Pour les Bleus, 21 points, c'est tout !

  • Capitaine Ollivon et ses troupes
    Capitaine Ollivon et ses troupes Midi-Olympique - Patrick Derewiany
Publié le , mis à jour

21 points, quatre essais et probablement un poil de chance : voilà ce dont ont besoin les Bleus pour remporter un trophée boudant le sol français depuis plus de dix ans. 

Cette tranche de vie quotidienne pourrait être jouée à Dax ou Bédarrides, à Suresnes comme à La Rochelle. Elle aurait lieu ce vendredi matin, à l’heure des brioches et du café noir, aux prémices d’un autre week-end sans école de rugby : « Papa : il ressemble à quoi, le trophée ? -Alors : il mesure environ 80 centimètres, est fait d’argent massif et compte, aux entournures, deux poignées comme des oreilles. » Aussi improbable que cela puisse paraître, un môme de 10 ans n’a donc jamais vu le XV de France soulever le trophée des 6 Nations, comme il ne sait pas à quoi ressemble une équipe nationale victorieuse des All Blacks ou vainqueur des Springboks.

La seule chose que connaisse un rugbyphile né entre le printemps 2010 et l’hiver 2021, en fait, ce sont les pauvres trophées Garibaldi que remet, tous les ans ou presque, le grand chef des Romains au plus haut gradé des Gaulois. C’est triste, hein ? Mais ça a le mérite de poser un contexte et définir, en un très court bavardage, les contours de la mission du XV de France. Car une victoire honorable contre l’Ecosse et la deuxième place du vieux Tournoi ne suffiraient pas, garçons. Échauffés par les préliminaires, nous sommes aujourd’hui plusieurs millions à vouloir un titre, à ne penser qu’au point le plus haut du podium, une altitude d’où Charles Ollivon pourrait contempler, ce trophée d’argent dans les pognes, le reste du monde avec un sourire satisfait. Allez, quoi : 21 points d’écart et quatre essais, c’est pas la mort, non ?

Ce fantasme, ils sont pourtant plusieurs, boulier en mains, à l’avoir en partie saccagé en début de semaine, nous jetant au visage une litanie de chiffres qui fit songer, bonne mère, qu’un tel accomplissement était fort compromis : depuis 2009 et au fil de ses 64 derniers matchs, l’Ecosse n’a donc perdu qu’à cinq reprises de 21 points ou plus ; depuis 2009, la France n’a gagné de plus de 21 points qu’à cinq reprises et, ô malheur, quatre d’entre elles se produisirent face à l’Italie. Alors qu’un fort contingent de supporters tricolores pense le Tournoi d’ores et déjà gagné, les statistiques peinent donc à faire culminer les chances françaises au-delà des 8 %. Vous nous direz probablement que René Bouscatel en comptait encore moins, au jour où il annonça sa candidature à la présidence de la Ligue. À ce sujet, on vous répondra que la politique a ses raisons que bien souvent, la raison ignore…

On achève bien les poètes

Comment le faire, alors ? Par quel miracle écarter, par une telle marge, la neuvième nation mondiale ? Après tout, les Ecossais n’ont plus rien du sparring-partner sympathique qui égayait nos après-midi d’hiver, à l’époque où Craig Chalmers et Bryan Redpath en formaient la meilleure charnière, au temps où les pilars du Chardon n’avaient pas d’autre choix que de poser genou à terre, face à la mêlée tricolore. En 2021, la sélection de Gregor Townsend compte le meilleur arrière du monde (Stuart Hogg), la plus solide mêlée du Tournoi, un rhinocéros à deux pattes en guise d’ailier (Duhan van der Merwe, 1,93m et 110 kg) et le prochain numéro 7 des Lions britanniques (Hamish Watson). 

Pire, cette équipe d’Ecosse, au gré d’un match que l’on connaît désormais par cœur, fut la seule à largement dominer le XV de France (28-17, le 8 mars 2020) depuis la prise en mains de Fabien Galthié, l’an passé : ce jour-là, les coéquipiers de Johnny Gray avaient surpris les Bleus et, sans couteau ni revolver mais en posant quelques gaufres, avaient sorti Mohamed Haouas de son match. 

Raphaël Ibanez, le manager des Bleus, se souvient : « Au beau milieu de ce match, comme si l’Ecosse avait voulu se moquer de moi jusqu’au bout, un immense arc-en-ciel est apparu en deuxième mi-temps, au moment où leur talonneur McInally marquait leur dernier essai. Quelle journée de merde, quand j’y repense. » Bon an mal an, on se dit pourtant qu’en soumettant le génie d’en face (Finn Russell) à la pression que tous les récents bourreaux du Racing (Exeter, Toulon, Bordeaux…) ont soumis le meneur de jeu écossais, il n’est pas impossible que celui-ci déjoue, se troue, se plante, comme cela peut lui arriver dans les très grands matchs, quoiqu’en pensent ses défenseurs les plus ardents. Hé quoi ? Ne raconte-t-on pas du côté des Hauts-de-Seine que c’est l’Australien Kurtley Beale, et nul autre, qui occupera le poste d’ouvreur lorsque sonnera l’heure des phases finales ? On achève bien les poètes…

Laurent Labit : « Si on surjoue… »

Face à la meilleure défense du Tournoi (68 points encaissés 121 pour l’Angleterre, par exemple), le risque serait de se jeter à corps perdu dans une farandole de passes aussi ridicule qu’inadaptée : « Il est hors de question d’attaquer n’importe comment, confiait dans la semaine Laurent Labit, l’entraîneur de l’attaque tricolore. On sait ce qu’est un match international et quel est le process pour le remporter : si on se précipite, si on se surjoue, on n’arrivera à rien. » Comptez sur ce joyeux drille de Fabien Galthié, dont le système prévoit très rarement de trouer une défense sans l’avoir préalablement déstabilisée par une interminable séquence de jeu au pied, pour offrir à ses hommes un plan de route précis, câblé, copieux. Ne serait-ce pas le cas que ses gonzes ont prouvé, face à Galles, qu’ils savaient s’affranchir des consignes, dire merde au plan de jeu pour construire de leurs mains une fin de match certes anarchique mais bel et bien inoubliable.

Aussi rincés Charles Ollivon (21 plaquages), Brice Dulin (quatre matchs complets depuis le début du Tournoi) et consorts qu’aient pu terminer le dernier France-Galles, ils se sont surtout servis de ce moment d’histoire comme d’une rampe de lancement vers un dénouement qu’ils avaient perdu de vue, après la défaite en Angleterre.  À ce regain d’énergie, on ajoutera que ce XV de France en « mission impossible » pourra cette semaine compter sur l’architecte de son système défensif (Shaun Edwards), de retour à Marcoussis après avoir enterré sa maman, Phyllis, dans le nord de l’Angleterre. Avant Galles et en l’absence de l’ancien treiziste, c’est Fabien Galthié qui s’était chargé du travail préparatoire, en défense : sans être totalement déficiente, celle-ci fut moins sauvage qu’à l’habitude, face aux malabars celtes. Alors ? Retour aux bases, douce France. Et par pitié : « dessine-moi un trophée »… 

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