Jean-Pierre Lux, un nom et un style de lumière

  • En 1970 après un France - Angleterre, feu d’artifice du jeu offensif, Jean-Pierre Lux entouré de Pierre Villepreux et Jean Trillo salue un adversaire. C’était l’époque des grands trois-quarts centres, preux chevaliers du jeu avec un grand J. En bas, Jean-Pierre Lux devenu président de l’ERC aux côtés de Serge Blanco dont il était très proche. Photos archives Midol et Icon Sport
    En 1970 après un France - Angleterre, feu d’artifice du jeu offensif, Jean-Pierre Lux entouré de Pierre Villepreux et Jean Trillo salue un adversaire. C’était l’époque des grands trois-quarts centres, preux chevaliers du jeu avec un grand J. En bas, Jean-Pierre Lux devenu président de l’ERC aux côtés de Serge Blanco dont il était très proche. Photos archives Midol et Icon Sport
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Il fut un centre phare des années 60-70, souvent associé à Claude Dourthe à l’US Dax. À 47 reprises, il porta les couleurs du XV de France, goûta au grand chelem et survola deux France - Angleterre comme des odes au fameux french flair.

Il avait pour lui ce nom en trois lettres qui semblait annoncer un destin forcément brillant. Jean-Pierre Lux est décédé en début de semaine, son patronyme de lumière restera forcément attaché à l’âge d’or du rugby landais. Ces années 60-70 où dans le département on croisait un international à chaque coin de rue. Des années où on jugeait un attaquant à sa capacité jouer les surnombres (le grand brevet d’excellence). Un centre pouvait se faire engueuler en plein match après un exploit personnel victorieux, pour ne pas s’être soumis à la loi d’airain du "trois contre deux". Les numéros 12 et 13 incarnaient une sorte de chevalerie, un concept difficiel à comprendre pour les plus jeunes.

Le nom de Lux est presque toujours associé à celui de Claude Dourthe, à la façon de Roux et Combaluzier ou de Rolls et Royce. À tel point que ceux qui ne les ont pas vus jouer pourraient les confondre : "Non ! Claude était le démineur, Jean-Pierre était une gazelle, un félin. Avec une certaine ondulation du corps", décrit Jean-Pierre Bastiat, son cadet de trois ans qui vient au secours de notre mémoire historique. La complémentarité des deux lascars était proverbiale, l’alliance de la force et de la vitesse. Ils incarnaient aussi une époque dorée de l’amateurisme, celle des centres dentistes de l’US Dax. Comme quelques autres, ils avaient bénéficié d’une certaine filière pour intégrer l’école dentaire de Bordeaux, un ponte landais bien placé pour un petit coup de pouce. Mais ça n’enlevait pas grand-chose à leur mérite, il fallait tout de même avoir la volonté de mener des études relativement exigeantes en continuant à jouer au rugby à haut niveau. Fils d’instituteurs, Jean-Pierre Lux était originaire de Tyrosse, il avait connu ses premières sélections sous ce maillot, frappé d’une fougère. Inutile de dire qu’il fut en son temps, le diamant de son club formateur. Quelques mordus se souviennent encore de ce match Tyrosse - Toec de février 1971, dont il fut le piment offensif, précipitant la descente des adversaires et la qualification du club de son village en seizième de finale, puis en huitième. Quelle performance !

 

1970 : son chef d’œuvre à colombes

Puis Jean-Pierre Lux rejoint l’USD au mois de juin suivant à 25 ans. Il y vécut une finale du championnat (perdue) en 1973 (sans Dourthe touché par une jaunisse). "L’image la plus forte qui me reste de lui, c’est ce quart de finale contre Brive à Bayonne en 73. Touche pour nous. Ballon en première main pour lui : pim-pam, un cadrage débordement, un second et il finit entre les perches. Contre Brive, je le répète, une grosse écurie de l’époque", détaille Jean-Pierre Bastiat.

Lux fut sélectionné 47 reprises chez les Bleus. En 1967 et 1975, le temps de participer au grand chelem 1968, le premier de l’Histoire. Avec le recul d’ailleurs, ce total ne nous lasse pas de nous impressionner. Il est équivalent finalement à celui d’André Boniface, le "pape" des trois-quarts landais. On opposait souvent la paire de l’USD à sa concurrente : Trillo-Maso. Les deux Landais étaient paraît-il un peu moins esthétiques, un peu moins conformes au mythe du centre créateur virevoltant et imaginatif. C’était une histoire de clichés, de fantasme car Jean-Pierre Lux apportait aussi son écot au french flair, notion qui alors n’était pas un mythe. Jean-Louis Bérot, son partenaire à Dax et en sélection, explique : ". Il avait la quintessence des qualités de tous les grands centres. Vous me dites que c’était un faux lent ? Non, je dirais qu’il était ultra rapide. Il avait des accélérations meurtrières, des fulgurances, parfois deux ou trois dans la même action. Pour ceux qui n’ont pas vu jouer Jean-Pierre, je ferais une comparaison avec Denis Charvet et son fameux essai avec Toulouse face à Toulon en 1989. C’est vrai, Jean-Pierre Lux ne mettait pas des "timbres" en défense, c’était plutôt la spécialité de son alter ego Claude Dourthe. Mais il se faisait rarement prendre en défense, car il glissait très vite…" poursuit Jean-Louis Bérot. Il participa à la tournée de 1968 aux antipodes (aux côtés justement des Maso, Trillo et Dourthe). Il joua le troisième test au poste d’ailier, puis le rendez-vous final face à l’Australie au centre. Il connut aussi la victoire de février 1973 au Parc des Princes face aux All Blacks, associé à son ami Dourthe. Les Français s’imposèrent 13-6, après dix-neuf ans de disette face aux hommes en Noir. "Je me souviens aussi d’un match terrible de sa part à Brisbane contre l’Australie. Les sélectionneurs ne s’étaient pas gênés. Ils avaient mis Maso et Trillo au centre et Dourthe et Lux aux ailes", reprend Bastiat. Son chef-d’œuvre fut peut-être le France - Angleterre de 1970, victoire 35-13 à Colombes, associé cette fois à Jean Trillo. Il marqua un essai et suscita cette phrase magique de notre confrère Denis Lalanne : "Le bonheur de s’appeler Lux quand c’est samedi de lumière."

