« Comment la belle toulousaine est aussi devenue la bête » : roman d'une folle saison

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    La belle toulousaine est aussi devenue la bête
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D’une équipe flamboyante et romantique à souhait, le désormais champion d’Europe et champion de France s’est aussi transformé ces derniers mois - sans perdre son appétit offensif - en une redoutable machine à broyer ses adversaires sur ses points forts. Plongée dans les coulisses d’un insubmersible.

Il y a les chiffres, clairs et objectifs : en trente-trois sorties officielles en cette saison 2020-2021, le Stade toulousain a cumulé vingt-quatre victoires pour un match nul et huit défaites. Puis il y a les analyses, plus subjectives, plus fines aussi. «Avec notre groupe à plein, on tourne à 95 % de réussite, disait le manager Ugo Mola vendredi soir. Le plus dur est qu’il le soit le plus possible, au bon moment.» En ce cru si particulier, interminable et harassant, le champion de France et d’Europe n’a en réalité perdu qu’une seule des rencontres qu’il avait ciblées. C’était la toute première, lors de l’ouverture du Top 14 début septembre à Clermont, où il s’était incliné de trois points… à treize contre quinze, et en marquant un essai sur le gong qui lui fut refusé sans que la décision n’apparaisse évidente.

La statistique peut sembler affolante mais il suffit d’éplucher les feuilles de match pour vérifier que chaque revers correspond à un doublon ou à une profonde gestion d’effectif. Cela ne signifie évidemment pas que ce Toulouse a «lâché» ces rendez-vous pour autant, mais au moins qu’il n’a pas toujours été capable de répondre présent quand ses Bleus étaient en sélection ou qu’il ne faisait pas du match une priorité. C’est d’ailleurs une différence notable avec le fameux exercice 2018-2019, au terme duquel il avait accroché le vingtième Bouclier de Brennus du club après n’avoir perdu que trois petits matchs de championnat. Ces derniers mois, il n’y avait pas la même euphorie qui habitait cette équipe, ni cette impression que tout lui souriait comme ce fut le cas voilà deux ans, lorsque la vérité virait à l’irrationnel.

Pourtant, il ne serait pas incongru de penser que cette formation n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui. Une chose est certaine : elle n’a jamais été aussi complète et maîtresse de son destin. L’insouciance, dont se sont tant nourris les partenaires du capitaine Julien Marchand et qu’ils cultivent encore, a laissé place à une forme de maturité. Ce Toulouse-là est toujours un joyau offensif. Il l’avait prouvé lors de la sortie inaugurale à Marcel-Michelin évoquée plus tôt, en mettant d’emblée un terme au suspense concernant l’essai de la saison. Au bout d’une action de cent mètres initiée par une passe à l’aveugle et entre ses jambes de Thomas Ramos devant son en-but, c’est l’incontournable Antoine Dupont qui avait fini dans celui clermontois. Sculptée par Ugo Mola et son président Didier Lacroix, cette équipe leur ressemble toujours en tous points : entreprenante, audacieuse et énergique. Mais elle est tellement plus que ça désormais, qu’il est légitime de se demander si la version 2019 serait parvenue à se sortir des griffes - ou plutôt des coups de massue - du pack rochelais lors de la dernière finale de Champions Cup, à Twickenham.

L’échec d’Exeter, virage décisif

Il convient surtout de revenir aux sources de cette mutation, entamée de longue date mais qui s’est clairement accélérée le 26 septembre dernier. Ce jour-là, les Rouge et Noir se sont effectivement inclinés sur un rendez-vous qu’ils avaient dans le viseur. Sans que cela - avec un brin de mauvaise foi - ne vienne altérer la statistique précédemment annoncée puisque ce match comptait officiellement pour l’exercice 2019-2020. Il s’agissait de la demi-finale de Champions Cup, perdue à Sandy Park contre Exeter.

Déjà habités par leur obsession de ramener enfin la Coupe d’Europe dans la ville rose pour la première fois depuis 2010, les Toulousains avaient baissé pavillon devant un adversaire qu’ils n’ont pourtant pas senti supérieurs à eux. «Il y a eu un goût d’inachevé, une certaine amertume», avoue François Cros. Avant de jurer : «Comme au Leinster en 2019, déjà en demi-finale, on a essayé d’apprendre de cette défaite.» L’immense différence, c’est que la province irlandaise était simplement plus forte, un an et demi plus tôt. Cette fois, l’échec anglais de septembre 2020 fut un virage dans l’histoire de cette génération stadiste. «Pour ce qui est du rugby à proprement parler, on a fait un de nos meilleurs matchs de phase finale, analyse Clément Poitrenaud. On a marqué trois essais, on a été en situation d’en inscrire deux de plus. Mais nous étions décimés en deuxième ligne et Rory Arnold s’était pété le bras au bout de dix minutes… On a connu des soucis d’effectif sur cette rencontre qui, je pense, nous ont empêchés de l’emporter.» C’est à partir de là que Toulouse a compris combien il ne voulait plus être victime de ces aléas, et combien il ne souhaitait plus se contenter de rendre une copie enthousiasmante. Face aux futurs vainqueurs de la compétition, les joueurs d’Ugo Mola avaient reçu une leçon de pragmatisme et de froideur. «Cela nous a tellement frustrés de ne pas être en mesure de rivaliser avec Exeter à ce moment-là», note le manager. Notamment quand les avants adverses, tout en contrôle et en efficacité, furent redoutables sur les pénalités jouées à la main à l’approche de l’en-but des Toulousains. Lesquels ont suivi le même chemin dans les mois suivants, inscrivant de nombreux essais ainsi. «Cela nous a fait comprendre qu’il fallait accélérer sur le sujet», confirmait l’entraîneur des avants Jean Bouilhou, récemment dans nos colonnes. à compter de là, Toulouse a changé, ou plutôt grandi. «Ce revers m’a marqué, il a marqué le groupe et nous a donné encore plus envie d’y retourner», pointe Antoine Dupont.

