Toulouse, machine à démonter le temps

  • Face au manque de temps de préparation, Ugo Mola et son staff ont imaginé une stratégie qui fut décisive en finale.
    Face au manque de temps de préparation, Ugo Mola et son staff ont imaginé une stratégie qui fut décisive en finale. Patrick Derewiany - Midi Olympique
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Usés par une saison à rallonge, contraints de ne programmer qu’un seul entraînement et confrontés aux incertitudes sur plusieurs postes, les Rouge et Noir ont choisi de « réfléchir différemment » pour apporter innovation et Fraîcheur. Chronique d’une semaine raccourcie, qui a accouché du plan parfait.

Dans les instants qui ont suivi son succès au forceps contre Bordeaux-Bègles en demi-finale, où il a montré des signes de fatigue en deuxième mi-temps, le Stade toulousain a entamé sa course contre la montre. « Le retour de Lille a été très long. Nous sommes rentrés à 4 heures du matin », témoigne l’entraîneur des trois-quarts Clément Poitrenaud, témoignant d’une préparation toujours plus serrée. « Il fallait récupérer et on a laissé les joueurs se reposer quarante-huit heures. » 

Contrainte supplémentaire, dans une semaine raccourcie par la décision de faire jouer les Rouge et Noir le samedi soir au stade Pierre-Mauroy, plutôt que la veille, malgré leur position de leaders à l’issue de la phase régulière. « La difficulté était de composer avec ce choix du diffuseur de nous donner un jour de moins, alors que nous étions premiers, souffle le manager Ugo Mola. Ce n’est pas une vue de l’esprit, juste un avantage qu’on offre depuis la nuit des temps. » 

L’heure n’était plus à ressasser. Il fallait agir, vite. Avec un coup dur à gérer : le K.O. subi par le maître à jouer Romain Ntamack. Officiellement, il convenait d’attendre mardi matin et le test HIA-3 pour acter son forfait en finale. Une éternité face au chronomètre qui tournait… Mola et ses adjoints ont donc immédiatement décidé de ne prendre aucun risque avec sa santé, l’écartant de facto des plans. « Le staff s’est vite projeté sur le match et l’adaptation stratégique qu’il faudrait adopter face à la blessure de Romain, admet Poitrenaud. Ce fut très clair. » Thomas Ramos assumerait le rôle d’ouvreur, comme en 2019.

Restait à pousser la réflexion pour réorganiser la ligne d’attaque. Avec cette obligation en toile de fond : régénération des troupes et pas de séance sur le terrain avant mercredi. « Le but est de trouver de l’énergie là où on le peut", répétait l’entraîneur de la défense Laurent Thuéry, mardi dernier. À défaut de mobiliser les jambes, le champion d’Europe s’est creusé les méninges pour rattraper le temps perdu. « Merci au diffuseur, rigole Mola. Le jour en moins nous a fait réfléchir différemment." Et de reprendre : « Cela nous a amenés à être un peu innovant, à avoir une semaine avec beaucoup de stratégie et moins d’entraînement qu’on a l’habitude d’en faire." Il n’y en eut qu’un seul programmé, mercredi matin. « On avait tellement faim, clame Matthis Lebel. Il y a des choses qui ne s’expliquent pas trop. » 

Adaptation et audace, ADN de la maison

Alors que l’alternative naturelle se nommait Maxime Médard pour évoluer à l’arrière, la question d’un éventuel manque de rythme se posait pour celui qui n’était plus apparu sur une feuille de match depuis la finale de Champions Cup, le 22 mai. Or, son pied gauche et sa science du jeu pouvaient s’avérer précieux dans un final tendu. Aussi, la fragilité défensive de Thomas Ramos en fait davantage une cible pour les adversaires en position d’ouvreur.

Toulouse a donc ajusté sa partition avec aplomb, comme il le revendique à souhait. L’encadrement a imaginé un système inédit sur les séquences défensives. « On a fait des ajustements tactiques avec Ramos qui pouvait être un coup 15 et un coup 10, note Mola. Quand ça réussit, c’est chouette. » Voilà comment Santiago Chocobares s’est retrouvé à défendre en 10, quand Cheslin Kolbe — aligné à l’arrière — montait aux côtés de Pita Ahki au centre pour laisser Ramos dans son rôle habituel.

