Cotter - Saint-André : ennemis rapprochés

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Vous souvenez-vous avec précision de ce match dingue ?

Philippe Saint-André : Oui, même si je ne l’ai jamais revu, il m’a tellement marqué que je me souviens exactement de tous ses faits. C’était ma première année comme manager du RCT, on avait eu une hécatombe de blessés aux ailes. C’était Lovobalavu et Umaga qui avait 38 ans, qui avaient joué à ces postes. Ce fut un match d’une très grande qualité, intense. J’ai passé neuf saisons à Clermont et c’était leur premier match de phase finale où je n’étais pas leur supporter. Après il y a eu tant de faits de matchs, le drop improbable de Brock James, la transformation jugée poteau sortant de Wilkinson, le non-appel de la vidéo…

Vern Cotter : Ce match, je ne l’ai regardé qu’une seule fois, dans la semaine qui a suivi. Non, en fait, je l’ai regardé deux fois cette semaine-là, pour bien préparer notre finale. Mais c’est tout. Depuis, plus jamais.

Est-ce l’ambiance la plus passionnée que vous ayez connu ?

V. C. : L’ambiance était chaude, du coup le stade était chaud aussi alors qu’il faisait un froid glacial. Ce paradoxe était bizarre. Les Toulonnais n’étaient pas contents qu’on joue ce match à Saint-Étienne, effectivement beaucoup plus proche de Clermont. C’est vrai que la marée jaune et bleue était incroyable, en arrivant au stade. Il y avait des supporters clermontois partout. Notre bus était resté bloqué quelques minutes dans les bouchons, sous le tunnel proche du stade, malgré la brigade de gendarmerie qui nous escortait. À notre arrivée au stade, par la fenêtre, on a vu un supporter uriner et quand il a entendu notre bus, il s’est retourné pour nous saluer. Le mec continuait de pisser en nous regardant et en nous faisant coucou des deux mains ! Je vous laisse imaginer… À ce moment, je me suis dit que la journée allait être un peu dingue.

P. S.- A. : En tribunes, le match avait été aussi magnifique. On était à Saint-Etienne, tout proche de Clermont. Le peuple jaunard, comme à son habitude, avait répondu présent. Mais les Toulonnais n’étaient pas en reste. Ils avaient été sevrés de phases finales depuis longtemps. Ils étaient montés dans le Forez. Le chaudron était coloré ! Jaune et bleu et rouge et noir ! C’était chaud. Un vrai match de phase finale.

Est-ce le match le plus important de votre carrière d’entraîneur ?

V. C. : À mon niveau, ce match est surtout l’aboutissement de quatre années. Le symbole de ce groupe qui venait de perdre trois finales de suite et qui trouvait la force mentale d’y revenir, au bout d’une saison dantesque de onze mois. On nous disait friables mentalement, mais combien d’équipes auraient eu la force de ne rien lâcher comme mes mecs l’ont fait ? Ce groupe était en pleine maturité. Tous ces joueurs cherchaient leur destin et ce jour-là, ils l’ont trouvé.

P. S.- A. : L’un des plus importants peut-être. Il récompensait surtout une saison où nous avions été très réguliers. Toujours à l’une des deux premières places. C’est un des matchs qui me laissent en tout cas pas mal de regrets. Cette demi-finale, était le match le plus difficile. En finale, face à l’Usap, nous avions je crois, un ascendant psychologique sur les Catalans. Nous les avions battus de trente points un mois avant au Vélodrome. On ne sait pas comment se serait déroulée une éventuelle finale, mais nous l’aurions abordé très bien dans nos têtes.

En quoi ce match est-il important dans l’histoire du club ?

V. C. : J’ai ici une pensée pour René Fontès. Il était au centre de toute cette histoire. René nous a toujours soutenus dans toutes nos décisions et les a même appuyées, quand il le fallait. Malgré les échecs en finale, il ne nous a jamais enlevé un gramme de sa confiance. René était en mission. À chaque demi-finale, à chaque finale, il glissait dans sa poche une photo d’Édouard Michelin (décédé en mai 2006, N.D.L.R.). En 2010 quand nous avons été champions, il l’a sortie de sa poche au coup de sifflet final et il lui a parlé. Sobrement, comme il était : « Voilà, Edouard, c’est bon. J’ai fait ce que tu m’avais demandé. » Le Bouclier de Brennus pouvait enfin découvrir la place de Jaude.

