Paroles d'ancien : Alain Penaud est « plus admiratif du rugby actuel que de celui d'il y a 30 ans »

  • Alain PENAUD. Alain PENAUD.
    Alain PENAUD. Laurent Frezouls / Icon Sport - Laurent Frezouls / Icon Sport
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Ancien ouvreur international Réputé pour son profil très offensif et son fort caractère, la légende briviste - capitaine du titre de champion d’Europe en 1997 - pose un regard sans concession sur l’évolution de son sport et revient sur les faits les plus marquants de sa carrière de joueur.

Si vous vous retournez sur votre carrière de joueur, quelle image en gardez-vous ?

La passion qui m’a amené au rugby. J’y suis venu par amour de ce jeu et j’ai fini à 38 ans, avec la même passion. J’adore ce sport, tout ce qu’il véhicule. Je me suis régalé à traverser ces mondes, l’amateurisme, le semi-professionnalisme pour déboucher sur le professionnalisme. Je l’ai vécu et, même aujourd’hui comme spectateur, j’aime observer la structuration du rugby.

Vous insistez sur le jeu. Vous étiez justement considéré comme un ouvreur très attaquant, donc joueur…

J’ai toujours eu des soucis avec les encadrements qui nous bridaient (sourire). Pour moi, le rugby, c’est ce sport collectif qui se joue à quinze, même à vingt-trois aujourd’hui, où chacun a un rôle, au-delà des fameux préceptes : "Le rugby se gagne ou commence devant." Sauf que le rugby, ça se joue collectivement, pas à huit. Chacun, avec ses qualités et son profil, a quelque chose à amener et c’est l’articulation entre les hommes qui est intéressante. C’est ce que j’appelle le jeu.

A-t-il trop souvent été réducteur ?

Il a en tout cas beaucoup évolué, dans les deux hémisphères. En tant que joueur, j’aimais décortiquer tout ça pour faire avancer les choses. Je dois dire que je prends plus de plaisir aujourd’hui… (Il coupe) Plutôt, je suis plus admiratif du rugby actuel que celui d’il y a vingt ou trente ans.

Pourquoi ?

Le rugby français a d’abord été marqué, ou attiré, par le jeu d’avants. On parle du French Flair… Ouais, on l’a mis en exergue mais il correspondait à quelques joueurs fantastiques à travers les générations, qui sortaient du cadre initial. Mais la plus grande star du rugby français s’appelle Sébastien Chabal. Elle ne s’appelle pas Frédéric Michalak, Serge Blanco ou Didier Codorniou.

Le regrettez-vous ?

On a pointé notre manque de panache durant les dix années qui ont précédé l’ère Galthié. Mais je sais aussi qu’en France, nous sommes frustrés quand il n’y a pas quelques coups de casque. C’est notre ADN. On se souvient plus des avants que des trois-quarts, des Rives, Palmié, Paparemborde ou Imbernon.

On parle désormais beaucoup des Dupont, Jalibert, Ntamack, Thomas ou de votre fils Damian…

On a compris, je le crois, que le rugby est un jeu. Un moment de spectacle partagé par le plus grand nombre. Notamment par les familles et pas seulement les initiés. Il n’y a pas que les spécialistes et les gens du Sud-Ouest qui s’y intéressent. Max Guazzini l’avait compris, en son temps.

En quel sens ?

Il a fait bouger les choses en termes de communication et d’événementiel. Si on veut séduire, on doit passer par là. Murdoch l’avait même compris avant lui, dans l’hémisphère Sud, en briefant un peu l’arbitrage et les ligues, en leur réclamant plus de flamboyance et une certaine complaisance pour l’équipe qui attaquait. Ça a profité au rugby sudiste, quand nous étions encore dans nos joutes dominicales, à se mettre des coups de cigare et à plonger dans tous les regroupements. (rires)

Cette culture vous a-t-elle posé des limites ?

À moi comme à d’autres. Ça a mis des limites à tellement de monde. Je vois parfois qu’on est content d’additionner le nombre de matchs joués mais j’aimerais qu’on additionne le nombre de ballons touchés dans une carrière. En faisant le calcul, certains se diront : "C’est super, on a participé, c’est Coubertin." Mais souvent de loin, en tant que spectateur. Il ne manquait que la chaise longue et le cocktail. (rires) Heureusement, on tend aujourd’hui davantage vers le mouvement, le déplacement, la possession… Même si on parle beaucoup de dépossession.

