Gros sur son enfance agitée : « Le rugby m’a recadré »

  • Jean-Baptiste Gros (France).
    Jean-Baptiste Gros (France). Icon Sport
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Devenu international (2 sélections) alors qu’il n’avait que 20 ans, à un poste où l’on aime considérer que la maturité est un prérequis, « Jibé » s’impose comme le plus grand espoir tricolore à son poste. Son enfance, sa colère intérieure, ses doutes ou encore son amitié avec Louis Carbonel, le Varois s’est confié avec grande humilité.

Midi Olympique : vous avez retrouvé les terrains il y a trois semaines contre Lyon. Comment allez-vous ?


Jean-Baptiste Gros : Ce qui s’est passé depuis six mois est dingue. C’était une période interminable et se remettre dans le rythme n’a pas été évident. Je suis heureux d’avoir retrouvé les terrains mais il me reste beaucoup de boulot pour retrouver mon niveau.

Au moment de l’arrêt de la compétition, vous étiez dans une période faste, à Toulon, comme avec les Bleus. Comment avez-vous vécu cet arrêt brutal ?


J’étais dans la période la plus folle de ma carrière : je venais de connaître mes premières sélections, on arrivait sur les phases finales en club, je me sentais en forme et là on me dit qu’il faut tout stopper et rester bloqué à la maison… Il faut accepter que ce soit terminé, faire une croix sur ce que tu pensais vivre, repartir de zéro et avancer. Tu es impuissant mais tu n’as pas le choix. Ce fut un coup d’arrêt et c’est pour cela que la remise en route a été compliquée, physiquement et mentalement.

De nombreux joueurs ont expliqué que ces quelques mois sans compétition leur avaient permis de reposer leur organisme. On imagine que c’est d’autant plus vrai pour vous qui évoluez à un poste très exposé…


Je pourrais voir le verre à moitié plein mais c’était souvent de la déception pour moi. J’étais sur une période positive, je n’avais pas le moindre pépin physique et tout était en train de me sourire. C’est certainement bénéfique pour nos organismes mais quand tout va pour le mieux et que tu dois couper pendant plusieurs mois… Les premiers jours qui ont suivi l’annonce officielle ont vraiment été étranges.

Qu’avez-vous fait durant cette période ?


J’étais en colocation chez Baptiste Serin, avec Gervais Cordin, Bastien Soury ou encore Mathieu Smaili… Nous étions au stade au moment de l’annonce, on récupérait des machines de muscu, des vélos et comme il n’y avait pas de matos pour tout le monde, nous nous sommes sacrifiés pour le reste du groupe (rires). Nous avions déjà idée de faire une coloc d’un ou deux mois cet été, alors c’était l’occasion ! On a rigolé, il faisait beau et ça a rendu cette période bien plus sympa.

Revenons à vos débuts : si vous êtes un joueur qui se fait un nom auprès du grand public, sortie après sortie, on vous connaît assez peu. Quand et comment avez-vous démarré ?


Le rugby m’est tombé dessus par hasard. J’ai découvert ce sport à l’école et notre encadrant était l’entraîneur du Val de Provence (entente Tarascon-Graveson). Il a vu que ça me plaisait et m’a proposé de venir. Il avait vu juste, alors j’ai pris ma première licence à 10 ans.

Que vous apporte alors le rugby ?


Hormis un cousin qui faisait du XIII, je ne connaissais pas. Ce fut une révélation. J’étais un gamin agité, turbulent à l’école et le rugby m’a permis de me défouler, de me calmer. Dès mon premier entraînement, j’ai compris que c’était ce dont j’avais besoin.

Qu’entendez-vous par « gamin agité » ?


Je ne tenais pas en place, j’avais toujours quelque chose de mieux à faire et je faisais des petites conneries…

De quel genre ?


Disons que j’ai oublié ou alors que je préfère ne pas en parler (rires). Mais j’avais la connerie en moi, au collège comme au lycée, et le rugby m’a recadré.

