Delaigue : « Je ne pensais pas Galthié si fort, si vite »

  • Charles Ollivon, Thomas Ramos, Gaêl Fickou, lors de France - Pays de Galles.
    Charles Ollivon, Thomas Ramos, Gaêl Fickou, lors de France - Pays de Galles. Icon Sport
Publié le , mis à jour

Il ne manque quasiment aucun match à la télévision, Yann Delaigue, porte un regard acéré sur la concurrence au poste d’ouvreur chez les Bleus, mais tient aussi à condamner les manières particulières des joueurs actuels pas assez sanctionnées. 

Vous avez réagi assez rapidement sur les réseaux sociaux pour dénoncer les mœurs particulières des joueurs actuels, après le dernier Castres - Bordeaux qui fut émaillé de nombreuses provocations de part et d’autre. Alors, c’était mieux avant ?

Sans faire le vieux con, oui. Auparavant, vous aviez quatre ou cinq mecs dans notre championnat, pas plus, qui n’avaient pas leur langue dans la poche et qui provoquaient verbalement les autres. Mais globalement, cela ne se branchait pas plus que ça. Nous avions des Labrousse, Reggiardo (qui est ultra réglo en tant que coach), Marconnet, plus un ou deux autres bien identifiés, mais je n’ai pas souvenir que cela bavait tout le temps comme maintenant. Il n’y avait pas d’insulte entre adversaires !

Alors ?

Le huis clos permettant de capter ce qu’il se passe clairement sur la pelouse et autour, j’ai le sentiment que cette dérive s’est généralisée. Avant, quand un joueur l’ouvrait, les règles étaient ainsi faites qu’il fallait être courageux et assumer. Car derrière, il pouvait «morfler» physiquement pendant le match et même après. Je me souviens d’avoir participé à l’Agen - Toulouse où Labrousse s’en était pris à Bru pendant toute la partie. Yannick n’avait pas voulu pénaliser son équipe et n’avait pas répondu mais s’était expliqué après coup, avec Labrousse... Ce genre d’incident, tu en avais deux par saison. Aujourd’hui, il n’y a plus cette notion de courage : quand tu insultes un joueur ou tu lui fais la tape derrière la tête, tu ne risques plus rien.

Grâce à la vidéo, les joueurs sont-ils mieux protégés ?

Oui, je ne le conteste pas. Mais quelque part, insulter un adversaire ce n’est pas très courageux ! Et ma réaction allait dans ce sens. Ce qui s’est passé à Castres - Bordeaux me gène. Et je ne stigmatise ni cette rencontre, ni ces clubs, ni le geste de Jalibert, car mon message avait été publié avant son geste.  Je dénonçais l’accumulation de ces gestes plus tôt dans la rencontre. […] Je sais que certains ironisent souvent autour des fameuses valeurs du rugby, mais la notion de respect est pour moi très importante. Sur ce que l’on voit et on entend sur les terrains de Top 14, elle est galvaudée. Et cela me gêne vraiment.

À ce point ?

Personnellement, je ne pourrais pas aller boire une bière après une rencontre avec quelqu’un qui m’a insulté toute la soirée. Même si c’est seulement dans le cadre du match. Si le rugby est un combat, il l’est par son engagement : un gros plaquage ou un gros déblayage, mais sûrement pas par ces ridicules provocations ! J’ai peut-être un message de vieux con, mais je n’adhère pas à ce genre de comportement. Surtout quand il vient de joueurs internationaux.

Comment y remédier ?

Il y a un truc très important que l’on oublie. Les internationaux, et même l’ensemble des joueurs professionnels, ont un rôle éducatif, un devoir d’exemplarité à assumer auprès des plus jeunes. Les gamins s’identifient et singent les comportements qu’ils voient. On se doit de donner une bonne image de notre sport. Je n’ai pas envie que mon fils prenne exemple sur les insultes qu’il a pu entendre ou les débordements qu’il peut y avoir quand une équipe marque un essai ! Le rugby a participé à mon éducation, tout autant que mes parents.

Que faire, dès lors ?

Des gens doivent porter cette bonne parole : les éducateurs en premier lieu qui doivent inculquer le respect de l’adversaire et des arbitres comme règle numéro 1. Mais je crois aussi que le corps arbitral a son mot à dire là-dessus.

