Carminati : « On avait un projet de jeu simple : il fallait les tabasser »

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    Carminati : « On avait un projet de jeu simple : il fallait les tabasser » Midi Olympique - Midi Olympique
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Ancien deuxième ou troisième ligne de Béziers, Castres, Brive, Narbonne et du XV de France, il fut une « figure » du rugby des années 80-90, des débuts tonitruants à Béziers, une première sélection à 20 ans. Puis des hauts et des bas qu’il retrace avec franchise.

Que devenez-vous ?

Je suis en Corrèze. Je travaille dans un établissement scolaire, je m’occupe d’un internat. Je n’ai plus de lien particulier avec le rugby. J’ai tourné la page. Il m’arrive encore de suivre des matchs.

Pour toute une génération, vous êtes le gars qui déboule à 20 ans chez les Bleus et qui met trois All Blacks par terre sur une percussion…

C’était ma deuxième sélection, à Toulouse, en novembre 1986 lors du premier test face à la Nouvelle-Zélande. Sur ce coup, si j’avais fait un pas en touche, on aurait jamais parlé de moi.

Vous débutez jeune en équipe de France. Vous étiez une pépite de l’AS Béziers, grand club à l’époque…

Mes débuts à Béziers n’étaient pas joyeux. Ils se sont faits dans le contexte du décès de Pierre Lacans. C’est ce qui a déclenché mes débuts. Pierre est mort après un match à Narbonne et ce jour-là, le club a perdu son âme.

C’est ce qu’on a toujours dit…

Je vous le confirme. Si Pierre n’était pas décédé, certaines choses ne se seraient jamais passées. Il avait une telle aura !

Pourquoi parlait-on autant de vous en 1986 ?

J’ai appartenu à une génération dorée qui raflait tout, avec des gens comme Christian Garcia ou Jean-Michel Grosso. Et puis, j’avais une « bougie » : j’étais blond, j’avais les cheveux longs et bouclés à mes débuts.

Dans quel contexte s’est déroulée votre première sélection ?

Jean-Luc Joinel a déclaré forfait et j’ai affronté la Roumanie en octobre 1986 avec Blanco, Sella, Rodriguez, Champ. Je n’étais pas spécialement impressionné, je n’avais pas d’idoles. Je n’avais pas une culture rugby très développée. Jeune, je n’arpentais pas les terrains, je n’allais pas dans les vestiaires. Mais ce jour-là, j’avais conscience que je commençais jeune.

Dans la foulée, vous auriez dû faire partie du terrible test de Nantes. Pouvez-vous nous raconter cette semaine homérique ?

Déjà, j’ai loupé le train pour aller à Nantes. Je suis arrivé en début d’après-midi au lieu du matin. Ça jette un froid. Jacques Fouroux commence alors à m’expliquer que sur nos introductions, je jouerais numéro 7, puis numéro 8 sur les mêlées adverses. Je l’ai pris comme une allusion au fait que je ne puisse pas tenir le poste quand on avait le ballon. Alors, j’ai demandé pourquoi à Fouroux ? Et il paraît que ça ne se faisait pas… ça a jeté un froid. En fait, pour ce match, le projet de jeu n’était pas très développé. Il fallait les tabasser.

Est-il vrai que Fouroux a battu tous les records en matière de préparation psychologique, cette semaine-là ?

Il était coutumier du fait. Certains étaient réceptifs, d’autres moins. Il avait l’intelligence de s’adapter à son interlocuteur. Après, c’était le grand manitou. Il y avait bien un comité de sélection mais c’était Fouroux qui faisait tout. Un jour, à Agen, après un match, il passe en Mercedes à ma hauteur, baisse la vitre et me dit : « Je compte sur toi pour le Tournoi. » Il n’avait pas besoin que le comité se réunisse. Ce genre de truc, il savait vous le rappeler juste avant les matchs. Du genre : « Souviens-toi qui t’a mis là. » Ça faisait son petit effet.

Mais vous n’avez pas joué le grand chelem 1987…

Ceux qui ont battu les All Blacks ont enchaîné avec le Tournoi et même avec la Coupe du monde 1987. J’ai tout vu du banc et à l’époque, on ne rentrait qu’en cas de blessure.

Avez-vous un bon souvenir du Mondial 87 ?

Mitigé. C’était une expérience à vivre. Le bon côté, c’est que je savais dès mars que j’y serai. Après le grand chelem, Albert Ferrasse est entré dans le vestiaire et a dit : « Messieurs, vous serez tous à la Coupe du monde ! » Nous étions vingt-et-un à être tranquilles avec trois mois d’avance. Le séjour était agréable, dans un hôtel magnifique où plein de choses se sont passées.

