• George Kruis et Maro Itoje des Saracens célèbrent le titre de champion d'Europe
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Edito

Cours d’anglais

L'édito d'Emmanuel Massicard... La finale Saracens - Leinster devait être le sommet de la saison européenne. Bonne nouvelle, l’affiche a tenu ses promesses. Elle fut même digne du choc des Titans annoncé. Un bémol ? Oui, d’évidence. Sans vouloir jouer les tristes plumes, nous regretterons longtemps la trop grande -quasi exclusive- utilisation du jeu direct, c’est-à-dire à une seule passe. Disons-le franchement, avec le nombre de talents déployés sur le terrain, l’opportunité était belle pour accoucher d’une finale encore plus grande. Encore plus belle. Géantissime !

Cette tendance à la "monogamie" -dans le jeu s’entend- n’est pas surprenante. Samedi à Newcastle, elle fut portée au plus haut de l’intensité avec ce rugby construit pour concasser l’adversaire en même temps qu’il permet d’assurer la conservation du ballon, jusqu’à nous donner l’impression d’une satiété. L’impression, seulement…

On le sait, les Irlandais brillent dans ce petit jeu qui nous mène de ruck en ruck sur la ligne d’affrontement, capables qu’ils sont de multiplier à vive allure les temps de jeu à une passe pour mieux fissurer l’adversaire. Mais contre les Saracens, le Leinster a finalement trouvé son maître, comme la sélection irlandaise avait été matée dans le dernier Tournoi des 6 Nations par les montées défensives et la précision chirurgicale du XV de la Rose. Muselés, les Irish. Incapables d’avancer et de toucher les extérieurs où s’accélère habituellement leur jeu. Joe Schmidt et sa troupe ne peuvent ignorer cette vérité au risque de déchanter face à des adversaires aussi bien préparés lors du Mondial.

Ce cours d’anglais nous dit combien cette fameuse puissance reste accrochée à l’étendard "british", notre adversaire majeur au Japon. Et il témoigne là encore du chantier qui attend le XV de France cet été lors de sa préparation. Marginalisés à force d’échecs, les Bleus devront se reconstruire dans l’urgence autour d’un triptyque « maîtrise technique, puissance et vitesse » qui revêt encore des airs de triangle des Bermudes.

L’autre leçon majeure de ce week-end glorieux de Coupe d’Europe réside dans la remise en question du modèle irlandais que l’on disait exemplaire et vertueux à tous les niveaux, avec ses quatre provinces posées sur le piédestal fédéral. Dans les faits, elles réservent leurs meilleurs joueurs pour la sélection nationale et la Champions Cup, au détriment du Pro14 où se forme la jeunesse du Trèfle loin de la concurrence des stars étrangères. Chacun ses priorités.

Sexton peut bien jaillir du congélo dix fois par an avec l’équipe d’Irlande et cinq à six fois de plus avec le Leinster sur la scène européenne, il a terminé "rincé" face aux Saracens. Même constat pour ses partenaires, si éclatants face au Stade toulousain. Confrontés à la densité d’un pack de Mammouths, ils ont perdu leurs pouvoirs magiques.

Ici, la fraîcheur a trouvé ses limites face à l’armada des "Sarries". Mais ne nous leurrons pas, au terme d’une compétition aussi exigeante que la Champions Cup c’est toujours le physique qui dessine les champions. Et toujours la profondeur du banc des remplacements qui forge la gloire d’un champion.

Sur les fondements de la puissance (physique et financière), les Saracens l’ont donc emporté. Avec eux, le rugby des clubs renvoie pour un temps les provinces (galloises, écossaises, irlandaises) à leurs chères études. C’est la preuve que le modèle anglais et français, aussi isolé soit-il de par le monde, reste compétitif à l’échelle continentale, malgré la multiplication des rendez-vous imposés aux joueurs.

Ceci dit, rien n’est jamais acquis. Surtout chez nous, en France, où le pouvoir bicéphale qui régit le rugby peine à concrétiser dans les actes les principes d’une cause commune -de la fédération jusqu’aux clubs- autour des Bleus. Pourtant, il faudra que les choses évoluent pour que l’on sorte enfin de l’impasse et que la force du Top 14 se conjugue avec la sélection.

Voilà tout le défi du tandem Galthié-Ibanez. Tout ce que l’on attend d’eux dès les premiers mois de leur futur mandat, en profitant de la lune de miel que devrait leur accorder pour un temps le rugby français. à eux de tisser des liens forts avec les clubs. à eux de défendre encore plus les Jiff. à eux de partager un projet de jeu fort qui trouvera écho dans le quotidien des joueurs et des clubs. Plus que tout, à eux d’affirmer une culture qui s’est étiolée. Là encore, les Anglais nous ont montré une partie du chemin…

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