Les arbitres ne sont-ils pas assez sévères sur ce genre d’agissements ?

Rien n’empêche un arbitre de coller une pénalité à un joueur qui insulte ou à un autre qui chambre un adversaire en lui tapant sur la tête. Que ce soit après une mêlée, un essai ou un ballon gratté au sol...

Dans les faits, une sanction a disparu dans le panel des arbitres : les dix mètres de plus sur pénalité, pour contestation. Faudrait-il la remettre au goût du jour ?

Pourquoi pas. […] Pour en avoir discuté avec les arbitres, ils indiquent que souvent on ne sait jamais qui a commencé à insulter l’autre. De mon côté, je suis certain que s’ils sanctionnaient les insultes, les provocations physiques comme les petites tapes humiliantes par une pénalité, ceux-ci disparaîtraient.

On demande aux arbitres d’être irréprochables sur la validation d’un essai, la légitimité globale d’une victoire. Ce devoir d’exigence les a-t-il contraint de laisser de côté les petits gestes qui polluent les rencontres ?

Je ne crois pas : l’arbitrage vidéo a amené une vraie plus-value sur le déroulé des rencontres. L’essai refusé aux Castrais pour une obstruction de Thomas Combezou aurait par exemple été validé, en d’autres temps. Sur le jeu et les agressions manifestes, les arbitres sont donc plus sévères et ils ont raison, mais je trouve qu’ils ont lâché la bride sur la notion de respect. C’est dommage, car ces mauvais comportements créent une ambiance délétère sur les pelouses, et cela saute aux yeux du téléspectateur.

Vous parlez de valeur d’exemple : la commission de discipline doit-elle à l’avenir sanctionner la réaction d’un joueur après une décision arbitrale ?

Si on revient au dernier Castres - Bordeaux, la réaction à chaud de Thomas Combezou contre le corps arbitral n’est que le reflet d’une ambiance délétère, 80 minutes durant. Et là, quand il voit un micro, il craque. C’est difficile, je reconnais, de se contenir à ce moment-là mais il doit y parvenir.

On vous suit...


Le changement passe d’abord par les joueurs car ce sont des adultes, puis par les entraîneurs qui dans leurs discours doivent marteler qu’ils ne veulent pas de ce genre de comportements. Les coachs doivent affirmer de manière claire et nette qu’ils ne veulent pas de ça sur un terrain. Si eux rappellent régulièrement l’ADN de leur club et les valeurs véhiculées par ce sport, je pense que l’on a une chance d’éradiquer ces comportements. Et si cela ne suffit pas, les arbitres devront se montrer intransigeants.

Un exemple ?


J’ai aimé l’attitude de Mathieu Raynal lors du dernier La Rochelle - Castres : il est selon moi le meilleur arbitre français, actuellement. Sur le terrain, il n’a pas hésité à reprendre de volée un joueur de première ligne rochelais qui s’en prenait à son vis-à-vis et se moquait de lui parce qu’il reculait en mêlée. Raynal lui a ordonné d’arrêter car cela pourrait très bien lui arriver à lui aussi. Si demain, les arbitres se mettent à pénaliser les provocations cela va vite s’arrêter. Il faut une plus grande sévérité pour les provocateurs qui n’ont rien à faire sur les terrains de rugby.

Le sujet vous tient à cœur, semble-t-il.

Je ne veux pas répéter que c’était mieux avant car se faire justice tout seul ce n’était pas non plus la panacée. Je veux juste que l’on prenne conscience de cette verrue du rugby.

Matthieu Jalibert devrait débuter ce dimanche avec les Bleus en Ecosse en raison de la blessure de Romain Ntamack. Avec Carbonel et d’autres jeunes juste derrière, on a l’impression que la France n’a jamais eu autant de talents à ce poste. Quel est votre avis d’ancien ouvreur ?