« On a fait passer le message aux joueurs, qui ont adhéré au projet et l’ont remarquablement réalisé », se réjouit Poitrenaud. Antoine Dupont confirme : « l’organisation a été imaginée ainsi, avec Cheslin (Kolbe) qui défendait sur l’extérieur, permettant d’avoir Thomas (Ramos) en couverture derrière, où il pouvait bénéficier de plus de confort sur son jeu au pied. Cela s’est fait naturellement et n’a pas du tout perturbé l’équipe. […] Thomas était le seul numéro 10 de métier et le seul vrai buteur sur la feuille. Le choix, c’était de ne pas trop l’exposer et vu qu’on a deux centres qui aiment ça (rires). On leur a donné l’occasion de se montrer. » Une audace folle pour tenter pareille révolution avant un rendez-vous d’une telle importance.

Mais c’est aussi l’ADN de la maison, cette fameuse adaptation élevée au rang de philosophie suprême à Ernest-Wallon. « Le plus fort, c’est la capacité d’adhésion du groupe pour s’adapter à nos méthodes et aux adversaires », affirme Mola.

Toulouse, machine à démonter le temps
Toulouse, machine à démonter le temps Patrick Derewiany - Midi Olympique

Les « retours improbables » et la « bête réveillée »

En parallèle, le staff savait que cet effet de surprise ne suffirait pas. Qu’il aurait aussi besoin de nouveaux arguments pour dominer le terrifiant paquet adverse. « On a fait de gros paris, des retours de blessures improbables », admet Mola. Il parle ici de Joe Tekori, Richie Arnold et Dorian Aldegheri, inaptes en demie mais dans les vingt-trois au Stade de France. Le risque de les lancer trop tôt, à Lille, les aurait sûrement privés d’une éventuelle finale.

Le staff y est allé au culot, là encore. « C’est un crève-cœur de sortir des mecs ayant fait le jo. Mais il nous semblait intéressant d’aligner les deux frangins en deuxième ligne, alors que Richie n’avait pas joué depuis un moment, détaille Poitrenaud. Aussi de mettre Dorian sur le banc, par rapport à la mêlée. « Les jumeaux Arnold - qui n’ont jamais perdu en débutant ensemble à Toulouse - ont rayonné par leur activité, quand Aldegheri et Tekori - comme tous les remplaçants - ont apporté une fraîcheur décisive à l’heure de jeu.

Et Toulouse a éteint La Rochelle. « J’ai l’impression qu’on était mieux physiquement que le week-end précédent », s’amuse Dupont. Parce qu’à Saint-Denis, tout était huilé, millimétré, froid. « On a eu un jeu assez réducteur sur le début de match et on a été récompensés par des pénalités, poursuit le demi de mêlée. On voulait prendre le score d’entrée. » Et Poitrenaud de révéler : « Il fallait tenir compte des conditions météo et de la pluie. Les recettes miracle viennent un peu du staff mais surtout des joueurs. On avait demandé aux trois-quarts de prêter main-forte aux avants, s’ils étaient dans la difficulté. Ce qu’ils ont fait. Dès lors que notre pack a pris le dessus, alors qu’on lui promettait l’enfer, on s’est rendu les choses un peu plus faciles. » 

L’ultime levier de cette semaine à part, où rien ne fut négligé, était là : la vexation. Ces Toulousains sont des champions, des compétiteurs hors normes, avec leur brin de susceptibilité. Et l’impression laissée par les demies faisait pencher les suffrages côté maritime. « Les joueurs y ont puisé une énergie supplémentaire, jure Poitrenaud. Quand tu finis premier du championnat, que tu es champion d’Europe, que tu as battu trois fois ton adversaire... Il y a eu des choses qu’on comprenait moyennement, surtout de la part d’observateurs avisés. Avoir réveillé la bête n’était pas forcément une bonne idée. » 

Une bête sans pitié, vendredi. « La stratégie, même si elle manquait d’élégance, a été efficace et les leaders de jeu incroyables, convient Mola. Ce rugby n’est pas celui que je préfère et il faudra trouver un peu plus de panache pour remettre notre jeu en place. D’autres équipes bossent très bien, à l’instar de La Rochelle qui méritait d’accrocher quelque chose cette année. Mais le haut niveau ne partage pas grand-chose et mes joueurs n’avaient pas envie de partager. » Ni leur temps, ni leurs titres.

Jérémy FADAT
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