Retrouvailles tendres avec le guerrier Jeff Tordo

  • JEAN-FRANÇOIS TORDO - Ancien capitaine du Xv de France.
    JEAN-FRANÇOIS TORDO - Ancien capitaine du Xv de France.
  • "J’ai arrêté de me battre avec des  gens qui n’en valaient pas la peine"
    "J’ai arrêté de me battre avec des gens qui n’en valaient pas la peine"
Publié le / Mis à jour le

Jeff Tordo est devenu restaurateur de vieilles bergeries dans l’arrière-pays niçois, il prolonge sur le terrain l’engagement écologique de toute une vie sur lequel il revient longuement, entre le combat de son association Pachamama à Madagascar et le rêve envolé de la création d’une réserve animalière. Parfois désabusé vis-à-vis de ses contemporains, mais jamais résigné, le vieux guerrier place tous ses espoirs dans l’éducation des générations futures, en rêvant de jours meilleurs…

À quand remontent les racines de votre engagement écologique ?

J’y ai été sensibilisé depuis toujours, par mes grands-parents paternels. Ils cultivaient les œillets, ce qui était la mode à l’époque… Mais au bout de plusieurs années, ils se sont rendus compte d’eux-mêmes que ce qu’ils mettaient sur les fleurs n’était bon ni pour eux, ni pour les sols. De là, ils ont opéré un virage à 360 degrés et se sont lancés dans ce qu’on n’appelait pas encore le bio. C’était il y a quoi ? Cinquante, soixante ans… Le produit qu’on leur disait de mettre pour tuer les limaces tuait certes les limaces, mais faisait aussi beaucoup de dégâts à côté. Ils faisaient des allergies, de l’asthme, la terre s’appauvrissait… Alors, ils ont cherché et trouvé des solutions en mettant à la place des engrais des choses comme du purin d’ortie, des cendres… Pas les saloperies que vendent des lobbyistes en disant qu’il ne faut pas s’en faire, et qui détruisent la planète.

Comment vivez-vous les débats actuels autour du changement climatique ?

La Terre ne fait que le dire, aujourd’hui, qu’elle n’en peut plus. Que dans quelques années nous serons 10 milliards, et que c’est beaucoup trop pour une seule planète. Les signaux se multiplient, on commence seulement à en prendre conscience. Quand c’était Jeff Tordo qui le disait il y a quelques années, cela faisait peut-être rire la France entière. Mais quand ce sont des éminents spécialistes qui tiennent le même discours, bizarrement, on commence à le prendre plus au sérieux.

À titre personnel, quand avez-vous commencé à vous intéresser vraiment à l’écologie ?

Cela remonte à mes premières colonies de vacances, aux classes vertes. On nous faisait rencontrer des gens passionnants qui nous expliquaient l’écologie, la terre, la nature. Aujourd’hui, je suis sûr qu’il y a plein de petits Niçois qui n’ont jamais vu une vache… Cela, il faut que ça change. Apprendre à l’école le cosinus, la tangente, c’est très bien, mais il faut aujourd’hui que nos mômes apprennent surtout à s’ouvrir l’esprit. La génération qui existe aujourd’hui n’est pas sensibilisée à l’écologie, tant pis, il faut faire avec. Mais sur celle qui arrive, il y a un gros effort à faire, lui faire toucher du doigt l’écologie, la vulgariser. Quand j’ouvre un bouquin qui traite d’écologie, je n’y comprends rien. Mais quand on m’en parle, qu’on me l’explique, ça me passionne, et je suis certain qu’en l’enseignant de la sorte à nos enfants, ils pourront faire bouger les choses. On n’est que de passage sur la planète, mais certains gens l’ont oublié pour faire du profit. Sauf qu’ils n’ont rien compris et qu’à force de se servir de cette planète, ils l’étranglent. Cela doit cesser.

Votre carrière de joueur a-t-elle contribué à vous forger une conscience par rapport à ces enjeux ?

Complètement. Chaque fois que je partais en tournée en tant que joueur, je restais sur place parce qu’il y avait trop de choses à voir en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud… Après la tournée de 93, je me suis arrêté au Botswana, en Tanzanie, en Namibie. Au Botswana, c’était une catastrophe. Les bushmen avaient chassé les autochtones de leurs terres pour les récupérer, et y brûler les acacias pour faire du charbon de bois pour leurs barbecues. Ils partaient du principe que les girafes et les éléphants n’avaient qu’à aller plus loin pour se nourrir. À Madagascar, île qui fait une fois et demie la taille de la France, il reste seulement 22 % de la surface qui est cultivable. Le reste, c’est devenu un caillou… Pourtant, il y a des alternatives ! Les mettre en place pour qu’elles soient efficaces, ça prendra quoi, 150 ans ? J’ignore si on sera encore là dans 150 ans, mais que veut-on, que le monde soit encore plus livré aux mains des multinationales ? Je ne crois pas que ce soit possible…

On vous sent pessimiste…

Par rapport à la génération actuelle, oui. Aujourd’hui, le Français moyen est loin, très loin d’une démarche écologique. Il n’arrive même pas à jeter son mégot à la poubelle, ni même son masque contre le coronavirus qu’on retrouve déjà dans la mer ! Dans toutes les familles aujourd’hui, il y a une télé dans chaque chambre, des portables, trois voitures… Pourtant, la beauté du monde est ailleurs que dans ce confort matériel ou dans le dernier iPhone, non ? C’est pour ça que je dis qu’il faut travailler sur la nouvelle génération. Peut-être que si un gamin tape sur la main de son père en lui disant : "Non papa, ton mégot, il faut que tu le jettes à la poubelle", je suis convaincu que cela le fera plus réfléchir que si c’est moi qui lui tire mon poing dans la gueule ! Peut-être aussi que l’écologie n’intéressera pas certains gamins, mais au moins, il faut qu’ils aient à faire un choix. Car aujourd’hui, ce choix, on ne leur offre même pas. Ils doivent être consommateurs, et rien d’autre…