 

Une mémoire éléphantesque

Deux ans après, il participa à la répétition de l’exploit, 37-12 cette fois, toujours contre des Anglais aussi dépassés, pour les adieux à Colombes. Il marqua aussi un essai, et partageait le poste de centre avec Jo Maso. Ce fut une épiphanie, la plus belle signature d’un certain style tricolore, résumé par la fameuse formule de Jean-Louis Bérot son ouvreur (autre Dacquois) alors exilé à Toulouse. "Aujourd’hui, on attaque dès la sortie du tunnel."

Après sa carrière, il devint une sorte d’emblème d’un certain style dacquois (le club qui savait placer ses hommes aux postes clés) actif au Lions Club, puis très présent dans les instances. Proche de Serge Blanco, il fut actif à la Ligue naissante. Il siégea même au Comité Directeur de la FFR, votant pour la nomination du sélectionneur. Ce n’était pas une "grande gueule", il affichait souvent vis-à-vis de la presse une fausse indolence, un grand calme. "Pour saisir son caractère, il fallait le connaître en privé. Et là, il pouvait être inarrêtable, il avait une mémoire éléphantesque, il en connaissait un rayon et pas seulement sur le rugby. Tous les sports l’intéressaient", poursuit Jean-Louis Bérot. Jean-Pierre Bastiat si affable et disert évoque : "Un gars introverti, c’est vrai. Mais il savait écouter et après une heure de discussion, il vous sortait les deux phrases qui synthétisaient tout. Ça sortait comme ça. Pim-pam ! Et ça lui a beaucoup servi dans sa vie de dirigeant. Je l’appelais "disque dur". Vous lui demandiez la composition du FC Lourdes en demi-finale 63, il réfléchissait quelques secondes, et il vous la donnait. Jamais en dessous de 80 pour cent de réussite." . Les plus jeunes l’ont finalement surtout connu en blazer (en bon Dacquois), président de l’ERC, l’organisme qui organisait la Coupe d’Europe. Il fut donc au cœur de plusieurs négociations délicates. au sujet du format, de la redistribution. Il fallait monter l’échaffudage d’un rugby toujours plus professionnel. Il y représenta un certain courant, dit orthodoxe, attaché à l’égalitarisme entre les pays. C’était sa façon de préserver les traditions, dans un style très dacquois là aussi. Son esprit consensuel finit par trouver ses limites, hélas. À ce titre, il se heurta à la fronde des grands clubs français et anglais qui estimaient que leurs intérêts n’étaient pas assez préservés par la première formule. Lui se situait sur une position plus proche des Celtes et de leur modèle fédéral. Il fut ensuite lâché par certains de ses alliés, moments amers. L’ancien président de Toulouse, René Bouscatel, reconnaît qu’il aurait mérité une meilleure sortie de scène : "Je suis très attristé par cette perte d’un ami que j’appréciais beaucoup, quelqu’un d’affable, et surtout de toujours optimiste et positif. Il a été un grand président de l’ERC et n’a pas toujours eu la reconnaissance du rugby français pour tout ce qu’il a apporté… Il a permis à notre compétition de prospérer et ce fut une petite injustice de faire payer à son président, des problèmes ou des questions qui n’en étaient pas, pour faire un changement qui ne me paraît pas apporter grand-chose. Mais je ne veux pas être polémique dans ce moment. Sur le plan humain, c’était un homme délicieux, agréable et convivial, que j’aimais côtoyer. Je pense beaucoup à sa famille, à ses enfants et à sa femme Annette qui était toujours à ses côtés. Elle était très importante dans la vie de Jean-Pierre et elle l’a toujours accompagné. Ils étaient rarement l’un sans l’autre. Les voir était toujours un petit bonheur."

"Quart de finale Dax - Brive à Bayonne en 73. Touche pour nous. Ballon en première main pour lui : pim-pam, un cadrage débordement, un second et il finit entre les perches." Jean-Pierre BASTIAT coéquipier de Jean-Pierre Lux à Dax dans les années 70.

 

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