Harinordoquy : « J’aimerais qu’on reparle aux gosses de courage, de combat... »

  • Imanol HARINORDOQUY, lors de France / Pays de Galles, le 19/03/2011.
    Imanol HARINORDOQUY, lors de France / Pays de Galles, le 19/03/2011. Dave Winter / Icon Sport
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Père de deux enfants de 5 et 10 ans licenciés en école de rugby, le troisième ligne aux 78 sélections y croit : le rugby peut plaire aux générations futures. À condition d’en finir avec une communication alarmiste qui a déjà assez dénaturé le jeu à ses yeux. Et de mettre en avant certaines de valeurs qui lui sont propres et que le rugby donne parfois l’impression de refuser d’assumer.

Midol Mag : On entend parfois d’anciens joueurs de votre génération dire qu’ils ne mettront jamais leur enfant au rugby… Est-ce aussi votre cas ?

Non, et c’est même l’inverse… Pour moi, le rugby demeure le sport collectif par excellence dans lequel un jeune qui n’a pas trop de repères peut encore s’éclater. Les valeurs qu’il véhicule sont essentielles à mes yeux. On catalogue le rugby de par l’image du rugby pro, mais ce rugby-là n’est jamais que l’émanation du rugby d’en-bas, celui des villages, qui a beaucoup de bonnes choses à apporter. En cette période où il est important de relancer le nombre d’inscriptions dans les écoles de rugby, je crois qu’il est capital de rappeler ce que le rugby a de bon à apporter à la société.

C’est-à-dire ?

Déjà, je m’inscris à contre-courant de beaucoup de choses qui ont pu être dites quant à la dangerosité du rugby. On a donné une très mauvaise image de notre sport, notamment au travers du sujet des commotions qui ont été mises en exergue par les caméras et les réseaux sociaux... On a entendu beaucoup de discours alarmistes qui, forcément, ont alerté les mamans. La mienne avait déjà peur quand j’ai commencé le rugby, je ne sais pas ce qu’elle aurait dit aujourd’hui… En plus, il y a eu beaucoup de chose qui ont été mises en place. Et sans dire qu’on en fait trop, parce que ce n’est jamais le cas en manière de sécurité des joueurs, je trouve qu’on donne à ces protocoles une place trop importante. À un moment donné, le rugby demeure un sport de combat collectif, et on a tendance à ne pas l’assumer.

Le rugby éducatif se trompe-t-il à vos yeux dans l’image qu’il souhaite véhiculer ?

J’en parle d’autant plus facilement que mes deux fils, qui ont cinq et dix ans, se sont inscrits au rugby. L’an dernier, j’ai vu mon aîné joué pendant une demi-saison à cinq contre cinq, sans plaquage, et je ne suis pas très d’accord. Parce que ce faisant, on ne les forme pas à se protéger quand ils plaquent, à aborder la notion de contact qui est quand même essentielle dans ce sport. Résultat, lorsqu’ils sont passés au rugby à plaquer en deuxième partie de saison, on voyait des joueurs avec des postures trop hautes, qui ne se baissaient pas. Pire, on est passé du jour au lendemain ou presque des matchs à toucher aux tournois à plaquer. Ce qui était presque dangereux pour eux, du coup…

Si le rugby éducatif communique de la sorte autour du jeu à toucher, c’est évidemment en opposition à la dangerosité du rugby professionnel…

Je vais vous dire une chose : une étude est sortie l’an dernier, démontrant qu’il y avait voilà dix ans beaucoup plus de KO qu’aujourd’hui dans le rugby. Sauf qu’à l’époque, il y avait moins de caméras, moins de loupes, moins de réseaux sociaux, et on n’en faisait pas des caisses… À l’époque, quand tu prenais un choc à la tête, tu serrais un peu les dents et tu rejouais la semaine suivante. Ce n’était probablement pas la bonne chose à faire, quand on a vu les conséquences que pouvaient avoir l’accumulation de chocs au cerveau. C’est très bien qu’aujourd’hui les joueurs soient systématiquement mis au repos pour bien absorber ces chocs. Mais on est passé d’un extrême à l’autre un peu brutalement, je trouve. Il y avait probablement un juste milieu à trouver pour ne pas dénaturer ce sport. Parce que le résultat : c’est qu’on fait peur à tout le monde alors que notre sport est devenu moins dangereux qu’auparavant.  

On en revient à notre propos du départ…

Quand j’entends des anciens joueurs dire qu’ils ne mettront jamais leurs enfants au rugby parce que c’est trop dangereux… (il souffle) J’y reviens, les deux miens en font, et pas parce que je les y ai mis, mais bien parce qu’ils en avaient envie ! Ils s’y sont mis tout seuls, parce qu’ils se retrouvent dans des valeurs que le rugby ne cherche plus ou pas assez à mettre en avant. Ils s’y sont mis parce qu’ils aiment les notions de combat, de contact et qu’ils ont envie de se défouler. J’aimerais qu’on en reparle un peu aux gosses, quoi… En voulant mettre en avant l’aspect « sport de ballon » on a oublié de mettre en avant ce pour quoi on pouvait s’y retrouver : les notions de courage, d’affrontement, de solidarité. Le truc, c’est que je crois que le rugby a du mal à s’assumer aujourd’hui, et c’est bien dommage. Parce que l’arbitrage s’en ressent, qui s’est complexifié plus que jamais. Résultat, on siffle tous les week-ends des fautes qui me font bondir, et on distribue des cartons pour des gestes même pas dangereux. Du coup, je ne suis pas certain qu’on véhicule les bonnes choses en disant qu’on protège les joueurs…

Vous parliez du « toucher 2 secondes » que vos fils ont pratiqué une demi-saison. En quoi cette initiative ne vous a-t-elle pas convaincu ?

Ce que je pense, c’est qu’on a essayé de copier les autres mais qu’on a pris dix ans de retard, comme d’habitude. On est ainsi passé d’un extrême à l’autre. À cet âge-là où la dimension physique peut vraiment faire la différence, c’est plutôt une bonne chose que d’apprendre aux gamins à jouer collectif, à se faire des passes. Mais on est allé trop loin. Pour caricaturer, on est passé de l’éducateur qui aligne son plus costaud et lui demande d’aller tout droit pour gagner le tournoi du coin, à un rugby où on punit celui qui réussit à marquer sans faire de passe… Il y avait pour moi un juste milieu à trouver. C’est important de développer l’aptitude à faire des passes, mais il l’est tout autant d’apprendre à plaquer, à se protéger, à gérer sa peur… C’est un terme tabou dans le rugby, mais il faut avoir un peu peur de son adversaire pour s’en protéger efficacement. Il faut aussi savoir la dominer pour adopter les bonnes attitudes. C’est comme ça qu’un joueur se construit.

Que préconiseriez-vous pour redonner aux enfants le goût du rugby, et aux parents l’envie de les y inscrire ?

Il fut un temps où on demandait aux gamins d’enlever leurs casques pour jouer, parce qu’avec un casque ils avaient tendance à se prendre pour Superman et à foncer aveuglément. Aujourd’hui, on leur laisse remettre des casques, mais pour jouer à toucher… Personnellement, le jeu à toucher, je n’ai commencé à l’apprécier que sur mes vieux jours !
On veut rassurer les mamans mais ce que veulent les gamins, j’en suis sûr, c’est du jeu, du contact. Or, on les frustre et on frustre aussi les éducateurs parce qu’ils sont perdus entre ce qu’ils peuvent faire ou ne pas faire. Pour aller chercher ou récupérer des licenciés, peut-être faudra-t-il creuser cette piste-là…

Midi Olympique.
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