« Tu ne gagnes pas avec des agneaux », les confidences de Franck Azéma (1/3)

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    « Tu ne gagnes pas avec des agneaux », les confidences de Franck Azéma (1/3)
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En six mois, Franck Azéma a sorti le RC Toulon de la torpeur. Pour Midi Olympique, le manager varois s’est livré sur son début d’aventure, sa méthode et sur l’avenir des Rouge et Noir.

Lors de votre venue, on suppose que vous avez réalisé un audit. Qu’est-ce qui ne fonctionnait pas au RCT ?

Je ne veux pas faire de langue de bois. Je m’en fous qu’on parle de ça. Il y a des choses qui me remontent encore aujourd’hui. Le plus intéressant, c’est ce que l’on fait maintenant. Je ne suis pas là pour juger ce qui a été fait avant. Si Toulon s’est retrouvé dans cette position, ce n’est pas la faute d’une seule chose. Ce n’est jamais un gros truc. C’est l’addition d’une multitude de choses qui, bout à bout, fait tomber la bascule du mauvais côté. Je voulais rééquilibrer ces choses, prendre des petits gains qui, peu à peu, font basculer la balance du bon côté. En vérité, tout ce processus s’est mis en place de manière naturelle. Tout le monde s’y tient. Je vous assure, je n’ai pas perdu d’énergie à analyser ce qui n’était pas bon. Ça allait me servir à quoi ?

Dans toutes les situations négatives, on essaie de tirer un bilan dans le but d’améliorer l’avenir, non ?

Contrairement à tout ce qui a été dit, je ne suis pas arrivé sur un champ de ruines. Il y avait des fondamentaux et des bases. Si le club était en difficulté, ce n’était pas le fait de Patrice Collazo. Je sais comment ça marche : quand ça ne fonctionne pas, il faut trouver un coupable. Ce n’est pas moi qui vais vous dire que c’était la faute de Patrice.

De l’extérieur, et même vos joueurs le disent, votre apport semble indéniable…

J’ai essayé d’apporter ce que je suis, ce que j’aime dans le jeu, dans la façon de travailler mais surtout la manière dont j’ai envie de vivre avec les mecs. Aujourd’hui, ça fonctionne, mais la réalité est que c’est grâce à l’investissement de tous : du président, jusqu’à la personne qui porte les maillots en passant par les joueurs et les membres du staff. Tout le monde a consenti à faire des efforts pour que Toulon se remette en route. Je me suis basé, avec mon staff, sur ce qu’on pouvait maîtriser : le terrain. Je suis présent pour développer ça. Tout le staff a foncé là-dedans. Je n’ai pas passé du temps à les convaincre. Évidemment que, parfois, ils doivent avoir des doutes. Je ne sais pas où ça va nous amener. C’est encore loin d’être abouti.

Vous venez de dire « apporter ce que je suis » : comment avez-vous soigné au quotidien ce groupe cabossé pour en tirer le meilleur ?

Je suis toujours à la recherche du juste milieu. L’ensemble du club doit se sentir considéré dans le projet. Ça concerne aussi bien le staff, les joueurs que les employés. Tout le monde compte. Je voulais instaurer une bonne atmosphère de travail. Après, on peut regarder la qualité de nos joueurs : Ollivon, Etzebeth, Parisse… Au-delà de ces CV, ils ont une telle exigence, une telle envie de s’y filer chaque week-end. C’est ça qui est bon. Ce sont eux qui envoient le meilleur des messages. Je ne dis pas que ça a été facile, c’est juste qu’on a pris d’autres habitudes. On se doit d’avoir une exigence sur le long terme. Je veux que mes joueurs aient l’ambition d’apprendre tous les jours. J’apprends de mes mecs. Un mot, une situation, une idée… Je me dis que ce n’est pas con et que je vais l’utiliser dans un contexte. Sur cet aspect, nous avons un effectif riche grâce à des gars comme Paia’aua, Kolbe… Pour ceux qui ont un CV moins étoffé, comme Villière, ils ont su aussi se montrer à la hauteur.

Vous avez formé un noyau de leaders dès votre arrivée. Pourquoi ?

Je n’ai pas choisi. J’ai fait une élection pour nommer mes leaders. Tout doit ressortir du groupe. La chose la plus importante, au même titre que le terrain, c’est le vestiaire. Ce vestiaire, il doit être vrai. Si c’est du préfabriqué, ou si c’est ce que Franck Azéma veut que cela soit, c’est faux. Je peux essayer d’éduquer et d’aider. Mais, ce qui m’intéresse, c’est le fait que mon vestiaire soit authentique. Tu ne gagnes pas avec des agneaux. C’est bon d’avoir des mecs de caractère.

