent ou de mêlée avec Virgile même si ce ne sont pas, au départ, mes secteurs de prédilections et d’intervention. Les discussions vont bon train.

Vous baignez dans le rugby depuis tant de temps. Le fait d’en avoir été privé pendant le confinement a-t-il été une épreuve ?

Franchement, ça a été long. On a essayé de s’occuper mais je suis encore à un moment de ma carrière d’entraîneur où j’ai besoin d’être au contact des joueurs. Bon, faire des Power Point et des tableaux Excel toute la journée… (Il souffle) Je sais qu’il faut en passer par là, que c’est important, mais le terrain m’a manqué.

C’est donc un soulagement…

Oui. Mais, même si on a repris une activité presque normale, on sent bien que tout ça reste fragile et rajoute du stress à la profession qui l’est déjà suffisamment. Le contexte sanitaire nous oblige à appréhender encore de nouvelles contraintes.

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