Le départ des frères de la Côte

  • C’était un temps où la force premières lignes basques forgeait les légendes du XV de France. Ci-dessus la première ligne du SJLO des années 70 composée de gauche à droite, de Jean-Louis Azarete pilier droit et de Tito Ugartemendia, talonneur.  Les deux internationaux viennent de disparaître en même temps.  Luis Mocorroa occupait le poste de pilier gauche. En haut à droite, Jean-Louis Azarete.  C’était un temps où la force premières lignes basques forgeait les légendes du XV de France. Ci-dessus la première ligne du SJLO des années 70 composée de gauche à droite, de Jean-Louis Azarete pilier droit et de Tito Ugartemendia, talonneur.  Les deux internationaux viennent de disparaître en même temps.  Luis Mocorroa occupait le poste de pilier gauche. En haut à droite, Jean-Louis Azarete.
    C’était un temps où la force premières lignes basques forgeait les légendes du XV de France. Ci-dessus la première ligne du SJLO des années 70 composée de gauche à droite, de Jean-Louis Azarete pilier droit et de Tito Ugartemendia, talonneur. Les deux internationaux viennent de disparaître en même temps. Luis Mocorroa occupait le poste de pilier gauche. En haut à droite, Jean-Louis Azarete. Photo Saint-Jean-de-Luz Olympique. - Photo Saint-Jean-de-Luz Olympique.
Publié le

Triste coïncidence, les deux joueurs les plus emblématiques du Saint-jean-de-Luz olympique sont décédés quasiment en même temps. Dans les années soixante-dix, Jean-Louis Azarete, le pilier terrien et Jean-Louis Ugartemendia, le talonneur marin ont fréquenté la première ligne du XV de France.

La coïncidence est troublante. Les deux hommes avaient le même prénom, ils ont joué dans le même club, Saint-Jean-de-Luz, ils ont fréquenté l’équipe de France en première ligne à la même période ils sont partis en même temps., à 75 et 77 ans. On a appris la mort du pilier Jean-Louis Azarete dimanche et celle du talonneur Jean-Louis Ugartemendia, dit "Tito", lundi. La force tranquille et la pile électrique, le paysan et le marin : "Oui, c’est incroyable, ont peur dire que c’était les deux joueurs les plus emblématiques du club," confie le président actuel Eric Bonachera.

La nouvelle nous a ramenés dans les années 70. Les photos et la télé se colorisaient de plus en plus, mais on était encore très loin de l’uniformisation actuelle. Le rugby français était encore celui des terroirs. On pouvait jouer en équipe de France en venant d’un club sans grands moyens comme le Saint-Jean-de-Luz Olympique. À cette époque, il avait envoyé quatre hommes en équipe de France, les deux disparus mais aussi le centre Michel Billac (remplaçant lors du Grand Chelem 1977) et l’ailier Jean-Louis Bilbao (deux capes). Sur la Côte basque on trouvait quatre clubs d’élite : Bayonne, Biarritz, Le Boucau et donc Saint-Jean-de-Luz, un club qui résiste vaillamment à l’épreuve du temps. Il tire aujourd’hui son épingle du jeu en Fédérale 1 avec des joueurs locaux. Le président n’a pas voulu prendre le risque financier de la Division Nationale qui s’offrait pourtant à lui : "Pour tout le club, nous n’avons que 500 000 euros de budget."

Azarete et son mutisme légendaire

Cette double disparition, aussi triste qu’elle soit a le mérite de donner un coup de projecteur sur le SJLO, trois fois champion de France (Groupe B et deuxième division) qui joua un hutième en 1976 et qui en 80 battit le futur champion Béziers 14-12 Azarète 35 ans, finissait en pigiste de luxe. Le club n’a pas été forcément servi par l’évolution de la cité et ses nombreuses résidences secondaires mais il s’est réinventé comme l’équipe du bassin de la Nivelle avec Ciboure, Ascain, Sare, Saint-Pée-sur-Nivelle, Hendaye, Urrugne.