Nous avons pléthore de numéro 10 talentueux, à commencer par Romain Ntamack le titulaire du poste. Je commence par lui, car je l’adore. J’aime l’homme qu’il est et le joueur qu’il est devenu. Il est vraiment excellent. C’est le numéro 1 sans aucune contestation, dans tous les domaines. Humainement, il est top, réfléchi et lui justement ne va pas dans le genre de comportement dont on parlait auparavant. Il n’y a qu’à voir sa réaction pleine de fair-play et maîtrise, après Clermont - Toulouse, après son essai refusé qui aurait pu donner la victoire à son équipe. Ça, c’est top !

Vous êtes enthousiaste…

Il y a encore deux saisons, je pouvais encore lui reprocher son manque de personnalité et le fait qu’il ne pesait assez sur les défenses de manière individuelle. C’est quelque chose qu’il a gommé très vite, en quelques mois. C’est devenu un leader de jeu, qui pèse sur les rencontres : dès que tu lui laisses un quart de seconde, il prend l’intervalle. Ce n’est pas loin d’être ce qui se fait de mieux dans le monde. Sincèrement, je ne l’échangerais contre aucun autre ouvreur d’une autre sélection. J’irai même plus loin, avec la paire qu’il forme avec Dupont. Il faut les laisser le plus longtemps possible sur les terrains en vue de 2023. […] Ce que fait Fabien (Galthié) en ce moment est très bien, même s’il lui faudra un plan B à la charnière. Et en France en ce moment, il y a deux ou trois joueurs dont Jalibert qui sont capables d’être une super doublure.

Jalibert, est-ce mieux qu’un plan B ?

C’est un style de jeu différent de Romain, beaucoup plus intuitif, plus porté vers l’attaque ballon en mains. Peut-être moins gestionnaire à l’heure actuelle mais on parle d’un gamin de 22 ans. D’ici un ou deux ans, il aura évolué en ce sens. Lui comme Carbonel ou Hastoy sont déjà de sacrés potentiels. Jalibert, quand il attaque, est un danger permanent pour les défenses mais il est encore perfectible dans la gestion du schéma de jeu souhaité par Galthié. On verra ça dimanche, cela fait partie des interrogations de cette rencontre.

C’est-à-dire ?
Fabien Galthié et son staff ont un plan de jeu extrêmement précis, avec des phases très organisées. L’équipe de France n’aime pas faire le jeu, mais répond plutôt à une analyse du jeu adverse, avec notamment une grosse défense et une certaine liberté sur les récupérations de balles. On verra si Matthieu s’affirme dans ce cadre. En tout cas, il en a les qualités car il sent le rugby : il sait jouer un trois contre deux, lui !

Les quatre joueurs que l’on cite sont bien installés dans leur club en numéro 10 et postulent en équipe de France. La mode des charnières polyvalentes, avec des Michalak, Elissalde, Parra voire Yachvili ballottés entre les deux postes, est-elle terminée ?

Je comprends que de plus en plus de joueurs soient attirés par ce poste car le numéro 10 est le véritable chef d’orchestre d’une équipe. Tous les ballons passent par lui. Malgré tout, rien n’est figé dans le rugby moderne car il n’est pas impossible de voir l’un de ces ouvreurs jouer premier centre, de voir Romain Ntamack décaler au milieu du terrain. C’est une option stratégique intéressante. Les Anglais le font avec Farrell et Ford. Et je ne parle pas de la doublette Wilkinson-Catt lors du Mondial 2003 ! Cela permet aussi d’associer les talents, de jouer avec un cinq-huitième (deuxième ouvreur) qui peut être une option gagnante dans une compétition.

Quelle est votre hiérarchie ?

Sincèrement, c’est difficile de ne pas désigner Romain Ntamack comme le taulier du poste. Il ne fait que des bons, voire de très bons matchs, depuis un an. Derrière, c’est très ouvert. J’aime beaucoup le petit Carbonel, c’est celui qui a encore la plus grande marge de progression. Il faut qu’il se libère.

Que voulez-vous dire ?

Il a un vrai travail à faire là-dessus avec ses coachs. Il ne faut pas qu’il joue contre nature sinon il va s’y perdre. Je trouve qu’il paraît bridé dans son jeu et qu’il ne demande qu’à lâcher les chevaux !

Les autres ?

