Les gueules cassées : Imbernon, une vie de sacrifices

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Le deuxième ligne de l'USAP et de l'équipe de France, Jean-François Imbernon, a traversé une carrière pleine d'avatars, des fractures aux jambes, au visage, entorses et contusions en tous genres. Son rugby était clairement celui de l'intimidation, mais aussi du sacrifice et de l'exploration des hôpitaux. 

Un chiffre, une rumeur nous est parvenue. 42 fractures. « 42 fractures ? Non, c’est exagéré. Mais un bon paquet quand même ! » infirme Jean-François Imbernon, la charpente du pack du grand chelem 1977, mais aussi l’homme qui évita la cuillère de bois en 1982. « JFI » ferraillait d’abord au nom de l’Usap avec les Jean-Claude Ros, Jean-Louis Got ou Paul Goze. Pas des plaisantins. Il a même officié avec son propre frère Joseph : « Ensemble, on mettait la tête là où les autres n’auraient pas osé mettre les mains. J’ai de bons souvenirs avec lui, contre Béziers notamment. »

Malgré tous ces états de service, ses 23 sélections, ses deux grands chelems, ce colosse catalan n’était pas en acier trempé. Son rugby était sacrificiel. Son parcours fut même jalonné de coups du sort cruels. « Je me suis fracturé trois fois la même jambe, la gauche. La première fois à Montauban en 1978 et ça m’a coupé dans mon élan. Je suis allé aux urgences de l’hôpital de la ville, mais j’ai été mal plâtré. Et j’ai perdu un sacré pourcentage de flexion de la cheville, que je n’ai jamais retrouvé. J’ai pourtant fait des efforts avec les kinés et la rééducation… Et puis, un an, jour pour jour, à l’entraînement avec opposition du XV de France, rebelote ! Gérard Cholley, qui jouait face à nous avec les pompiers de Paris me tombe sur la jambe, nouvelle fracture au même endroit. Le professeur Mauduit de Narbonne m’a mis un clou dans la moelle et m’a dit : « Avec ça, c’est du béton ! » J’ai fait la rééducation, et j’ai repris l’entraînement quatre ou cinq mois plus tard. Je faisais opposition face aux trois quarts et l’un d’eux avec sa tête me rentre dans le tibia. La radio révèle un cal magnifique et le docteur Mauduit m’a ouvert à nouveau, mon cal était poreux. Il l’a gratté, m’a mis des lamelles avant de me faire une greffe osseuse. » Le deuxième ligne rugueux de Perpignan loupa ainsi la fameuse tournée en Nouvelle-Zélande de 1979 et l’exploit historique d’Auckland.

Ce triple avatar ne résume pas, loin de là, la malchance de Jean-François Imbernon. En 1975 à 24 ans, il fut privé de la tournée du XV de France en Afrique du Sud : « Une semaine avant le départ : crise d’appendicite qui frisa la péritonite. Je me suis fait opérer en urgence. Mon appendice faisait 22 centimètres. Le médecin a pensé à me la faire refroidir, mais il avait peur que ça me reprenne là-bas. Je me suis dit que des tournées, j’en ferais d’autres. » Sa carrière se déroula ainsi, non pas comme un fleuve tranquille mais d’un périple risqué, avec des escales dans les hôpitaux entre les opérations lourdes et la « bobologie ». « De mes plus grosses blessures, je ne garde pas paradoxalement un souvenir trop triste. J’ai plutôt des images idylliques. J’ai toujours été têtu et l’équipe de France, c’était ma carotte. Mes convalescences, c’étaient mes courses dans les garrigues et dans les prés avec les jeunes de mon village. Ils sont devenus ensuite de bons joueurs à Thuir ou à l’Usap où j’ai tâché d’en faire briller quelques-uns. C’est comme ça que je suis revenu en forme pour la saison 80-81, avec le grand chelem en, mon deuxième, mais cette fois avec Fouroux devenu entraîneur. »

