Les esthètes (4/5) - André Boniface, pourquoi il reste à part

  •   André Boniface, mythique trois-quarts centre du Stade montois, restera comme l’un des joueurs les plus élégants du rugby à XV.
    André Boniface, mythique trois-quarts centre du Stade montois, restera comme l’un des joueurs les plus élégants du rugby à XV. Photo DR - Photo DR
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On ne peut pas parler d’esthétisme en rugby sans évoquer le trois-quarts centre mythique du Stade montois. Par son exigence avec lui-même et le reste du monde, André Boniface reste unique. 

Parce qu’il avait de l’allure

Il est né comme ça. Le buste haut, le regard qui portait loin devant lui. La course majestueuse. André Boniface avait de l’allure, personne ne peut le contester. « Je ne me rendais pas compte comment j’étais. Une fois, ma mère qui n’avait jamais assisté à un match de sa vie nous avait aperçus à la télévision. Elle avait essayé de dire à mon frère de courir comme moi. Il lui avait répondu que c’était impossible. Chacun son style. » Sur le plan individuel, André Boniface était une sorte de successeur du Bayonnais Jean Dauger, de dix-neuf ans son aîné, talent supérieur, dont peu d’images subsistent. « Mon père m’avait amené à Tyrosse qui jouait contre Bayonne. Nous étions derrière les poteaux. Dès la première minute, Dauger reçoit le ballon sur la ligne des cinquante mètres, fait une percée magnifique et se rapproche de moi comme s’il voulait me faire le plus beau des cadeaux et dépose le ballon avec élégance entre les poteaux. J’étais là, tout près à quinze mètres environ. J’avais treize ans, mes yeux d’enfant déjà fan de rugby étaient émerveillés. Cette action restera à jamais dans ma mémoire. »
 

Parce que sa génération a sauvé le rugby

Le plus bel hommage, c’est peut-être Bill McLaren, commentateur mythique de la BBC pendant cinquante ans qui l’a prononcé, sans citer André Boniface d’ailleurs. Un jour cet écossais bon teint expliqua en substance : « Dans les années 60, ce jeu était en train de mourir. J’ai commenté un match entre l’écosse et le pays de Galles avec 111 touches. Heureusement, les attaquants français étaient là…. »

Cette déclaration nous a toujours frappés. Elle a sonné comme la validation des conceptions du rugby d’André Boniface. Il faut toujours juger les joueurs dans leur contexte. Dans les années 50 et 60, les règles du rugby poussaient les joueurs à la facilité, on pouvait taper en touche directement de n’importe où sur le terrain. Certaines équipes usaient et abusaient de cette arme et pas seulement  par temps de pluie. Le désir du jeu de ligne et le goût du rugby offensif relevaient d’une exigence risquée qui a sans doute empêché le rugby à XV de sombrer. En France aussi, certaines équipes ne s’embarrassaient pas de fioritures.

On ne comprend pas l’aura d’André Boniface si on ne mesure pas cette réalité. Le rugby français fut dans les années 60 un vrai moteur. Les Anglais appelaient ça le French Flair. Les esprits chagrins diront que c’était pour flatter notre vanité et mieux nous contrer. Mais avec le recul, les ambitions des Boniface et de leurs condisciples ont préservé la richesse et la diversité de leur sport. « Ce goût du jeu de ligne, en fait personne ne me l’a appris. Ni à Montfort, ni à Mont-de-Marsan. En fait, nous n’avions pas vraiment d’entraîneur à cette époque. Nous l’avons mis au point par nous-mêmes avec le goût de créer le surnombre, le « plus un » par rapport à la défense adverse. C’était aussi le goût du collectif, chacun devait faire son boulot pour que l’attaque réussisse. J’aurais très bien pu chercher la voie individuelle. Mais l’arrivée de mon frère  à mes côtés a aussi joué un rôle dans cette démarche. »

Il nous a expliqué la semaine passée combien sa conception le différenciait d’un Jacky Bouquet par exemple, brillant soliste. « Nous avions cette idée : tu as besoin des autres, les autres ont besoin de toi. » L’amour des offensives et des combinaisons léchées lui valaient des critiques dans son propre club : « Les avants renâclaient parfois : « vous allez nous crever. » Je leur répondais : « vous n’êtes pas là pour vous reposer. » Les gars du pack ont toujours tendance à garder le ballon. » On l’a oublié mais avant sa période, Mont-de-Marsan était une équipe de « terreurs » autour du talonneur Pierre Pascalin.
 

Parce qu’il a perpétué la tradition lourdaise

Mais s’il a créé des choses par lui-même, André Boniface reconnaît une filiation, le grand FC Lourdes. « J’étais allé les voir, leur jeu d’attaque était réglé à la perfection par un joueur extérieur à la ligne, Jean Prat. » Il avait perdu contre ce club la finale 1953 à 18 ans : « En fait d’ardeur, j’admirais les Lourdais non pas pour un titre de plus ou de moins mais pour leur maîtrise en attaque… le jeu collectif des Maurice Prat, Roger Martine, les frères Labazuy, Estrade, Rancoule, Claverie. » En assurant cette transmission, André Boniface a offert quelque chose de décisif au rugby français des années 50 aux années 80.
 

