Amateurs - Père et fils coéquipiers, la saga des Lecocq à Douai

  • L’arrière Mattéo, le deuxième ligne Jean-Marc, et l’ailier Corentin, le père Lecocq entouré de ses deux fils, posant ensemble après leur victoire dans le derby du Douaisis contre le Forest.
    L’arrière Mattéo, le deuxième ligne Jean-Marc, et l’ailier Corentin, le père Lecocq entouré de ses deux fils, posant ensemble après leur victoire dans le derby du Douaisis contre le Forest. Photo Daisie De Gueltzl
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Le derby des Hauts-de-France disputé entre Le Forest et Douai opposait deux équipes dans lesquelles jouaient ensemble des pères et leurs fils. À Douai, la famille Lecocq est devenue l'un des moteurs du club local. Où comment transporter des liens familiaux puissants dans l'apprentissage en commun d'un sport de partage.

Il existe des rencontres de rugby, davantage que d’autres, qui accoudées sur des liens humains singuliers, disent à quel point ce sport dans son expression même la plus basse, rend au monde sa part fébrile de douce fraternité. Il se jouait à Le Forest dans les Hauts-de-France il y a quinze jours le derby du Douaisis.

Sous la caillante hivernale du mois de décembre givrant le sud de Lille, au moment où quatorze millions de téléspectateurs se réchauffaient à la qualification de l’équipe de France de football en quarts de finale du mondial, la cinquantaine des spectateurs disséminée le long de la main courante du stade Courmont, a vécu la petite grâce d’un moment aussi riche qu’il fut décevant.

Un affrontement à la vie à la mort, ce derby ressuscité entre Le Forest et Douai ? Le Forest en a pris quarante dans une mollesse coupable d’assez peu de réactions. Entre ces deux clubs basés à cinq kilomètres l’un de l’autre, il fut un temps où la générosité des échanges se comptait comme dans le Sud au nombre de pains échangés. Le rugby moderne a mis là-bas comme ailleurs un terme à ce folklore, et ici en particulier, les difficultés à faire croître le rugby des zones déshéritées, a transformé l’exercice de violence formelle en échanges pacifiques.

En ce dimanche de ciel aussi bas qu’il est dit dans la chanson, l’équipe de Leforest ne présentait pas de réserve, faute de monde. Elle ne disposait pas non plus vraiment d’un entraîneur, le préposé volontaire ayant déclaré forfait à la suite d’une blessure à un genou. Une autogestion guide l’action locale, et ils se comptaient dix à l’entraînement quelques jours avant le match de l’année. Les deux équipes ne s’étaient pas rencontrées depuis trois ans, séparées d’une division depuis la montée administrative de Leforest en Promotion-Honneur. La refonte des compétitions fédérales les avait réunies de nouveau en deuxième échelon régional.

On allait voir ce qu’on allait voir. « Et je suis vraiment blasé », dira Philippe Duval, à l’issue de cette déculottée subie à domicile. Le seconde ligne de Leforest, à l’âge canonique de 47 ans, la barbe éreintée et le tatouage délavée par ce calvaire, avait de nouveau tamponné sa licence la saison dernière dans le désir de partager leur passion commune avec son fils Matthys. Il l’avait éduqué à l’école de rugby avant qu’il ne parte au basket sous d’autres cieux. Lui revenu à leurs amours depuis un an, ils allaient vivre ensemble ce match de toujours. Ils sont tombés avec leurs coéquipiers sans avoir tout à fait sorti leurs armes des fourreaux, face à une bande adverse plus motivée, vraiment plus motivée, et pour ainsi dire, ils se sont fait massacrer en famille, par une autre famille.

Les Lecocq, de Douai !

En face, l’équipe de Douai présentait dans son groupe depuis un mois, la petite assemblée des Lecocq. Le père, Jean-Marc, de sa carrure solide de seconde ligne blanchi de 37 ans, a franchi une fois la ligne d’essai. Son fils Mattéo a plongé deux fois dans l’en-but. Le beau-fils Corentin les accompagnant sur son aile, et composant avec son demi-frère, deux des côtés du triangle arrière. Leur succès, leur récompense, a produit sur leur famille la joie des jours immenses. La maman Soizic et sa plus jeune fille Laylis dominaient l’assistance de leurs encouragements.

À l’extérieur, Soizic se déplace en voiture personnelle. Seules les deux heures de route jusqu’au Touquet lui avaient fait manquer ce déplacement. Elle raconte sans rire : « Je m’en voulais, je me suis excusée. Je lui disais que ça faisait drôle de ne pas être là ». À la fin de cette journée de derby déséquilibré, dans le sentiment de la fierté la plus totale, cette famille goûtait son engagement des uns pour les autres. Ils ont apporté au rugby leur poésie personnelle, sans disposer pourtant d’une tradition ancestrale. Sept ans en arrière, ce sport n’existait pas encore pour eux. Leur famille seule faisait leur cocon, dans ce microcosme douaisien si bien habité. Leurs grands-parents habitaient Douai. Leurs parents habitaient Douai. Enfants, voisins de quartiers, Soizic et Jean-Marc se fréquentaient, avant que les parents de Soizic ne déménagent ailleurs, toujours dans Douai.