Toulouse est champion en parlant de possession…

Oui, même si Toulouse ne gagne pas ses deux derniers matchs sur la possession. Bien malgré lui et sans en connaître les termes, le Stade toulousain des années 90 pratiquait autant un jeu de dépossession et d’occupation qu’autre chose. Mais il y a toujours eu dans ce club une volonté de jouer chaque ballon de récupération, qui était formidablement utilisé par des joueurs d’exception, quel que soit l’endroit sur le terrain. C’est encore le cas aujourd’hui. Et les équipes, en face, ont une sorte de complexe.

C’est-à-dire ?

Quand tu joues contre le Stade toulousain, tu ressens un peu ce complexe. Tu as tendance à rendre les ballons. Ce qu’il ne faut jamais faire, ou avec une précision d’horloger. Sinon, tu as juste à te replier dans l’en-but et à attendre qu’ils passent la transformation. Là-dessus, avec des mecs incroyables, ce club excelle. Je n’y vois pas une culture de possession mais plutôt, s’il faut la nommer, une culture du turnover et de son utilisation.

Si vous sortiez un souvenir de votre carrière, serait-ce forcément le titre de champion d’Europe en 1997 ?

Ce titre avait quelque chose d’incroyable. Dans le paysage français, Brive était cette équipe de pénibles et d’accrocheurs. Nous sommes devenus champions d’Europe parce qu’à cette période, les dirigeants ont vu tourner les choses un peu plus vite que les autres. Ce fut court mais, sur deux ans, nous nous étions très bien renforcés et avions peut-être plus de moyens que les autres.

Effectivement, ce fut intense mais court…

1997 fut une année fabuleuse et aurait dû être, à mon sens, couronnée par un doublé. Ce sport a beaucoup de valeurs, notamment l’humilité. Quand tu l’oublies, tu es vite fessé dans le rugby. On l’a malheureusement un peu oubliée, après ce sacre.

Vous avez porté le maillot de cinq clubs mais êtes considéré comme l’homme d’un seul. Le comprenez-vous ?

Je suis arrivé à Brive en cadet et, après deux ou trois saisons au sein de sa formation, j’ai passé quinze ans au haut niveau avec ce club. En deux fois, onze ans puis quatre ans. Mais le fait d’avoir joué longtemps m’en a fait connaître d’autres, dont un de manière assez exceptionnelle, le Stade français (2005-2006), puisque ce fut un aller-retour sur une blessure de David Skrela. Et un autre, le Stade toulousain (1999-2001), où je n’aurais peut-être jamais dû jouer puisque mon contrat avec les Saracens se terminait deux années plus tard. Enfin, Lyon (2005 puis 2006-2007), c’est l’envie d’entraîner qui m’avait poussé à y aller.

On revient sur la pige au Stade français, quand vous êtes sorti de votre carrière d’entraîneur à Lyon pour reprendre du service et finir en finale du Top 14…

Ce fut une superbe aventure. C’était sous Fabien Galthié et cela m’avait fait grandir sur l’approche du rugby. Sur le jeu, c’était la cerise sur le gâteau. Sur ce plan, j’avais vécu des choses sympas avec l’Australien Mark Bakewell à Brive, qui était un formidable travailleur des systèmes. Au Stade français, sur la structuration et la précision, je me suis régalé. Certains pensent que la structure peut enlever de la liberté. Bien au contraire, elle permet de magnifier les qualités techniques d’un joueur.

C’est ce qui vous a plu à Paris ?

Oui. Mais, dans l’ensemble, la deuxième partie de ma carrière a été dictée par ce sentiment. Les Saracens (1998-1999), ce fut une révélation. Pour moi, qui aimais le jeu, c’était incroyable. J’ai découvert ce rugby où on se fait des passes, où on tente des choses, où on réfléchit et on n’hésite pas. C’était une période où on musclait énormément les milieux de terrain mais nous avions une configuration un peu différente. Je jouais avec deux centres qui n’étaient pas des montres, un Anglais et un Australien Ryan Constable, qui venait du 7. On avait cette envie de jouer complètement folle.

Votre expérience d’entraîneur a été courte à Lyon et sans suite. Avez-vous été au bout ?

Il fallait croire en soi et je n’y ai peut-être pas suffisamment cru. L’expérience à Lyon a été très difficile, pas avec les joueurs mais avec le reste de l’encadrement et le président, sur tout ce qui se passe autour et qui ne me passionnait pas forcément. J’ai sûrement été trop pressé. Les portes des clubs de rugby ne s’ouvraient pas et, au bout d’un an, je me suis dit qu’il fallait repartir à la mine. Je me suis engagé sur une autre voie.

Et les portes ne se sont pas rouvertes ?