Pour quelques moments de grâce, deux grands chelems, une finale du championnat, combien de périodes de souffrances, de soins ingrats et de rééducation, loin des encouragements de la foule. Son palmarès, il se l’est vraiment pelé, ses 23 capes, en valent bien 46. Mais à son souvenir, les blessures plus lourdes n’ont pas été les plus douloureuses : « Je me souviens d’une entorse acromio-claviculaire qui était pas mal. Ceci dit, la crise d’appendicite m’a fait souffrir évidemment, les fractures du nez aussi étaient dures à vivre, ça m’est arrivé huit fois. La première fois à Cardiff en 1976 avec le XV de France de la part de Geoff Wheel, le deuxième ligne connu pour ses tics. » Un accident malencontreux ? « Non, un acte de représailles. Nous n’avions pas été gentils avec JPR Williams, le célèbre arrière. Ça se faisait à l’époque, quand un gars ne gardait pas le ballon, on lui infligeait une fourchette. Sur ce coup, quelqu’un m’a attrapé par la manche, puis quelques minutes plus tard. Ils m’ont tendu un piège dans un regroupement. Mon nez n’y a pas résisté. » Curieusement, cette courte défaite de 1976 à Cardiff reste son souvenir le plus fort, le pack des Bleus avait pris la mesure des Gallois, avec la double flexion de Paco. La dernière mêlée aurait dû aller à l’essai, mais Fouroux tenta une échappée petit côté qui ne s’imposait pas. On n’atteint peut-être pas les 42 fractures, mais à dérouler avec lui le fil de sa carrière, on découvre à quel point les coups et les blessures lui ont servi de jalons. Ils semblent resurgir d’un coup dans sa mémoire à mesure que les souvenirs s’égrènent.

Une cheville qui fait « cloc »

Son grand retour de 1982 pour éviter la cuillère de bois face à l’Irlande, on pensait que c’était celui d’un préretraité. « Non, pas du tout. J’étais en pleine bourre avec l’Usap, même si je claudiquais, mais j’avais trouvé ma façon de courir et puis en novembre 81, on fait une mini-tournée en écosse. Ils font le coup d’envoi sur moi, je prends la balle et je retombe sur ma mauvaise jambe. » Le diagnostic est accablant : entorse de la cheville avec déplacement de la malléole, à 31 ans. « Les soins n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Je suis arrivé à remarcher normalement, mais pour courir, Tintin ! Je boitais affreusement. Je me suis dit que j’allais faire une croix sur le rugby, j’avais peur aussi de ne plus aller en montagne, de ne plus aller chercher de champignons. » Puis une voix parvient à son oreille : « Le regretté Robert Paparemborde m’a donné une adresse à Pau, un homme nommé Léo Busquet. Il m’a manipulé ma cheville d’une drôle de façon. Il transpirait toute l’eau de son corps et puis ça a fait : « CLOC ». Je me suis dit : non je rêve, il m’a cassé quelque chose en plus… Et il m’a dit : « C’est bon ! » » Imbernon était rétabli par la grâce et le fluide de ce soigneur béarnais. Mais il lui fallait retrouver la forme, il reprit vaille que vaille l’entraînement : « Il me fallait trois voire quatre semaines, mais on devait absolument gagner à Toulouse avec l’Usap. Je n’étais pas prêt mais mon entraîneur m’a dit que je devais jouer quitte à ne pas courir : « On ralentira au maximum, on t’attendra pour se mettre en mêlée. J’y suis allé comme ça, j’ai tiré des maillots, j’ai jeté des marrons, j’ai foutu le bordel. Pendant qu’ils s’occupaient de moi, ils ne pensaient pas à jouer et on gagne 9-6, mission accomplie. »

