Il y a trente ans... Le fabuleux départ d’Albert Ferrasse

  • Il y a trente ans, le célèbre Albert Ferrasse quittait définitivement le pouvoir après une extraordinaire crise finale et une utlime entourloupe aux dépens de Jean Fabre, pourtant sacré par les urnes. Il y a trente ans, le célèbre Albert Ferrasse quittait définitivement le pouvoir après une extraordinaire crise finale et une utlime entourloupe aux dépens de Jean Fabre, pourtant sacré par les urnes.
    Il y a trente ans, le célèbre Albert Ferrasse quittait définitivement le pouvoir après une extraordinaire crise finale et une utlime entourloupe aux dépens de Jean Fabre, pourtant sacré par les urnes. Photo DR
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Il y a trente ans, le célèbre Albert Ferrasse quittait définitivement le pouvoir après une extraordinaire crise finale et une utlime entourloupe aux dépens de Jean Fabre, pourtant sacré par les urnes. Quelle leçon de politique, au sens croustillant du terme.

Àonze heures moins cinq, il quitta la Cité d’Antin, siège de la FFR juste après avoir voté. Vêtu d’un manteau bleu, Albert Ferrasse traversa l‘énorme grappe de journalistes avides, encadré d’une sorte de service d’ordre emmené par un certain Claude Atcher. On se souvient de France 3 qui capta une bribe de réaction : «Vous savez, c’est le rugby. Je ne veux pas parler… » On remarquait qu’il souriait, d’un air patelin, peut-être fier d’un dernier fait d’armes. Puis comme une rock star, il s’engouffra dans une R25, noyé sous une nuée de photographes, de cameramen et de radio reporters. Il accorda encore deux mots à la sauvette avant que les pneus ne crissent : « Je pars à la campagne, la retraite est arrivée. C’est une bonne chose. Non, aucun regret. » Le patron de la FFR quitta ainsi le pouvoir après un vote secret qui devait alimenter sa légende.

Lui qui aimait tant trancher, à qui avait-il accordé sa dernière voix ? En cette fin 1991, Albert Ferrasse tirait ses dernières cartouches, comme un vieux matou, avant de quitter ses fonctions après 23 ans de règne. Le rugby français venait de traverser sa plus terrible crise. La péripétie finale, ce fut ce scrutin extraordinaire du Comité Directeur. Jean Fabre, patron de la liste gagnante, majoritaire mis largement en minorité au profit de Bernard Lapasset, qui n’était même pas officiellement candidat.Ce fut le dernier coup d’éclat du vieux chef, 74 ans. La manifestation crépusculaire de son inégalable pouvoir d’influence, même lorsqu’il se trouvait en position de faiblesse apparente.

Depuis deux ans environ, le pouvoir de Ferasse vacillait, de l’intérieur d’abord, sous les coups du bouillant Jacques Fouroux, son soi-disant fils spirituel, qui voulait sa place ; puis de l’extérieur, sous ceux de Jean Fabre, président moderniste du Stade Toulousain classé à gauche. On pensait Ferrasse balayé par le vent de l’Histoire. Mais au printemps 1991, premier sursaut héroïque : il fit alliance avec Jean Fabre, celui qu’on présentait comme son opposé total. La carpe et le lapin sur la même liste, avec en plus quelques lieutenants ferrassiens (dont Lapasset). Derrière ce coup de théâtre ahurissant, difficile de ne pas voir un dernier baroud d’honneur du vieux césar, prêt à tout pour barrer la route à son Brutus. Le mousquetaire Fouroux s’avoua vaincu et jeta l’éponge, pour laisser ses idées à Robert Paparemborde, son ancien coéquipier de 1977.