Urrugne, c’était justement la ville de Jean-Louis Azarete, où il élevait des brebis, un homme qu’on assimilait trop souvent à un pilier basque au sens étroit du terme, un cube, ou un roc né pour caler une mêlée, quasi exclusivement. "Il poussait oui, mais il ne faisait pas que ça, loin de là. Il était assez complet, mobile, très bon pour les relais en fond de touche", évoque Pierre Dospital, pilier international de Bayonne qui l’a bien connu et qui lui a succédé chez les Bleus. "Je confirme, c’était un vrai athlète moderne," poursuit Eric Bonachéra. Il fut appelé 26 fois en équipe de France. Il formait une paire fameuse avec un autre pilier basque, de Bayonne, lui, Jean Iraçabal. On a souvent dit que c’est avec eux que s’est forgé le mythe du pilier basque, taiseux et dur au mal. En sélection, les deux hommes étaient inséparables, ils partageaient la même chambre et brillaient par leur mutisme, comme des exilés qui se soutenaient mutuellement si loin du clocher de leurs villages : "Jean Louis Azarete ne parlait pas beaucoup, c’est vrai. Je pense qu’il ne voulait pas prendre de risque. Peut-être que lui et Iraçabal avaient peur de mélanger des mots de basque et de français, alors ils étaient méfiants alors que moi et Pascal Ondarts, on aurait pu ressentir la même chose, mais on s’en foutait, on s’exposait", reprend Pierre Dospital. C’était un classique des journalistes des années 70 que de mettre en scène la discrétion, d’Azarete. "Il fallait partir en tournée avec lui pendant un mois, pour s’apercevoir qu’il pouvait parler," nous confie un plumitif de l’époque. "Les médias, ce n’était pas sa tasse de thé, c’est sûr. Je me souviens qu’après les matchs du Tournoi, il rentrait le plus vite possible à l’hôtel toujours avec Jean Iraçabal. Commandait des œufs au jambon en attendant le banquet officiel", narre Jean-Pierre Iraola, ancien coéquipier au SJLO.

C’était un temps où la force premières lignes basques forgeait les légendes du XV de France. Ci-dessus la première ligne du SJLO des années 70 composée de gauche à droite, de Jean-Louis Azarete pilier droit et de Tito Ugartemendia, talonneur.  Les deux internationaux viennent de disparaître en même temps.  Luis Mocorroa occupait le poste de pilier gauche. En haut à droite, Jean-Louis Azarete.  Photo Saint-Jean-de-Luz Olympique
C’était un temps où la force premières lignes basques forgeait les légendes du XV de France. Ci-dessus la première ligne du SJLO des années 70 composée de gauche à droite, de Jean-Louis Azarete pilier droit et de Tito Ugartemendia, talonneur. Les deux internationaux viennent de disparaître en même temps. Luis Mocorroa occupait le poste de pilier gauche. En haut à droite, Jean-Louis Azarete. Photo Saint-Jean-de-Luz Olympique

Quelques-uns se souviennent toutefois d’avoir vu Jean-Louis Azarete et son comparse à Saint-Germain-des-Prés, entraînés dans la nuit par les autres joueurs. Ils avaient vu un troquet en face de chez Castel, la fameuse boîte. Ils ouvraient un pain en deux, y logeaient une omelette aux piments puis observaient les gens s’amuser sans dire un mot. Dans ces colonnes, Jo Maso raconta une fois comment le duo Azarete-Iraçabal restait impassible face aux bruyants remontages de pendules du talonneur René Bénésis. Les coups de tête, les hurlements, n’avaient pas de prise sur eux. Ils demeuraient impavides en attendant de libérer leur énergie à l’instant T. Le pragmatisme des gens de la terre sans doute. Jean-Pierre Iraola : " À Saint-Jean, il parlait d’avantage, c’était même un meneur. J’insiste, dans le rugby actuel, il serait comme un poisson dans l’eau, vu ses qualités. Il a dépanné en numéro 8 et il a même assumé les tirs au but quand notre buteur était défaillant. Il était devenu employé municipal, mais il avait une passion pour les travaux de la ferme. Il avait des pottoks à la montagne. Sa condition physique, il la travaillait sur les flancs de la Rhune."