P. S.- A. : Il a permis à certains de nos plus grands joueurs, je pense à Jonny Wilkinson et Juan-Martin Fernandez Lobbe, de prendre conscience de ce que représentait vraiment la course au Brennus en France. Quelle passion cela générait. Je suis certain que cela leur a servi par la suite, qu’ils ont compris en quoi, c’était différent de ce qu’ils avaient pu vivre, malgré leur immense expérience. Pour le RCT aussi, il a été marquant. On replaçait Toulon sur la carte des prétendants au titre de champion de France. Le club a beaucoup appris de cette défaite. Je me souviens que les joueurs avaient mis un quart d’heure, vingt minutes à rentrer dans le match. Après ils savaient aborder ce genre de rencontre.

Quelle est la première image qui vous revient quand on évoque ce match ?

P.S.- A. : La transformation jugée manquée de Jonny Wilkinson qui nous aurait permis d’être devant au score ! Jonny a levé les bras, ce n’était pas le genre à faire pression. Mais bon…

V. C. : Ce ne sont pas les images du match qui reviennent en premier.

Lesquelles, alors ?

V. C. : Dans les stades de foot, il y a ces fauteuils en cuir à la place des bancs de touche. À la fin du match, quand le stade était vide, on s’est assis dedans quelques minutes avec Joe (Schmidt). On a juste savouré le moment, tous les deux, en paix. C’était chouette. J’ai aussi le souvenir très fort du regard des joueurs, dans le vestiaire après le match. Ils étaient à bout de force. Rarement une de mes équipes était allée aussi loin dans le don de soi, jusqu’à l’épuisement. Personne ne parlait, il régnait un silence impressionnant. Les mecs étaient comme vides. Pas de chants, tout juste quelques accolades. On a attendu pour ouvrir deux ou trois bières pour fêter ça. Heureusement, il y avait une semaine de repos avant la finale. Sinon, nous n’aurions jamais trouvé les ressources pour être champions

P. S.- A. : Les visages dans les vestiaires après coup. Il y avait de la colère mélangée à de la frustration. Et moi je devais me projeter sur la semaine suivante avec la finale de Challenge à jouer au Vélodrome face à Cardiff. On n’a pas eu le temps de digérer et l’erreur de Fernandez Lobbe face aux Gallois, qui joue une pénalité trop rapidement alors que nous sommes à +9, elle prend source à Saint-étienne. Ce match m’est resté longtemps en travers de la gorge.

Quoi d’autre ?

V. C. : Pierre Mignoni était passé cette année-là dans le camp toulonnais, ce qui avait ajouté un peu de piment à cette demi-finale. Quelques minutes avant le match, il était venu me saluer sur la pelouse. Il m’avait glissé ces mots : « Vern, ça va être dur pour vous aujourd’hui. Ça va être très dur. On est prêts. » J’avais juste souri avant de lui répondre : « Tu as raison, Pierre, ce match va être dur. Tu peux compter sur nous. »

Les relations entre les deux équipes étaient-elles déjà tendues ?

P. S.- A. : Non, l’antagonisme est né de cette rencontre. Lors de notre venue la saison suivante à Marcel Michelin, l’engagement était digne d’une rencontre internationale. Nous, on venait prendre notre revanche, eux voulaient marquer leur territoire. Je crois que ce sentiment a perduré jusqu’en 2013, chez les Toulonnais et la finale de Coupe d’Europe. Mais là, ce n’était plus mon histoire.

V. C. : La veille du match, il y avait déjà eu un petit accrochage. Mourad Boudjellal vivait ses premières phases finales et il avait déjà été assez agressif en conférence de presse. Il voulait absolument qu’on donne notre composition d’équipe et il nous avait lancé quelques piques. Je n’avais pas réagi. Après le match, il avait recommencé. Je rentre dans la salle pour la conférence de presse et il est déjà là, en train de crier au scandale sur l’arbitrage. Je le laisse parler, je ne dis rien. En quittant la pièce, il passe à côté de journalistes qu’il connaissait et il leur dit : « comme ça, vous pourrez écrire que tout a été fait pour que Vern Cotter gagne enfin quelque chose… » J’étais à côté, j’entendais tout et il le savait. Et il est parti.

Quel était votre discours à la fin du temps réglementaire ?