Cette bête multicartes

Quelques semaines plus tard, les Stadistes ont entamé une nouvelle aventure en Champions Cup — entraînant l’opération conquête des étoiles — par un déplacement à l’Ulster. Largement menés d’emblée, sous la pluie et face à un adversaire déchaîné, ils se sont pourtant imposés avec un bonus offensif, démontrant une autorité détonante. «Gagner ce premier match de la nouvelle édition, là où le club ne s’était plus imposé depuis longtemps, a été décisif», promet Dupont. Et c’est d’ailleurs dans ces joutes européennes qu’il faut trouver le terreau d’une progression constante pour une équipe qui dominait déjà le rugby français. Le demi de mêlée international en convient : «À chaque grosse victoire, on se sentait sûrs de nous, on ne paniquait pas. Cette sérénité fut certainement encore plus présente que les saisons passées.» Parce qu’aucun succès ne ressemblait au précédent. Peu à peu, le Stade toulousain est devenu un redoutable caméléon, une bête capable d’apprivoiser n’importe quelle proie. «Il faut qu’on ait tous les aspects du jeu en mains, illustre Bouilhou. Quand on veut nous casser la gueule, on doit casser la gueule. Quand les mecs veulent nous jouer comme Clermont, on doit jouer plus qu’eux. L’idée, c’est ça. On veut être multicartes pour sortir la bonne carte à chaque fois. Quand quelqu’un nous en sort une, on contre. Encore fallait-il le bosser.»

Le travail fut de longue haleine, intense. Mais le résultat fut tout aussi spectaculaire, au fil des semaines. «J’ai la chance d’avoir un staff qui se remet beaucoup en question. Ils ont touché le haut niveau en tant que joueurs et ils le touchent maintenant en tant qu’entraîneurs, apprécie Mola. […] Et il n’y a jamais eu un moment où j’ai été obligé d’aller chercher les joueurs par la main, où ils ont rechigné. Ils ont bossé sans compter.» Jusqu’à atteindre, peu importe les blessures et les adversaires, leur paroxysme dans le contrôle de ce qui se présentait à eux. Lequel s’est traduit par des sommets d’adaptation, avec le parcours européen comme modèle du genre. «Sur l’ensemble de la saison, on a su développer ces compétences en travaillant dur au quotidien, en étant capables de s’adapter rapidement à un système de jeu, à des conditions météo, détaille Poitrenaud. Il y a ce match au Munster (huitième de finale, N.D.L.R.) où on a beaucoup joué, puis celui à Clermont (en quart) sous la pluie, où on a réduit la voilure. On a disputé huit matchs de phase finale au total et, évidemment, cela nous a permis de développer une maîtrise différente face à ce genre d’événements.»

Le Munster et Clermont ont effectivement valeur d’exemple, puisque les deux rencontres ont lieu à seulement huit jours d’intervalle, dans un contexte diamétralement opposé. Mais, à chaque fois, Toulouse a été meilleur. Que ce soit dans le mouvement à Thomond Park, ou dans le combat au Michelin. «Sur ce match, heureusement qu’on avait cette carte des ballons portés en magasin», clame Bouilhou. Ce n’était pourtant pas le point fort de cette équipe quand elle est devenue championne de France en 2019. De retour à Ernest-Wallon lors de la dernière intersaison, après un passage à Montauban, l’ancien flanker a donc défié ses hommes : «J’avais un deal avec eux, en début de saison. Je leur ai montré le pourcentage de réussite en touche. Tu peux avoir 90 %, si tu ne marques pas un essai après une phase ou deux, ça sert à quoi ? La touche, c’est une rampe pour avoir des ballons et marquer ! […] C’était un bon de commande.» Ses joueurs ont franchi un cap culturel, aidés par le profil de ceux qui composent le pack. Les progrès ont été impressionnants, comme sur la défense des ballons portés d’ailleurs.