En ce sens, Alain Carbonel, chez qui vous avez vécu, déclarait récemment dans nos colonnes que vous aviez connu un « âge difficile », que le lycée l’appelait souvent et qu’il ne faut pas vous embêter quand vous avez « le regard noir ». ça tranche avec l’image que vous renvoyez sur un terrain (rarement dans les zones de conflits et un seul carton jaune en pro)…


Quand j’étais adolescent, tout ne passait pas forcément bien dans ma vie et au rugby. C’était compliqué et j’étais caractériel. Désormais, j’essaie de me contenir, même si je me sens parfois en colère. Il peut m’arriver de craquer mais moins que par le passé. Je me contrôle.

Le rugby semble vous avoir canalisé…


Il y a quelque chose qui a fait que je n’ai eu d’autre choix que de me calmer complètement…

Vous parlez d’un événement précis ou du fait que le rugby de haut niveau vous a demandé davantage de self-control ?


Les deux mais je n’ai pas envie de revenir dessus, de remuer le passé et ma vie d’ado. Disons que le rugby m’a appris à me canaliser et je me sens très heureux aujourd’hui.

Avez-vous un temps envisagé d’arrêter le rugby ?


J’avais 17 ans, c’était ma première saison à Toulon et je me suis retrouvé dans une position où arrêter me semblait être la seule option… Donc oui, la question s’est posée. J’ai échangé, réfléchi et fort heureusement, j’ai continué. C’est également à ce moment que je me suis installé chez les Carbonel. Ils ont accepté de m’accueillir et ont vraiment été déterminants dans ma construction. Alain me voyait sortir du cadre, alors il me parlait beaucoup, me conseillait de moins me disperser, de me concentrer sur le rugby. Je ne les remercierai jamais assez. Cette période a déclenché un électrochoc : c’est là que j’ai compris que je pourrais faire de ma passion un métier.

Vous nous aviez confié qu’à cette époque, vous étiez indiscipliné et souvent pénalisé par des cartons jaunes. Comment avez-vous trouvé l’équilibre ?


Je n’étais pas sanctionné pour des hors-jeu ou des fautes de positionnement… Je prenais des cartons car je faisais des gestes qui n’avaient rien à faire sur un terrain, des plaquages dangereux ! Donc ça fait partie de ce processus durant lequel j’ai appris à me canaliser. Calmer cette colère était indispensable si je voulais faire carrière.

Val de Provence, Châteaurenard, Aix-en-Provence, le pôle espoirs d’Hyères, toutes les équipes de France de jeunes et finalement la découverte du Top 14 avec le RCT, en décembre 2017, à 18 ans. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?


Un rêve : toucher du doigt le monde pro, côtoyer des internationaux et découvrir le haut niveau. J’étais fier, d’autant que c’était inattendu de faire ma première feuille avec les « grands » à cet âge-là. Je ne suis toujours pas bien vieux mais là j’étais carrément jeune (rires).

Qu’auriez-vous fait si vous n’étiez pas devenu rugbyman ?


Je n’étais pas un gamin qui faisait des plans à long terme. Je n’avais pas de rêve précis et heureusement, ce sport m’est tombé dessus.

On vous dit timide, discret et un brin taiseux. Est-ce que cela vous correspond ?


Je ne me définirais pas mieux. Je pense être un peu des trois.

Vous semblez pourtant souriant, rieur et bien loin des piliers à l’ancienne qu’on aime raconter bourrus et introvertis…
Quand j’apprends à connaître et à apprécier les mecs qui m’entourent, j’enlève ce filtre. Si je me sens à l’aise, que j’ai confiance - et c’est le cas à Toulon - c’est plus facile de m’exprimer. Mais si je ne connais pas, je vais avoir du mal à discuter, à aller vers les gens.

Finalement, vous faites votre trou à Toulon, vous remportez deux titres de champion du monde avec les Bleuets et huit mois plus tard, vous devenez international. Comment vivez-vous cette explosion ?


Passer d’un bon niveau jeune au niveau mondial, c’est bien supérieur en termes d’émotion à tout ce qu’on peut imaginer. Je savais que j’étais dans un groupe élargi mais je ne m’attendais pas la moindre seconde à être dans les quarante-deux. Quelle fierté ! Par la suite, je ne pensais pas nécessairement jouer : je voulais profiter, découvrir l’esprit international et prendre ce qui se présentait à moi. Alors, quand on m’a expliqué que j’allais démarrer sur le banc au Millennium Stadium…

On a tendance à dire que la maturité arrive vers 26-28 ans au poste de pilier. Vous êtes devenu international à 20 ans. Qu’avez-vous de plus que les autres ?