Parce qu’il était un héros littéraire

André Boniface fut d’abord un héros littéraire. On s’explique. Le trois-quarts centre du Stade montois fut l’objet d’une vraie mythification par la presse écrite. Il fut le chouchou de la presse parisienne et de sa plume la plus éclatante, Denis Lalanne, journaliste à L’équipe (puis chroniqueur à Midi Olympique après sa retraite). André Boniface fut son grand sujet d’inspiration. Il en fit un symbole, celui de la beauté d’une offensive bien menée par des athlètes adroits, collectifs et bien proportionnés. Il en fit aussi le symbole du talent méconnu et persécuté par les dirigeants obtus de la fédération. De ce terreau, Denis Lalanne fit émerger une vraie chanson de geste. Source inépuisable de récits épiques ou militants. Il fut suivi par d’autres plumitifs, dont le non moins célèbre Antoine Blondin et même par Julien Gracq.

Les frères Boniface ont aussi bénéficié de l’essor de la télévision qui entrait alors dans tous les foyers français. Il faut imaginer l’impact, même furtif, de leurs courses et de leurs passes croisées sur des gens qui n’étaient pas gavés d’images comme aujourd’hui. Elles laissaient des souvenirs que les mémoires embellissaient. Elles ne repassaient pas en boucle et YouTube n’existait pas.
 

Parce qu’il avait un double

La trajectoire d’André Boniface fut d’autant plus unique qu’elle était associée à celle de son frère, Guy, de trois ans son cadet. Moins majestueux que lui, mais plus électrique, plus agressif en défense. Deux frères au centre du XV de France, on n’avait jamais vu ça depuis les années 20 (les Béhotéghy) on ne l’a jamais vu après. Seule la charnière formée par Guy et Lilian Cambérabéro a autant célébré la complicité fraternelle. Mais dans un autre style, moins flamboyant.
 

Parce qu’on l’associe à un geste magique

André Boniface reste associé à un geste, un trait de lumière éblouissant, la « passe croisée », exercée évidemment avec son frère Guy. « Je courais en travers mais en rentrant quand même dans la ligne adverse. Et puis, hop, Guy venait dans le sens opposé. Il surgissait au bon moment, et ça faisait exploser les défenses. Je précise que la plupart de ces passes croisées étaient improvisées, même si dans les tribunes, les gens les annonçaient et les attendaient. Nous, deux secondes avant, on ne savait pas qu’elles auraient lieu. »

Cette fameuse passe croisée, symbolisait l’adresse et l’entente des deux frères, presque leur osmose. En étaient-ils les inventeurs ? « En tout cas, nous l’avons mis au point nous-même, c’est venu comme ça, comme une solution de secours quand on manquait un cadrage débordement. » Dans un jeu de ligne ou les combinaisons étaient mises en valeur, la « passe croisée » était donc une exception, une inspiration, une respiration qui confirmait la règle.
 

Parce qu’il était un « bon client » et un cabochard

André Boniface était un vrai bon client pour les médias, toujours prêt à défendre ses convictions, avec un vocabulaire riche, un sens de la formule et le courage de s’opposer aux sélectionneurs (Le Roux, Basquet), aux arbitres, aux capitaines du XV de France (François Moncla) ce qui en faisait un cabochard aux yeux de certains. Un fort caractère assurément, exaspérant parfois. Ses discours de militant renforçaient évidemment le symbole du talent incompris. Jusqu’à son dernier match avec les Bleus en 1966 à 32 ans quand il fut viré, avec son frère pour une interception galloise d’une passe de Jean Gachassin alors que les frères Bonifaces n’avaient pas touché le ballon. Ses fâcheries avec les sélectionneurs ont alimenté une certaine tradition du rugby français pour la polémique et la dialectique de l’esthétisme et du pragmatisme.
 

Parce qu’il a rendu la province « branchée »

André Boniface a vécu toute sa carrière, dans un seul club, Mont-de-Marsan. Il y a même vécu un titre de champion de France en 1963 contre…. Dax, le voisin. À l’époque d’André Boniface, les Landes, département rural étaient un conservatoire de l’excellence. On y trouvait un international à chaque coin de rue ou presque. Le style du Stade montois était une référence que les médias célébraient largement. Il n’y avait pas besoin de partir pour une métropole pour pratiquer un rugby de rès haut niveau.
 

Parce qu’il a vécu une tragédie

André a perdu son frère chéri, Guy le jour de l’an 1968 des suites d’un accident de la route. Ce terrible coup du destin a fini, hélas, de donner une aura spéciale à son destin. Et en même temps, tant de supporters ont pu enfin s’identifier à lui et s’associer à son malheur. Certains l’avaient vécu où le vivraient, loin des feux médiatiques. Pendant un an, il n’entra plus dans un stade de rugby.

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Les commentaires (1)
jmbegue Il y a 12 jours Le 06/09/2021 à 17:41

En vous lisant, je pensais à Laporte qui disait que André Boniface avait tout raté dans sa vie.