Pourquoi dites-vous que le souvenir est mitigé ?

J’ai fait deux matchs. J’étais remplaçant pour les phases finales puis je ne suis pas sur la feuille de la finale. J’avais les boules, c’est vrai. Mais Jacques Fouroux a voulu faire plaisir à son ami Francis Haget, dont c’était la dernière apparition, à 37 ans. De dépit, j’ai pris mes crampons, je les ai jetés dans un lac. Heureusement que personne ne s’est blessé : si j’avais été appelé in extremis, je n’aurais pas eu de chaussures.

Vous êtes arrivé à Béziers alors que le club commençait à décliner…

Je suis né quinze ans trop tard. À mon époque, on ne dépassait plus guère le premier match des phases finales.

Dans votre parcours, il y a cet intermède à XIII en1990-1991. Pouvez-vous nous expliquer ?

Lors d’un match avec Béziers, à Nice, en décembre 89, les frères Buchet ont fait des misères à notre ouvreur, Didier Cambérabéro. Ils étaient durs, surtout avec les trois-quarts. Didier a un peu déjoué et notre entraîneur Alain Paco est carrément entré sur le terrain pour l’engueuler. Je n’ai pas apprécié, je lui ai fait signe de la fermer avec ma main. Le lendemain, j’ai été convoqué et le club m’a suspendu un mois. J’ai contesté en disant que ce n’était pas normal de sanctionner quelqu’un sportivement pour une histoire de comportement. Je savais que je manquerais la période où les sélectionneurs forment l’équipe du Tournoi. De plus, j’ai annoncé que je partirais à la fin de la saison. Là aussi, avec Pierre Lacans, ce genre de choses ne serait jamais arrivé.

Il avait donc tant d’influence ?

La première année, le club a fait appel pour la première fois à un entraîneur extérieur, Gérard Piccolo. Il avait mis Patrick Fort à l’écart d’une façon très incorrecte. Ça ne serait jamais arrivé avec un taulier comme Pierre.

Revenons à la genèse de votre passage à XIII…

J’ai été courtisé par beaucoup de clubs. J’en attendais un qui n’est jamais venu : Toulouse. J’aurais volontiers signé là-bas. Mais j’apprends qu’en tant qu’international, lors d’un changement de club, on prenait un an de licence rouge. Sauf peut-être si on signait à Agen. Jouer en Nationale B pendant une saison, pour moi, ce n’était pas jouer. Ensuite dans le Tournoi, je me fais expulser contre l’Écosse. Je prends six mois de suspension. Ça me faisait trop de temps sans jouer.

À Murrayfield, en 1990, vous êtes viré par M. Howard pour un coup de pied à joueur au sol. Était-ce justifié ?

Je vous explique : John Jeffrey, le « Requin Blanc », me ceinture les chevilles pour m’empêcher de me déplacer. Je ne fais que me dégager, je lève un pied, juste ça. À ce moment-là, je regarde devant moi et je m’aperçois que l’arbitre me voit. Si je lui avais mis un coup de pied dans la tête comme on le disait dans mon dossier, il y aurait eu du sang, la vingtaine de caméras l’aurait montré. Je n’ai rien fait de tel mais j’ai pris ces six mois. En fait, c’était lié à une autre affaire.

Laquelle ?

En équipe de France junior, j’avais déjà été expulsé contre les Anglais. Chaque fois qu’ils nous croisaient, ils nous mettaient la main sur le visage. Ils mettaient du dolpic et ça mettait cinq ou dix minutes à faire son effet pour nous aveugler. Quand j’ai compris ça, je me suis rebellé. Alors, en 1990, on m’a dit que j’étais en récidive. Avec la perspective de la suspension et de la licence rouge, j’ai donc préféré m’engager au XIII catalan, sur les conseils de Jack Cantoni. Et là, j’ai vécu une année magnifique avec un entraîneur exceptionnel, Jacques Jorda. J’ai croisé plein de types, physiquement hors norme. Un super souvenir et un jeu où il fallait savoir aussi bien attaquer que défendre.

Puis, vous signez à Castres l’année suivante…

Gérard Cholley était venu me chercher. J’avais sans doute envie de retrouver le XV de France. Et nous sommes champions en 1993. Un moment comme ça, ce sont des amis pour la vie. D’autant que nous n’avions pas énormément de talents. Mais c’était sérieux, combatif, avec des liens amicaux très forts. Par rapport aux moyens de nos adversaires, j’estime que ce Brennus 1993 fut un véritable exploit.

Vous passez ensuite par Brive et une nouvelle finale. À l’époque, dans nos colonnes, vous aviez clairement affiché votre désaccord avec Laurent Seigne, votre entraîneur. Pourquoi ?