Jamais un éclopé n’avait à ce point influencé une partie. « J’ai vu Ferrasse, Batigne et Fourès pénétrer dans le vestiaire pour me dire que j’avais été énorme. Je leur ai dit : « Vous rigolez ou quoi ? Je ne peux pas courir. » Mais le contexte de ce Tournoi 82 était spécial. Le lundi, Jacques Fouroux m’appelait. » Cet ultime match contre l’Irlande était une finale, grand chelem en jeu pour les Irlandais, bonnet d’âne côté français. Imbernon d’entrée montra qui était le patron des regroupements : « Disons que je me suis occupé de celui qu’il fallait. Fouroux m’avait dit, il faut dégommer le talonneur dans les quinze premières minutes. » Le talonneur c’était le légendaire Ciaran Fitzgerald, officier de l’armée, chef de meute par excellence. « J’ai toujours été maladroit et en plus j’ai le vertige. Il s’est retrouvé à mes pieds, je suis tombé, les deux genoux en avant et je lui ai cassé deux côtes. Je m’en suis excusé vivement, mais il ne m’a pas cru. »

« J’ai eu des problèmes de hanche et j’ai subi une hernie discale. Est-ce lié à ma carrière ? Je ne sais pas ».

Des coups, « JFI » en a aussi récoltés dans des bagarres au grand jour : « Oui des arcades éclatées, des plaies au visage, des problèmes au cuir chevelu. Je me suis retrouvé une fois aux urgences à l’hôpital de Clermont à attendre mon tour avec le deuxième ligne avec qui je m’étais battu. On s’est regardé en se disant : « Faut qu’on soit cons quand même. » C’est sûr, sur le sujet de l’hôpital, Jean-François Imbernon pourrait très bien faire une soirée Théma sur Arte ou un roman à la façon Alphonse Boudard. Il a même été pionnier presque cobaye : « Oui, je ne vous ai pas dit : j’ai eu le ménisque aussi, je suis allé voir le professeur Imbert qui défendait une nouvelle technique révolutionnaire. Il faisait fondre le muscle avec trois trous, au lieu de le partager en quatre. C’était beaucoup moins long, le lendemain de l’opération, je sortais. J’avais croisé Eric Pécout l’avant-centre de Nantes. » Ce n’est plus le deuxième ligne de l’Usap qu’on a au bout du fil, c’est un homme bionique : « Et quand j’ai arrêté ma carrière, je suis aussi passé à la chirurgie esthétique pour mon nez et en plus j’avais une narine bouchée. Je suis allé à l’hosto. J’ai entendu : prrrrrrttttt ! Un énorme bruit de perceuse. J’ai dit au toubib : « Vous faites des travaux ? » Il m’a répondu, non, c’est le truc que je vais utiliser pour ton nez ! »

Quarante ans après, son corps le taraude encore, plus ou moins en lien avec sa carrière. Le rapport de cause à effet est un peu flou : « Mon genou me fait encore souffrir, c’est le fruit de la compensation de mes fractures. J’ai eu des problèmes de hanche et j’ai subi une hernie discale. Est-ce lié à ma carrière ? Je ne sais pas, mais il faut savoir un truc, je n’ai plus d’abdominaux. J’ai fait une première hernie, avec éventration. Je portais des fûts énormes quand je tenais un bar, ça n’a rien arrangé, et puis je suis gourmand. Je devrais perdre un peu de poids. » Il le reconnaît, à son âge, il en a un peu sa claque du secteur hospitalier : « Je devrais repasser sur le billard pour la hernie, mais je ne suis pas trop chaud. » C’est vrai que Jean-François Imbernon a beaucoup joué les Lazare. Dans les années 80 quand on apprenait au détour d’une page qu’il s’était esquinté, on pensait qu’il avait fait son temps et qu’on ne le reverrait plus. Pour un œil non averti, son rôle ne semblait pas essentiel puisqu’il ne touchait pas beaucoup le ballon. On se trompait évidemment, aujourd’hui on imagine Fouroux, son Jiminy Cricket lui chuchotant à l’oreille : « Lève-toi et marche ! »

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