V. C. : De l’extérieur, les choses nous paraissaient assez simples : Clermont était une équipe qui avait besoin de la maîtrise ballon, construite pour l’offensive. Ce match, nous l’avons maîtrisé tant que nous sommes restés dans ces principes. Mais sur le dernier bloc, les Toulonnais ont modifié leur jeu jusqu’ici très pragmatique. Ils ont commencé à monopoliser le ballon et à beaucoup chercher Sonny Bill Williams, qui nous a posé d’énormes problèmes. Sur cette fin de temps réglementaire, on souffrait. Avant la prolongation, j’ai donc attrapé Mario (Ledesma) et Morgan (Parra) : « il faut absolument reprendre la possession du ballon et la garder. » C’était simple mais c’était la clé. Heureusement, sur la première séquence, on leur impose une possession très longue, peut-être 20 ou 25 temps de jeu au terme desquels on marque une pénalité. Ce moment a été un tournant important. Mentalement, nerveusement, il nous a fait beaucoup de bien et il a un peu coupé l’élan toulonnais. Ensuite, notre public a fait le reste. Nos supporters ont porté les joueurs jusqu’à la fin.

P. S.- A. : Nous étions sur une bonne dynamique. On avait recollé au score, la physionomie de la rencontre avait basculé pour nous. Il fallait continuer. D’ailleurs la prolongation se passe bien. Les joueurs font preuve d’une belle générosité. Nous étions restés sur le terrain, et nous manquions un peu de fraîcheur physique, j’avais surtout cherché à les encourager.

À quoi pensez-vous quand Lovobalavu s’échappe le long de la ligne de touche, à l’ultime seconde des prolongations ?

V. C. : S’il avait marqué, ça aurait été en coin. Or, je savais que Toulon devait encore transformer pour gagner. Sur le coup, je me dis d’abord : « on n’est pas mort. » Ensuite, en un éclair, je me souviens que leur buteur s’appelle Jonny Wilkinson… Aïe. Là, ça craint ! Heureusement, Gonzalo (Canale) fait un retour défensif incroyable. Mais ensuite, on parle trop peu de la dernière touche qui suivait. C’est Benoît Cabello qui lançait. Habituellement dans ce genre de situation, Benoît lance devant, sur le premier sauteur. Immédiatement, je me dis : « s’il fait ça, on va se faire couper ! » Heureusement, au bout de l’effort, Benoît a encore la lucidité de changer son annonce. Il lobe le premier sauteur et va chercher Julien Bonnaire, en fond d’alignement. Tout est exécuté à merveille. Comme quoi, on retient souvent les gestes les plus spectaculaires mais ce genre de victoire, c’est une accumulation de petites choses. Tout le monde y participe.

P. S.- A. : Gaby avait des appuis fantastiques, mais il manquait de vitesse. C’était un centre qui dépannait à l’aile. J’y ai cru ! Mais les ailes, ou plutôt les vitesses de course étaient nos points faibles. Sonny Bill Williams franchissait à chacune de ses interventions mais il n’avait pas le soutien nécessaire sur les extérieurs pour terminer les coups. Mais pour moi, le match ne se joue pas là mais sur l’essai injustement validé ! Ah si Monsieur Garcès avait écouté Felipe Contempomi et demandé à visionner les images… Mais bon, il a juste regardé son juge de touche qui lui a indiqué que l’essai de Zirakashvili était valable. Sauf qu’il n’avait pas aplati. J’ai essayé aussi sur le banc, mais à l’époque les arbitres avaient beaucoup moins recours à cet outil.

Aviez-vous conscience qu’une rivalité Clermont-Toulon naîtrait de ce match ?

P. S.- A. : Pas du tout, j’étais surtout malheureux après le match pour Pierre Mignoni et Laurent Emmanuelli qui avaient passé, comme moi, pas mal d’années dans la maison Michelin. Ils avaient échoué à décrocher le Brennus avec l’ASM. Pierrot voulait le faire avec le RCT. Il n’aura pas réussi. Bon, après, comme entraîneur, il y a connu des joies encore plus grandes.

V. C. : C’est vrai que, par la suite, on a souvent retrouvé Toulon sur notre route, avec des matchs à chaque fois très serrés. En 2010, ça avait basculé dans notre sens. En 2012 encore en demi-finale, ils l’emportent d’un rien, avec une dernière pénalité ratée par Morgan Parra. Et puis, il y a eu la finale de Coupe d’Europe, en 2013… D’ailleurs, j’ai parfois croisé des Toulonnais qui me rappelaient qu’on avait eu de la chance, en 2010 à Saint-étienne. Mais 2013, on en parle ? Et d’ailleurs, à cette époque, Toulon respectait-il le salary cap ? 

Propos recueillis par Léo Faure et Pierre-Laurent Gou
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