Jalibert a un peu le même profil que Carbonel même s’il semble plus libre sur le terrain. Le Palois Hastoy doit progresser dans la constance. Il a des fulgurances mais aussi des temps faibles. Il faut qu’il arrive à conserver son niveau. Malgré tout, on sent bien que ces gamins ne laissent pas grand-chose au hasard : ils sont habités par la gagne ; ils veulent être les meilleurs en France. Nous n’avons pas toujours connu ça.

Avec Fabien Galthié, vous vous êtes pas mal croisés en équipe de France mais n’avez été que très peu associés. Lors d’une tournée en Argentine en 2003, une mauvaise performance conjointe s’était traduite par une défaite et une colère mémorable du sélectionneur, Bernard Laporte ?

Et sur le deuxième test, je me suis sérieusement blessé donc je n’ai pas pu enchaîner avec Fabien.

Que pensez-vous de l’entraîneur qu’est devenu Fabien Galthié ?

Si le XV de France gagne à nouveau, c’est tout sauf un hasard. D’abord, Fabien bénéficie d’une très belle génération et quasiment à tous les postes. Nous avons une qualité de joueurs assez incroyable. Mais franchement, je ne pensais pas que Fabien allait être si fort, si vite. D’ailleurs j’associe aussi Raphaël, à cette réussite. Ces deux-là ne se sont pas trompés.

C’est-à-dire ?

Ils ont commencé par former un nouvel état d’esprit en équipe de France. Ils en ont beaucoup parlé, mais ils ont su passer de la parole aux actes. On le voit dans leur sélection, ils ne prennent pas n’importe qui : l’humain, l’exemple, le comportement sont des données prépondérantes dans leurs critères de sélection. Ils ont aussi réussi à faire adhérer les joueurs à un objectif commun. Ils ont revalorisé le blason du XV de France.

Et techniquement, alors ?

Fabien n’est pas un entraîneur qui suit les modes mais cherche constamment à être en avance sur son temps : il s’est doté d’outils qu’il utilise très bien, sur la préparation physique, la défense, les données statistiques. Connaissant son côté perfectionniste, je me doute aussi qu’il n’a pas terminé sa mission sur le jeu et les options offensives qu’il voudra proposer. L’offensive, c’est le chantier le plus complexe à mener, celui qui demande le plus de temps. Mais je suis très optimiste pour le futur. Sincèrement, nos joueurs sont comparables aux meilleurs du monde : des garçons qui sont capables de fulgurances, ce groupe en compte beaucoup. Ntamack, et aussi Dupont, Vakatawa, Fickou, Penaud ou encore Thomas, même si lui est capable de tout, dans les deux sens. Nous avons des joueurs hors normes avec un bon chef d’orchestre.

Ibanez n’est-il pas le bon complément de Galthié, lequel est parfois un peu cassant ?

Oui incontestablement ! D’abord ils sont à la tête d’une sélection et pas d’un club. Fabien n’a pas la pression mais la confiance d’un président au-dessus de lui et les joueurs à entraîner au quotidien. Ce n’est pas la même chose : il n’y aura pas le phénomène d’usure. Et puis, Fabien a aussi le droit de progresser, comme ses joueurs. […] Il n’a pas toujours été bon dans son management, il s’est planté en club parfois, mais c’est quelqu’un qui apprend vite. Je crois qu’il sait se remettre en question. Il a vécu des coups durs à Montpellier et à Toulon, qui l’ont fait changer d’attitude notamment sur l’intransigeance qu’il pouvait avoir dans les rapports humains.

Est-ce que le XV de France passera un « test » ce dimanche en écosse ?

Oui, car cette équipe qui est très jeune reçoit à juste titre pas mal d’éloges. Mais dans ces cas-là, c’est dur de garder la tête sur les épaules…

Le rugby français sortant de dix ans de galères, n’y a-t-il pas trop d’attentes vis-à-vis de cette équipe de France ?

Absolument. Nous avons envie de croire en eux, nous avons retrouvé la foi en ces Bleus. Nous, les supporters, nous n’avons pas envie qu’ils fassent un pas en arrière. Nous avons envie qu’ils gagnent encore et encore. J’ai récemment entendu le capitaine Charles Ollivon dire sur Canal +, il y a quelques jours. « On veut haïr la défaite ». J’aime ce discours.

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