Cette méthode, peut-on la comparer à un mode de management participatif, voire plus en la nommant comme un management démocratique ?

Je n’aime pas trop ces termes. Dans une journée, on passe par tous les états. Parfois, j’exprime quelque chose qui n’est pas négociable. Ils n’ont pas leur avis à donner. Gérer un groupe, c’est semblable à l’éducation d’un enfant : parfois tu l’aimes, d’autres fois… (rires) Je ne me dis jamais : « Je vais être dans le participatif pendant trois semaines, puis dans le directif l’autre semaine. »

Continuez…

Avec le staff, on se sert de ce groupe pour avoir des retours. Petit à petit, on tombe dans le qualitatif grâce à la confiance. Ils sont aussi en train de nous tester. Quand ils font remonter quelque chose, ils y sont attentifs. Ils redeviennent acteurs dans le cadre du rugby et de l’extra-rugby. À partir du moment où tout le monde est respectueux, je peux tout entendre. Ils ont le droit de me dire qu’un entraînement n’est pas bon. Ça ne me fait pas plaisir (rires). Mais, ça reste nécessaire pour améliorer tous nos aspects.

Venir à Toulon, ça m’a donné un coup de pied au cul. La situation n’était pas au beau fixe. Il y avait du boulot.

Cette méthode a permis une remontée fantastique. Derniers du Top 14, rêviez-vous toujours du top 6 ?

J’ai toujours rêvé du top 6. Je n’en ai jamais parlé ouvertement. Au fond de moi, je sais où je veux aller. Ça, ça nous appartient. C’est notre histoire. Ça ne m’empêche pas d’être réaliste, on doit y aller marche par marche.

Vous prenez plutôt l’ascenseur en ce moment, vous êtes la meilleure équipe du Top 14 en termes de points pris sur les dix dernières journées…

Ces statistiques sont tangibles. Elles nous ont permis d’avoir de la certitude et de la confiance. Ce n’est pas le fruit du hasard. C’est grâce au travail des joueurs et à la vie du groupe. La façon dont ils vivent entre eux, en ce moment, c’est très important.

C’est-à-dire…

Il faut que vous en parliez avec eux (sourire). J’entends, je vois. On sent ce petit truc. Il y a une bonne atmosphère. Le rugby, ça reste de la remise en question. Tant que tu génères ça, que tu fais les efforts pour l’entretenir, ce truc grossit. Si tu es attentiste dans cette atmosphère, tu es mort. On n’est pas dans le relâchement. On a envie de plus de qualité dans nos entraînements, dans l’investissement, dans la façon de vivre ensemble. On se doit d’avoir de l’ambition.

Sentez-vous la pression sur Toulon ?

Par les résultats, les gens s’attardent sur nous. Mais ça ne m’intéresse pas. Vous savez, Toulon a encore une grosse marge de progression pour être dans la satisfaction. On se doit d’avoir ça en tête.

Quels points sont encore perfectibles ?

On doit être plus précis dans les détails. Un coup gagnant, il se joue sur dix centimètres : un appel, un faux appel, une entrée sur le ruck. Dans la prise de décision, on se doit d’être plus synchronisés de manière collective. À côté, les standards doivent toujours être présents.

Toulon fête les 30 ans du titre de 1992. Beaucoup d’anciens font un parallèle avec cette relève. Êtes-vous superstitieux ?

Pas du tout. Je profite de cette réponse pour dire que si des anciens veulent venir au club pour boire un café, ils sont les bienvenus. C’est grâce à eux que ce club a une telle identité, un tel héritage. À chaque fois qu’un mec viendra ici, on le valorisera. Ça sera une opportunité de les présenter au groupe. En 1992, il s’est passé quelque chose entre eux. Ils s’aimaient, avaient envie de partager et de s’y filer ensemble. Il n’y avait rien qui pouvait les séparer. Chaque groupe titré, il y a ce même lien entre les gens. Si tu ne crois pas en l’humain, tu ne crois en rien. Il faut faire confiance.

Peut-on encore user des mêmes recettes ?Aujourd’hui, tu actives toujours les mêmes leviers. On ne les répète pas de la même manière. En revanche, les mêmes choses sont réalisables. On ne s’enflamme pas. Nous ne sommes même pas dans le top 6. On ne doit jamais oublier que le poids de l’histoire est important, ici. Mais il n’est pas un inconvénient. C’est un atout. À cette équipe de se construire son histoire et d’ajouter un nouveau poids.

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Propos recueillis par Mathias Merlo
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