Brive avait pris de l’avance sur les autres parce qu’on s’entraînait tous les jours, voire plusieurs fois par jour, même si nous avions tous un emploi. On a pu faire des performances un peu grâce à Laurent Seigne mais surtout à Bernard Faure, un super préparateur physique. Il a compté pour au moins 60 % dans la performance de l’équipe. Grâce à lui, on faisait souvent la différence entre la 60e et la 80e minute. Laurent Seigne passait son temps à expliquer que tout ce qui se passait était de son fait : je n’étais pas d’accord. J’étais arrivé au club en même temps que lui, nous étions tous les deux joueurs. J’ai milité pour qu’il devienne entraîneur. Il m’a mis capitaine et à la fin de la saison, il m’a dit qu’il fallait que je parte.

Pourquoi ?

Parce que moi et d’autres ne manquions pas une occasion de rappeler ce qu’on savait de lui. On lui disait : attention, Laurent, reste à ta place. Tu n’es pas responsable de tout. Il y a Bernard Faure. Et puis Laurent Seigne passait la moitié de son temps avec le conseil d’administration pour expliquer que si on voulait continuer à gagner, il fallait surtout le garder à lui. Son credo était de diviser pour gagner. Il a donc fait partir ceux qui lui faisaient de l’ombre. D’autres ont pris le chemin de la sortie avec moi, les Viars, Penaud, Labrousse, Bonventre.

Le club avait-il des moyens financiers supérieurs aux autres ?

Non, je pense que c’est arrivé juste après mon passage. Nous, on bossait. Avec le rugby, on gagnait un peu d’argent, sous forme de primes de matchs. Je travaillais chez Havas voyages.

En 1995, vous faites un grand retour en équipe de France pour la fameuse victoire de Toulouse contre les All Blacks de Jonah Lomu…

Je revenais cinq ans après mon expulsion et on gagne. J’avais presque 30 ans, je savourais davantage les rencontres qu’à mes débuts. À côté des Castaignède, Dourthe, Pelous, Carbonneau et des autres jeunes, j’avais l’impression de sortir d’une grotte.

Malgré un palmarès non négligeable, votre carrière vous laisse-t-elle un sentiment d’inachevé ?

Mon grand regret est d’être resté trop longtemps à Béziers. J’ai eu plus d’affection pour ce club qu’il n’en a eu pour moi. J’y suis revenu à la fin des années 90. On m’a demandé d’aller faire un match en Nationale B, à Nice. J’ai accepté et vlan, je me pète un genou. J’ai voulu me faire opérer et les dirigeants m’ont dit : « Non, non, un peu de musculation. Ça ira, on a besoin de toi pour les phases finales. » J’ai accepté et après l’élimination, quand j’ai reparlé de l’opération, on m’a répondu : « Vas-y, fais ce que tu veux. Tu es libre, tu ne corresponds plus au projet du club. » Je ne m’attendais pas à ce comportement, venant de ce club. Nous étions toujours dans l’après-Lacans. J’étais bien conscient que la reconnaissance du ventre n’existait pas. En fait, mon regret est de ne pas avoir signé, jeune, dans un club avec une préparation plus pointue. Il n’y en avait que deux : Toulouse et Toulon. Je voyais Éric Champ arriver avec tellement de gaz en équipe de France… Il m’expliquait qu’il s’entraînait tous les jours.

Quel est l’entraîneur qui vous a le plus marqué ?

J’ai beaucoup d’estime pour Alain Gaillard. Il n’avait pas été un grand joueur mais quel coach ! Dans la préparation, dans l’analyse vidéo, ce qu’il préparait se vérifiait. Il était si pudique, si modeste. En fait, il était à l’opposé de Laurent Seigne, prêt à marcher sur la tête des autres pour gagner cinq centimètres.

Le joueur qui vous a le plus impressionné ?

Gary Whetton. Dès qu’il est arrivé à Castres, nous sommes partis en stage. Tout le monde est sorti en crampons moulés, lui est sorti en 21 coniques. Il s’entraînait comme il jouait. Quel sérieux ! Il trouvait qu’on se faisait trop de passes alors qu’on ne s’en faisait déjà pas beaucoup. (rires) J’ai croisé beaucoup d’étrangers, la majorité se mettait au niveau des autres. Lui tirait les autres vers le haut.

Pourquoi n’êtes-vous plus revenu en équipe de France après 1995 ?

Jean-Claude Skrela m’a clairement dit qu’il n’y aurait pas de suite. Je crois qu’il avait appris que j’avais joué blessé le second test contre les All Blacks.

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