Claassen, l’antistar du Racing

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    Claassen, l’antistar du Racing 92 Midi Olympique / Patrick Derewiany
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On ne parle jamais d’Antonie Claassen. Au Racing, malgré une féroce concurrence, c’est pourtant lui qui joue tous les grands matchs...

Antonie Claassen (36 ans) est en âge d’être le père de Jordan Joseph, Antoine Gibert ou Gia Kharaishvili, le dernier rejeton de l’industrie géorgienne. Les mômes du Racing lui font d’ailleurs parfois la remarque. "Anto", comme l’appelle Laurent Travers avec affection, s’en amuse et, si ses détracteurs considèrent volontiers sa présence au sein de cette équipe de cracks comme une incongruité, lui n’en a cure, ayant pris conscience, ces dernières saisons, que les grands matchs de championnat ou de Coupe d’Europe étaient toujours pour sa pomme. De fait, Antonie Claassen (6 sélections de 2013 à 2014) a beau être soumis à une sévère concurrence dans les Hauts-de-Seine (Yoan Tanga et Jordan Joseph sont tous deux d’immenses espoirs du poste), il mène sa barque comme il l’a toujours fait, triant les ballons pour Teddy Iribaren, luttant comme un damné sous les chandelles, accomplissant les tâches qu’on lui demande sans ne jamais décevoir. Dans le milieu ? Nul ne parle pourtant de lui : Claassen apparaît rarement sur les affiches de match et jamais dans les publicités. Et ? Il assure s’en contrefoutre : "Les stars de l’équipe, ce sont Finn (Russell), Virimi (Vakatawa) ou Juan (Imhoff). Moi, je suis juste là pour accompagner le tout, bosser dans l’ombre…"

À son propos, il y a au moins trois ans que l’on dit, ici et là, qu’il raccrochera bientôt les crampons. À chaque fois, lui repousse pourtant toujours l’échéance. "Je ne suis plus capable d’enchaîner les matchs comme à 25 ans, explique-t-il. Les jeunes qui arrivent, ils vont plus vite, sont plus costauds, font mal à l’impact mais pour l’instant, je m’en sors et je n’ai toujours pas envie d’arrêter. Tant que le corps tient, je reste." L’an passé, "Anto" a toutefois cru que tout s’arrêterait brutalement sur une mauvaise blague, une absurdité administrative : le natif de Prétoria n’étant toujours pas Jiff, aucun club n’osait vraiment le contacter et, in fine, il fallut au Racing dégraisser son effectif pour étendre d’une saison le contrat de son numéro 8, alors au bord du nervous breakdown : "C’est bizarre, dit-il à présent. Il y a treize ans que je suis arrivé en France, j’ai la nationalité française, toute ma famille est francophone, j’ai défendu les couleurs du XV de France mais je n’ai pas le statut de Jiff. Ça me dépasse un peu, ouais…" Quoi qu’il se passe ces prochains mois, le "non Jiff" de la banlieue parisienne a néanmoins anticipé l’après-rugby. Il poursuit : "J’ai repris mes études il y a deux ans, à la Toulouse Business School ; pendant le confinement, j’ai même validé un Master. Deux fois par semaine, je bosse aussi pour Vivendi, à Paris : ça me permet d’avoir un pied dans le monde réel, de sortir un peu de la bulle du rugbyman pro."

"Caniche", Dans les pas du grand Wynand

Antonie Claassen ne s’imaginait probablement pas faire sa vie en France, lorsqu’il débarqua à Marmande (Lot-et-Garonne) en 2007. Il rappelle : "À l’époque, je n’arrivais pas à percer en Afrique du Sud : aux yeux des gens, je n’étais pas assez costaud pour être un bon numéro 8. Mon père, qui avait des contacts à Marmande, a alors passé quelques coups de fil et j’ai débarqué là-bas dans la foulée. Je suis juste arrivé avec un sac à dos, quelques billets mais sans la moindre promesse de contrat. Le jour, je découvrais la région et m’entraînais. La nuit, je dormais sur le clic-clac d’un Sud-Africain du club".

Pourquoi Marmande, dites-vous ? Pour mémoire, Antonie est le fils du grand Wynand, capitaine des Springboks dans les années 80 et farouche opposant au régime de l’apartheid. Dans les seventies, alors qu’il était en guerre ouverte avec son pays d’origine, Wynand (69 ans) décida donc de tout plaquer pour rejoindre le Sud-Ouest de la France. "Mon père était un architecte aux cheveux longs qui ne partageait pas la politique du pays, poursuit Antonie. C’est la raison pour laquelle il n’a pas vraiment hésité, le jour où un notaire originaire de Marmande et installé à Pretoria lui a proposé de rejoindre le championnat de France." Le numéro 8 du Racing marque une pause, se marre, poursuit : "Peu avant son départ, le président de la fédération sud-africaine (Dane Craven) a convoqué mon père et lui a dit : "Vous pouvez partir, Wynand. Mais attention : vous n’avez pas le droit de jouer pour de l’argent !" Papa m’a raconté qu’à son arrivée en France, un vieux monsieur avec un long manteau faisait pourtant toujours irruption dans les vestiaires, les jours de grands matchs. Et quand ça gagnait, il distribuait des enveloppes…"

Le bizutage de Laurent Seigne et Didier Casadéi

Le temps de l’amateurisme marron était bel et bien révolu quand Antonie débarqua en bord de Garonne pour la première fois. "Quinze jours après avoir posé le pied à Marmande, j’ai néanmoins dû partir. Papa avait envoyé un DVD de moi au père de Gerhard Vosloo (ancien joueur de Brive, Castres, Toulon et Clermont). Mon pote Gerhard a joué au messager et montré à Laurent Seigne ce que je savais faire." Dans la foulée, le manager de Brive convoquait alors Claassen au Stadium de Brive, pour ce qui était défini comme une mise à l’essai. "Ce jour-là, Laurent (Seigne) et Casa (Didier Casadéi) m’ont mis au centre du terrain et pendant un quart d’heure, ils ont tapé dix, quinze, vingt chandelles sur ma tête. Pour moi, l’exercice était facile puisque j’avais pratiqué le cricket jusqu’à mes 18 ans : sauter pour attraper une balle, je savais le faire." Alors, Seigne et "Casa" ont fait signer un contrat Espoir à Antonie Claassen, lequel devint rapidement la pépite d’un club où il fut surnommé "Caniche" par Arnaud Méla, Christophe Laussucq et Pascal Idieder, ce pilier droit d’un autre temps, fort comme un buffle en mêlée mais ayant probablement touché moins de trois ballons au fil de sa carrière professionnelle. Antonie se marre : "À l’époque, j’avais les cheveux longs, blonds, qui partaient dans tous les sens. Et puis, sur le terrain, je courais un peu comme un chien derrière un ballon." Malgré un style étrange, baroque, Antonie Claassen se fit un nom en Top 14, décrochant même six sélections en équipe de France, au temps où le Goret en était le sélectionneur. Il poursuit : "L’équipe de France, pfft… Ce fut un bonheur sans mesure…" Visiblement ému, il marque une pause, reprend : "Je crois que je supporte le XV de France depuis de très longues années, en fait. Je me revois assis sur le canapé du salon de Pretoria devant une rencontre des Bleus, en plein Tournoi des 5 Nations. Papa regardait toujours les matchs avec un béret sur la tête, le béret qu’il avait ramené de Marmande. Moi, j’admirais Olivier Magne…"

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