Ugartemendia, abonné au banc de touche

En novembre 1974, après un match France-Afrique du Sud. Jean-Louis Azarete demanda à son acolyte : "Ez duzu zure zapatak itzulsteko, Xan ? (Tu ne prends pas tes crampons, Jean ?)". Iraçabal lui répondit d’un ton lapidaire : "Non j’arrête ma carrière." A t-il vraiment répondu : "Moi aussi alors ?" En tout cas, le Luzien ne survécut qu’un match au Bayonnais (de Larressore), il fit ses adieux à l’occasion du France-Galles du 18 janvier 1975. Ce qui explique, facétie du destin, qu’il n’ait jamais joué en sélection avec son éternel coéquipier de club, Jean-Louis Ugartemendia. Le pauvre talonneur luzien demeure un vrai "gibier" de statistiques, associé à une certaine poisse, seize sélections comme remplaçant, sans jouer une seule minute… Avant d’être enfin appelé, à 32 ans contre l’Ecosse en février 1975. Être international relevait d’un certain sacerdoce à ce moment-là. "Il a dû faire quatre Tournois dans l’ombre de deux super talonneurs, Alain Paco et René Bénésis…", reprend Jean-Pierre Iraola. Ugartemendia ne ressemblait pas à Azarete : "C’était un petit tigre, vif et adroit. Il n’avait pas de grands moyens physiques mais il était hargneux, même dans les discussions parfois. À ce moment-là, les talonneurs ne devaient pas être trop lourds car les piliers devaient les porter. Ils se mettaient en suspension, ils jouaient les trapézistes sous la mêlée", détaille Pierre Dospital. Pour Michel Billac, "Il était plus impulsif, c’est sûr. Il donnait facilement de la voix. Quand, jeune trois-quarts tu démarrais derrière des gars comme ça, tu te sentais rassuré." On l’imagine toujours prêt au pugilat alors qu’Azarete n’avait rien d’un embrouilleur. "Il était très respecté. Mais un jour, il avait su par un Briviste, je crois, que les Tullistes voulaient le provoquer. Il ne s’était pas laissé faire croyez-moi", poursuit Billac.

Ugartemendia était à ses antipodes, lui n’avait rien de placide. Il avait naturellement le sang chaud. "Pour lui, il n’y avait pas de petits matchs. Il jouait tout à fond, comme les Britaniques savent le faire."

Et puis son parcours relevait vraiment de l’odyssée. Pampi Areola poursuit : "Il était pêcheur et son père l’était avant lui. Il travaillait pour "Luz Armement", qui pêchait le thon au large des côtes africaines. Je pense qu’il était mécanicien sur les bateaux. Ce boulot lui a coûté à mon avis trois ou quatre ans de carrière."

Le président Bonachera ajoute : "C’est vrai, en 1968, il aurait pu être champion, mais il était en mer", confirme le président. Quand on connaît l’existence rude des hommes de mer on comprend que les tempêtes des regroupements et des mêlées n’étaient pas faites pour l’effrayer. Ce titre de 1968, Jean-Louis Azarete ne l’a pas connu non plus. Après son service militaire, il avait accepté les propositions de Dax qui lui offrit ses premiers emplois stables. Il fut, avec son épouse, l’un des premiers à tenir le bar de l’USD. Mais en 1971, il remit le cap sur Saint-Jean-de-Luz après la mort de son père. Il fallait aider son jeune frère à exploiter la ferme familiale.

Il entraîna un peu par-ci par-là par la suite mais, question de tempérament, il vécut une après-carrière discrète. Jean-Louis Ugartemendia fut plus exposé, entraîneur du SJLO bien sûr, et de Garazi, avec, lors d’un derby face à Baîgorry un fameux coup de pied dans une porte de vestiaire. Dans le civil, il bossait à la station d’épuration de Saint-Jean-de-Luz. Ces dernières années, il venait toujours aux matchs, prêt à discuter.

Dorénavant, au gré de nos vacances, en apercevant, La Pavillon Bleu le terrain de leurs exploits, en contrebas de la route, on aura une pensée pour ces deux gloires modestes et géniales. Deux rugbymen d’élite d’un endroit où la terre et la mer se rencontrent, deux gars exemplaires qui ne faisaient pas vraiment carrière. En tout cas, pas au sens où on l‘entend maintenant.

Cet article est réservé aux abonnés
Abonnez-vous pour en profiter
à partir de 0,99€/mois, sans engagement
  • Tous les articles en illimité sur le site et l'application
  • Le journal en version numérique dès 20h30 la veille
  • Les newsletters exclusives
Voir les commentaires
Réagir
Vous avez droit à 3 commentaires par jour. Pour contribuer en illimité, abonnez vous. S'abonner

Souhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?