Des noces en retrouvailles

Des années plus tard, elle ne l’avait pas reconnu la première fois qu’elle l’avait revu, au hasard d’une cérémonie familiale. Son frère avait confié l’animation musicale de son mariage à Jean-Marc. « Tu le reconnais, c’est Lecocq », les avait-il présentés, alors que tenant dans chacune de ses mains ses deux premiers enfants, à l’âge de 23 ans, elle achevait déjà une première existence. Lui avait dix-neuf ans. Leur coup de foudre était officialisé trois mois plus tard, alors que Jean-Marc animait cette fois-ci l’anniversaire de l’oncle de Soizic, un autre Douaisien.

Le DJ a tout balancé, les petites histoires et les petites activités, pour se mettre au bras de celle qui deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants. Ses deux beaux-enfants nomment "papa" cet homme qui les a pris complètement dans sa vie à leur plus jeune âge. Pour le rugby, la chose belle et singulière dans la trajectoire rigoureuse de ce frigoriste de métier, qui embauche à sept heures tous les matins, tient toujours à cette façon qu’il a d’épouser intégralement ses passions.

Il y avait un peu goûté, au rugby, vers l’âge de treize ans. À Douai, toujours à Douai. Mais à sa question sur les subtilités du règlement, son éducateur de l’époque l’avait renvoyé à une lecture rébarbative du livret fédéral, impropre à ses instincts. Le jeune adolescent avait fui en courant. La reprise de contact se ferait dix-sept ans plus tard au hasard d‘une rencontre internationale. Un grand classique, c’était il y a sept ans, il faisait le cadeau d’un match au stade de France à son beau-fils Corentin.

Corentin a adoré, et alors ils se sont rendus au club de Douai, et tandis que le jeune homme chaussait ses premiers crampons, la carrure du papa incitait un dirigeant à sa débauche. Le fiston chez les moins de 18 ans, et lui happé en seniors, son jeune fils Mattéo faisait valoir ses droits à les accompagner. Et cette famille dans son intégralité, découvrant sa nouvelle passion à mesure des années, d’épouser chacun des rites de l’amateurisme engagé.

Derrière le bar, ou à la rénovation collective du club-house de ses mains qu’il prête en toutes occasions, devenu capitaine de vie sympathique d’un groupe de joueurs dont il est l’aîné, l’action de Jean-Marc est parfois prolongée par celle de son épouse, qui sert à l’occasion des croque-monsieurs après les matchs à domicile, la plus jeune des filles distribuant la présence de ses treize ans en desservant les tables. Elle aussi a joué un peu au rugby, « mais il faisait trop froid ». À 20 heures à la fin du dimanche, on plie les gaules, retour à la maison, tout le monde décolle tôt le lendemain matin.

La fierté

Corentin occupe un poste de manutentionnaire. Mattéo pétrie le pain dans une boulangerie dès cinq heures sonnées. Le week-end, il embauche à trois heures. Mais il avait décidé au début de la saison, dès lors que sa majorité aurait sonné, de s’astreindre à une gymnastique disciplinaire le dimanche, pour monter des juniors en première, et partager l’intimité du vestiaire avec père et frère. À 18 ans sonnés, il y a un peu plus d’un mois, c’est après sa sieste conventionnelle dominicale qu’il les avait rejoints la première fois, contre Hazebrouck. Ils jouaient ensemble leur quatrième match en commun au moment du derby contre Le Forest.

Jean-Marc avait gardé jusqu’au bout le secret de leur triple titularisation. Dans cette tranche de vie du rugby douaisien, lui avait appris le vendredi soir la composition d’équipe, à l’occasion d’une virée à la Sainte-Barbe, la fête des pompiers. Son entraîneur Romuald Hyfbergue, un ancien coéquipier, pompier volontaire, la lui avait glissée dans une confidence. Motus et bouche cousue, respect du protocole oblige, ses fils l’avaient apprise au moment de la communication officielle du samedi après-midi. "La fierté, disaient-ils en chœurs, la reconnaissance en bandoulière, juste avant de partir la défendre sur le pré. « Papa n’aime pas qu’on se rabaisse, il nous dit toujours qu’on peut le faire. Ça nous pousse. Nous sommes tellement contents de jouer ce match ensemble. » 

« Je sors un peu des rencontres si je m’aperçois que l’un d’eux semble blessé », confesse le père, une âme au caractère si tranquille, qu’il en irriterait son entraîneur. Contre Le Forest, ce n’est pas le soigneur qui est venu assister Mattéo pour qu’il reprenne son souffle à la suite d’un mauvais choc.

Et alors que ce jeune adulte débute ses absences à la vie familiale par ses contraintes de boulanger, et que le plus âgé, vient tout juste de quitter le domicile pour lancer l’indépendance de ses 23 ans, tous se recomposent complètement chaque week-end dans ce moment épique du dimanche à 15 heures. Il y a sept ans, il n’y avait rien. À la fin de ce derby un peu foireux contre Le Forest, les Lecocq gagnant contre les Duval dans un pétard mouillé à l’indifférence générale, sur cette terre du Nord où ce sport mineur à l’ombre du football roi, peine comme toujours à rassembler ses ouailles, la bravoure du volontariat joyeux symbolisé par ces engagements familiaux, rendait au rugby ses couleurs les plus subtiles, que ses chromatiques de la victoire et de la défaite.

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Guillaume CYPRIEN
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