Le plus dur, c’était de durer

Voilà comment, d’une troupe romantique à souhait, le Stade toulousain a mué en un monstre de puissance et de stratégie, capable de réduire à néant les qualités de tout ennemi. «On prend de l’expérience, révèle Dupont. On a découvert de plus en plus les matchs couperets, du très haut niveau. On sait que la moindre erreur est fatale, que les fondamentaux sont exacerbés dans ces moments : défense, discipline, conquête. On l’a définitivement compris cette saison.»

Poitrenaud de lancer, dans un sourire : «Sans le citer, un grand manager du Stade toulousain disait qu’il fallait toujours prendre son adversaire sur ses points forts. C’est un petit hommage qu’on peut lui rendre.» Il fait évidemment référence à Guy Novès, lequel répétait aussi que le doublé Coupe d’Europe-championnat était impossible. Lui l’avait réalisé en 1996, quand les clubs anglais ne disputaient pas la compétition continentale et que les deux finales étaient séparées de cinq mois. Mais il évoquait l’époque moderne.

Le RCT l’avait déjà fait mentir en 2014, mais le technicien le plus titré du rugby français pointait surtout l’extrême difficulté d’aller au bout sur les deux tableaux. Celle de durer, aussi. Ce qui rappelle à Ugo Mola les mots de ce même Guy Novès, après le Brennus de 2019 : «J’avais reçu un message de mon prédécesseur me disant que le plus dur était de rester au très haut niveau. On y reste un peu plus au terme de cette saison, pas encore autant que le club l’a déjà fait sous ses ordres. Mais le groupe actuel est sensationnel.» Un groupe qui a toujours su se régénérer, se renouveler et se réinventer. Même quand il fut frappé en son cœur, en cette période si particulière. Treize mois en apnée. «Cela a été un enfer sur la gestion du covid et sur la gestion des blessures, puisqu’on a atteint un record de fractures et d’opérations», souligne Mola. Il y a perdu des cadres, tels Sofiane Guitoune au centre ou Yoann Huget qui a même mis un terme à sa carrière sur une rupture du tendon d’Achille. Il a fallu s’adapter, là encore, et trouver les ressources pour se resserrer. «L’effectif a été très éprouvé tout au long de la saison, glisse François Cros. Mais par rapport à tous les mecs qui ont rejoint l’infirmerie, c’était important de finir en beauté.» Mola reprend: «On savoure quand le travail effectué se traduit sur le terrain. Pas forcément par les titres, mais par ce qu’on a mis en place, par nos croyances ou par les joueurs qu’on a recrutés. Quand on va chercher deux improbables jokers argentins (Juan Cruz Mallia et Santiago Chocobares) que peu de monde connaît, ça ressemble à un pari. Mais ces deux gamins étaient titulaires en finale du Top 14 et nous ont permis d’être champions de France.»

Un doublé pour l’histoire

Voilà les ingrédients d’une saison absolument exceptionnelle, gravée dans le arbre du grand et riche roman du Stade toulousain. «On avait l’occasion de marquer l’histoire et on l’a fait» résume Cros. Dupont va plus loin : «Réaliser un doublé nous semblait utopique. Oui, les anciens l’ont fait en 96 mais ce n’était pas du tout pareil. En début de saison, si on nous avait dit ça, c’était impensable. J’ai du mal à réaliser la grandeur de ce qu’on a fait. C’était important pour le club, qui s’était retrouvé plusieurs fois dans la situation de jouer deux finales depuis et qui n’avait pas réussi à le concrétiser, en 2003 et en 2008. L’opportunité se présentait à nous, on en avait conscience. Personne ne pouvait prétendre qu’elle se reproduirait un jour. On a mesuré cette chance, avant d’y parvenir. Mais mesurer ce qu’on a vraiment réalisé, ce n’est pas si simple. Je sais juste que cette génération laisse encore un peu plus son empreinte…»

Une génération dont l’appétit est sans limite, qui a réussi à digérer l’émotion et les festivités après le sacre européen pour battre dans la foulée Clermont, l’Union Bordeaux-Bègles par deux fois et encore La Rochelle, pour la revanche au Stade de France. Dupont encore : «Pas un mec ne s’est dit : "C’est bon, on est champions d’Europe, la saison est réussie." On voulait ce doublé.» Et si l’exploit était là, finalement ? «Le doublé est presque anecdotique, répond Mola. Le plus compliqué était de repartir, de remettre le bleu de chauffe sur les quatre semaines qui restaient. Les mecs l’ont fait. Maintenant, c’est bien beau de claironner quand on a gagné mais, parfois, on se trompe. Je me suis parfois trompé et nous nous sommes parfois trompés, cette saison. Mais le Stade toulousain a surtout la chance d’avoir un magnifique effectif et un état d’esprit remarquable.»

Lequel sera encore mis à rude épreuve dans les mois et années à venir. Ces joueurs ont tout raflé. Qu’est-ce qu’il va dorénavant les pousser ? Dupont, affirmatif : "Notre soif de vaincre ne va pas s’arrêter là. Gagner est un bonheur tellement immense que je ne peux pas être rassasié, ni lassé."

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