J’ai basculé. Le patron d’Andros, Frédéric Gervoson, m’a demandé de m’engager sur la durée dans cette nouvelle voie. Je l’ai fait. Au bout de cinq ans, je n’étais plus sur les radars.

Vous comptez 32 sélections en équipe de France, mais vous pouviez en espérer plus. Est-ce une frustration ?

Si je n’en ai pas eu plus, à un moment… Un entraîneur me disait : "Arrête de te justifier toutes les cinq minutes." Il n’avait pas tort. Il y avait meilleur et il ne faut pas chercher de raison ailleurs. Ma frustration est de ne pas avoir fait de Coupe du monde.

Vous êtes sorti du XV de France au mauvais moment, à chaque fois ?

En 1991, ce n’était pas une période où on envoyait trop de jeunes. Il y en avait deux : Fabien (Galthié) et moi. Fabien est parti et je suis resté à quai. Pour 1995, j’avais pris un marron dans la gueule en décembre et j’avais passé le Tournoi forfait. Puis je n’ai pas participé à la Coupe du monde. Vient enfin 1999. J’étais parti jouer en Angleterre en 1998 et il y a eu ce fameux match contre l’Afrique du Sud, en fin d’année au Parc des Princes. La France a pris cinquante points et là, on a dit : "Plus d’exilés en équipe de France." Il y avait Cabannes, Bénézech et donc moi, notamment. Je me souviens qu’on m’a remis ma petite cape, celle qu’on donne aux anciens internationaux. J’avais 30 ans.

Mais ça ne s’est pas arrêté là, pourtant…

Non, j’ai rejoué deux matchs du Tournoi 2001, avec Bernard Laporte, alors que j’étais au Stade toulousain. Mon seul regret, c’est de ne pas avoir fait de Coupe du monde.

Est-ce une blessure ?

J’ai toujours priorisé le club. C’était une époque où tu revenais en club, puis tu repartais en équipe de France pour le week-end suivant. Il faut être honnête, je n’ai pas toujours été étincelant, ni même bon, en sélection. J’avais plus de facilités sur les tournées car je pouvais véritablement me concentrer sur le XV de France. Voilà pourquoi ça m’aurait plu de jouer une Coupe du monde. Mais c’est ainsi.

On dit souvent que votre fort caractère vous a desservi en sélection…

Je ne sais pas. C’est dur à dire, il faudrait le demander aux entraîneurs de l’époque. J’ai un fort caractère et, globalement, ils ne s’en plaignaient pas trop quand j’étais sur le terrain. J’étais peut-être un peu plus emmerdant à côté. (rires) Mais, quand on lui demandait comment il faisait pour que ça tourne si bien à Manchester United avec tous ces forts caractères, un grand entraîneur de foot, Alex Ferguson, répondait : "Moi, je ne voudrais que des forts caractères dans mon équipe." Cela nous a donné raison à Brive, en 1997, parce qu’il y en avait du caractère ! Il peut parfois être destructeur mais, quand c’est bien géré, il n’y a pas photo.

Il y avait notamment Philippe Carbonneau, qui a aussi fini avec "seulement" 32 sélections et avec qui vous avez formé une sacrée charnière…

Cela ne m’étonne pas que le chiffre soit le même et Dieu sait que Philippe était un joueur talentueux. On s’entendait très bien sur le jeu, on en avait une conception commune. Même s’il aimait bien les bords de rucks et y venir pour agresser un peu. (sourire) On a passé ensemble deux années fabuleuses, à Brive. Former la charnière avec lui a été une belle aventure. Il fait clairement partie des grands numéros 9 avec qui j’ai eu la chance de jouer.

Il y a l’image, les contrats ou les réseaux sociaux à gérer pour les rugbymen d’aujourd’hui. Le vivriez-vous aussi bien ?

Je rechausserais les crampons sans problème. Les réseaux offrent une exposition aux joueurs qui est plus difficile à gérer, mais l’essentiel reste le rugby. Le reste, c’est une occupation annexe, qui peut même être gérée par un tiers. On a vécu une période de transition, parce qu’on ne le maîtrisait pas bien, en troisième mi-temps notamment. Mais les joueurs et les structures peuvent désormais s’en protéger. Cela ne peut pas être considéré comme une contrainte. Moi, je veux voir le positif.

Lequel ?

Dans une société de plus en plus individualiste, qui se fracture, quel autre sport met en valeur de manière aussi forte solidarité, partage, altruisme et respect ? Passé le fait que c’est un sport de combat pouvant être perçu comme dangereux pour les parents, le rugby demeure un formidable outil éducatif pour les jeunes.

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