Je ne peux pas dire que j’ai la maturité d’un mec de 28 ans, ce serait malhonnête. à vrai dire, je ne sais pas… Je ne me sens pas meilleur en mêlée ou dans le jeu courant et je sais qu’il me reste un boulot monstre. Qu’est-ce qui fait que mon tour est arrivé à 20 ans ? Je n’en sais rien, j’ai l’impression que ça m’est tombé dessus.

On ne devient pas international pour son sourire. Quelle est cette chose en plus que vous avez ?


Ce n’est pas de la fausse modestie mais je ne sais pas ce qui m’a ouvert ces portes. La seule certitude, c’est qu’il me reste beaucoup de travail. Pilier est un poste où l’expérience prévaut sur l’insouciance : je dois bosser, jouer des matchs, me faire reculer en mêlée, faire des erreurs. C’est ce qui me permettra de me sentir de plus en plus à l’aise.

Après Atonio, Pelo, Priso ou encore Boughanmi, vous entrez dans la longue liste des piliers devenus internationaux sous les ordres de Patrice Collazo. Qu’a-t-il de plus ?


J’ai toujours su que le poste de pilier gauche demandait de l’exigence, du travail et une remise en question constante mais Patrice m’a poussé un peu plus loin. Il n’est jamais satisfait à 100 %, te fait comprendre que chaque match est différent et qu’il faut repartir d’une feuille blanche chaque lundi. Et en même temps il t’explique que si tu passes à côté d’un match, la vie ne s’écroule pas.

En club, vous êtes en concurrence avec Sébastien Taofifenua et Florian Fresia, tous deux bien plus expérimentés que vous. Quel type de conseil vous donnent-ils ?


Seb, Flo mais également Kéké par le passé (Xavier Chiocci, N.D.L.R.) m’ont toujours beaucoup parlé. Ils me repositionnent, répondent à mes questions. Ils ont des centaines de matchs derrière eux et m’ont permis de comprendre que si tu te troues un jour, ce n’est qu’un match parmi tant d’autres. Ils m’ont appris à relativiser.

Revenons au XV de France : vous qui mettez du temps à accorder votre confiance dans un collectif, avec qui avez-vous partagé votre chambre ?


Louis (sourire).

Forcément ! Pouvez-vous nous parler de votre relation ?


Nous sommes très, très proches. On ne passe plus nos journées collés l’un à l’autre, comme ça a pu être le cas, mais on se voit au stade tous les jours, on mange régulièrement ensemble, on se voit en soirée. Louis fait partie de mon cercle d’amis très proches.

Vous êtes deux grands espoirs du rugby, vous avez vécu les deux titres mondiaux ensemble et découvert les Bleus en même temps. ça fait quoi de vivre tout cela avec un ami ?


Ce sont des choses dont on parlait depuis notre plus jeune âge. C’était lointain et ça semblait irréalisable. Franchir ces étapes avec un ami à ses côtés est aussi rassurant qu’enrichissant.

Qu’est-ce que vous vous apportez l’un à l’autre ?


On se confie plus facilement sur nos doutes, nos joies, nos questionnements. Qui apporte le plus de conseils à l’autre ? Louis s’est longtemps posé beaucoup plus de questions et été du genre à douter davantage, alors on échangeait et je pense qu’aujourd’hui, il a progressé sur ce point. Mais on n’a pas toujours besoin de parler : juste de savoir que l’autre est là suffit à nous faire avancer.

Pour conclure, il semblait déterminant de monter dans le premier wagon du mandat de Fabien Galthié en vue de la Coupe du monde 2023. Est-ce un objectif affirmé pour vous ?


France 2023, c’est loin. C’est quelque chose que j’ai dans un coin de la tête mais il y a un chemin interminable et des étapes à franchir pour y parvenir. Il me reste du boulot, des échéances en club, des déceptions et certainement des joies, des trophées à aller chercher… La route est longue et il va falloir se battre pour être de l’aventure.

Pierrick Ilic-Ruffinatti.
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