Une alliance de la carpe et du lapin

L’improbable ticket Ferrasse-Fabre gagna nettement les élections et Albert Ferrasse parvint même à rester président de la FFR jusqu’à la fin de l’année 1991, histoire de vivre la Coupe du Monde dans le costume présidentiel. Pas mal, pour un homme qu’on disait en bout de piste. Il aurait pu s’arrêter là. Il aurait dû. Jean Fabre devait prendre la présidence en décembre 1991, ça ne faisait pas un pli. C’était promis. Mais en 2010, Fabre nous avait déclaré : « Mais nous avions gagné les élections sur mes idées et elles avaient été plébiscitées par le congrès de Blois… Nous avions réussi une mobilisation exceptionnelle des clubs qui avaient pu voter pour nous… Le rapport de force était devenu défavorable à Ferrasse. S’il n’était pas venu sur notre liste, il n’aurait pas pesé assez lourd pour rester au Comité Directeur. »

Le Toulousain avait accueilli l’Agenais et ses lieutenants sur sa liste, dans une attitude de grand seigneur. Avec le recul, on y voit de la naïveté. Il avait introduit le ver dans le fruit, car même sur la pente descendante, Ferrasse était capable de tirer bien des ficelles.

En ce 14 décembre, l’ancien patron quitta donc le siège de la FFR sans plus de commentaires. Il devait rejoindre Agen le soir-même. Il avait laissé une jolie bombe à retardement. Car Jean Fabre avait donc en face de lui un Comité Directeur avec une majorité divisée entre Fabristes et les Ferrassiens, avec la tendance Paparemborde en guise d’opposition. À dix heures, le vote avait commencé A onze heures, la nouvelle tomba, Jean Fabre était largement battu par 21 voix contre 10 et Bernard Lapasset, inconnu du grand public, se retrouvait président.

« Vous savez la vie est difficile »

Quelques semaine plus tôt, Ferrasse et Lapasset étaient passagers de la même voiture. Le chauffeur entendit l’ancien patron glisser à son poulain : « Tu peux y aller… ». Bernard Lapasset comprit le message, il aurait la main pleine au moment du scrutin. Il n’avait qu’à se présenter. Pour ce fonctionnaire des douanes jusque-là assez discret, président du Comité Ile de France, fils d’un ami d’Albert Ferrasse, une voie royale s’ouvrait (lire midi Olympique du 13 décembre 2021). Dans les jours précédents, la presse avait repéré quelques conciliabules et rendez-vous secrets. Et même un échange Ferrasse-Paparemborde. Mais pourquoi ce dernier coup de griffe de Ferrasse envers celui qui lui avait ménagé une sortie digne ?

Il y a plusieurs versions. Jean Fabre se serait montré trop raide depuis quelques mois, Ferrasse n’aurait pas apprécié que Max Guibert, lieutenant de Fabre, lui demande un document écrit enfermé dans un coffre pour s’assurer de son départ avant la fin 1991. Sur un plan plus général, les Ferrassiens n’auraient pas supporté qu’un universitaire toulousain étiqueté à gauche, porté par les résultats de son club remplace le traditionnel pouvoir agenais. La presse avait rapporté des tensions au sein d’un CD du 7 décembre, Fabre s’était pris la tête avec les Martin, Lesbats, Lapasset, jusqu’à demander leur exclusion.

« Je me doutais qu’il allait se passer quelque chose. Ils avaient lancé une campagne de dénigrement contre moi pendant les six derniers mois. Je n’étais pas de leur monde, ils ont retrouvé les vieux réflexes. Peu de temps avant, après une réunion, je les avais vus un par un, en leur rappelant leur engagement. Beaucoup avaient regardé leurs godasses… », nous confia encore Jean Fabre.

«J’ai voté pour Fabre, et je l’ai dit à Lapasset. Ne commencez pas… Si on vient me chatouiller là-dessus, je vais dire des choses drôlement désagréables moi aussi. » Albert Ferrasse, ancien président de la FFR

Et puis, il y avait eu cet épisode terrible. Albert Ferrasse en personne qui était sorti de sa réserve pateline pour invectiver sans ménagement Georges Domercq, l’ancien arbitre, proche de Fabre à qui il reprochait un entretien accordé à notre confrère Richard Escot de l’Equipe. Domercq en fit même un malaise. À la veille de son départ, le président pouvait encore sévir, le message était lancé. En septembre, Albert Ferrasse avait donné un entretien sybillin à La Montagne qui lui demandait qui serait le prochain président.. « Officiellement, c’est Jean Fabre. J’ai pris des dispositions avec lui. Mais, est-ce que je convaincrai les trente -cinq membres du comité directeur ? Vous savez, la vie est difficile.» Oui, la vie est difficile, pleine de chausse-trappe et d’imprévus. Pour Ferrasse, c’était normal : pour obtenir le pouvoir, il fallait savoir déjouer les pièges, sauter par-dessus les mines et canarder les opposants. Une vision machiavélienne, aux antipodes de la franchise un rien « boy scout » de Jean Fabre.

La politique, ce n’est pas que de l’arithmétique

« Nous sommes passés au vote. J’ai demandé un vote à main levée. Ils ont refusé. Nous sommes passés au vote secret et là, le nom de Bernard Lapasset est sorti. C’est pittoresque, car il n’était même pas candidat. Avant le vote, j’avais demandé s’il y avait un candidat et personne n’avait bronché. Mais la tendance Ferrasse et la tendance Paparemborde ont fait alliance contre moi. Il y a eu des tractations secrètes entre les deux parties. » Le piège s’était refermé, Ferrasse pouvait s’éclipser au milieu des flashs et des micros tendus.

À treize heures, il devait prendre l’avion pour Toulouse où, incroyable ironie, Jean Fabre et Max Guibert avaient pris place. Pendant ce temps, la presse faisait ses comptes. Qui avait voté quoi ? Qui avait trahi Jean Fabre ? Certains Ferrassiens juraient qu’ils avaient respecté l’engagement pro-Fabre mais le total des voix prouvait qu’il y avait un menteur parmi eux. Le candidat malheureux déclara : « Ferrasse n’a pas voté pour moi, j’en ai la quasi-certitude. Il aurait dû montrer son vote, comme il me l’avait dit un jour. Là, au moins, il n’y aurait pas eu d’ambiguïté. »

Ce fut donc la foire aux suspects avec Ferrasse en premier cité. Le lendemain, de retour à Agen, il avait enfilé sa tenue kaki, prit son fusil et siffla son chien pour aller taquiner la grive sur les bords de la Garonne. Henri Nayrou, rédacteur en chef de Midi Olympique parvint à le joindre pour une interview trépidante, curieusement peu mise en valeur d’un point de vue éditorial : « Je n’ai pas tiré droit, ce matin » expliquait-il en préambule, l’humeur enjouée. Avant de durcir le ton face aux questions incisives : « J’ai voté pour Fabre et je l’ai dit à Lapasset. Ne commencez pas… Si on vient me chatouiller là-dessus, je vais dire des choses drôlement désagréables moi aussi. Que ceux qui s’amusent à dire que j’ai trahi la parole donnée se méfient. Il leur tombera sur le dos un procès en diffamation. »

La rouerie et l’habilité de Ferrasse étaient telles qu’on avait envie de croire à ses dénégations. Comme souvent, avec ce genre de « bête politique », le plus intéressant fut les sous-entendus, « Le papier signé sur votre départ avant la fin 91et mis dans un coffre », ça vous a déplu souverainement dirons-nous… » avançait le journaliste. « Je réponds que ma parole devait suffire » opposait-il avec laconisme. Puis, au fil des questions, il se déboutonnait : « J’ai voté Fabre, mais je ne pouvais pas faire plus… Jean ne m’a pas écouté. Je lui avais rabâché de se rapprocher de mon groupe. Je l’ai même amené en tournée pour ça… J’ai tout tenté, j’ai même essayé de raisonner Paparemborde.Jean est agrégé de mathématiques, il aurait mieux fait d’être agrégé de diplomatie. » Ses propos sont un chef-d’œuvre de rouerie. On essaie de décrypter, Fabre n’a pas été assez conciliant… La politique, ce n’est pas que de l’arithmétique. Ferrasse l’avait compris depuis longtemps. C’est aussi la gestion des passions et des ego des hommes.

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