D’accord…

Les gens, on les abrutit à force d’images qu’on diffuse en continu. Vous avez vu le drame avec le pauvre George Floyd ? C’est terrible. Aux États-Unis, il y a des émeutes de partout, on ne voit que ça… Mais dans un mois, on n’en parlera plus. L’écologie, c’est exactement pareil : on tue un panda, tout le monde pleure sur le coup, tout le monde manifeste… Et puis, ça s’éteint. Mais pour qu’une démarche écologique fonctionne, il ne suffit pas de s’émouvoir, mais de devenir acteur de son quotidien. Si l’homme n’a pas très vite cette prise de conscience, alors il ira droit dans le mur. À un moment, ce ne sera plus la grippe espagnole qui fera 30 000 morts en France. On comptera en millions, en milliards…

Cette prise de conscience est-elle d’actualité ?

(il soupire) Quand on voit qu’Anne Hidalgo fait dépenser des millions d’euros par an pour nettoyer les trottoirs et les quais de Seine à Paris… Que depuis qu’on a rouvert les frontières, on voit des kilomètres de bouchons parce que les gens vont acheter leurs clopes et leur alcool en Andorre… Ils n’ont rien compris, ces mecs, mais je ne leur en veux pas parce qu’on ne leur a rien expliqué. Nous sommes 7 milliards d’êtres humains sur la planète : si chacun réalise un geste écologique par jour, on pourra espérer. Sauf qu’en attendant, tous les jours, je vois un mec jeter sa canette par la fenêtre de sa voiture. J’ai arrêté de descendre de la mienne, parce qu’avant je me battais à tous les feux rouges. Ça ne vaut plus la peine mais comme je le disais, c’est par nos enfants que les choses changeront.

Utopiste ?

Ce n’est pas encore interdit de rêver, heureusement… Je vois qu’on est capable de débloquer d’un coup des milliards pour relancer l’économie mondiale après une épidémie. Alors, je me dis que faire la même chose pour l’écologie doit être possible. S’il faut endetter toute une génération pour que nos héritiers vivent dans un monde meilleur, je suis pour ! Et prêt à payer 200 balles de plus par mois s’il le faut…

À l’origine, votre engagement dans votre association Pachamama à Madagascar était-il écologiste ou humanitaire ?

Les deux, et il l’est encore… Quand je suis allé pour la première fois à Madagascar, j’ai appris qu’il y avait 30 millions d’habitants dont 70 % ont moins de 17 ans. Je me suis dit : si tu ne fais pas quelque chose là-bas, tu ne le feras jamais nulle part, puisque ce pays a été colonisé jusqu’en 1970 et qu’on y parle le français dans les écoles… Le rugby est le sport-roi là-bas, et a été mon viatique pour toucher du doigt certaines choses. Un môme de 12 ans travaille là-bas pour gagner 30 centimes par jour, ça vous donne une idée de son avenir… C’est pour ces enfants-là encore que j’ai envie de me battre. Même si chaque fois que j’y vais, je ne suis jamais certain qu’ils seront encore là à mon retour, s’ils ne chopent le palu ou une septicémie pour s’être ôté une saloperie avec un tournevis. On se plaint beaucoup en France, mais ces choses-là existent vraiment là-bas…

Vous évoquez de la tendance des Français à se plaindre…

(il coupe) Je veux juste que les gens ouvrent les yeux. Et surtout que les rugbymen d’aujourd’hui, mes petits frères, arrivent à regarder au-delà de leur petite carrière. J’entends aujourd’hui que certains ne veulent pas baisser leurs salaires parlent qu’ils ont des crédits et n’ont rien derrière ? Eh, Ducon, tu t’entraînes trois heures par jour au rugby, cela te laisse quand même assez de temps pour songer à te former, à te reconvertir ? Et puis merde, ce n’est quand même pas une tare que de jouer au rugby sans devenir professionnel. Les jeunes d’aujourd’hui ont l’impression que s’ils n’y arrivent pas, c’est un échec, mais pas du tout ! Et ça, on ne le leur dit jamais… J’ai plein de potes qui ont joué à des niveaux dits inférieurs, mais qui sont aujourd’hui des pères de famille et des chefs d’entreprise comblés… ça, ce sont des messieurs du rugby ! C’est cette frange de 99 % des rugbymen qu’il s’agirait de mettre en valeur. Pas les 1 % qui sont déconnectés de la réalité et donnent de mauvais exemples aux gamins.

Revenons à votre engagement économique. Voilà quelques années, vous aviez participé à un projet de création d’une réserve animalière…

Je suis un gars un peu naïf et je suis tombé sur des personnages peu scrupuleux… Au début, on travaillait ensemble avec des vétérinaires au Botswana. Quand on a eu l’idée de faire cette réserve en France, le but était de dégager des bénéfices pour les réinvestir sur le terrain en Afrique. Ça me semblait avoir du sens. On est donc parti sur ce projet à Andon, dans les Alpes-Maritimes, pour lequel je me suis énormément investi. On était en concurrence avec un golf à l’époque, on a racheté tout le foncier… Toute la mise en place de ce projet a duré dix ans. Quand j’étais à Bourgoin, je prenais ma voiture pour installer tout seul 11 kilomètres de clôture dans la montagne, j’ai fait venir des potes maçons pour nous bâtir les lieux à prix coûtant… Et puis, je me suis rendu compte qu’un des vétos avec qui je travaillais avait retourné le cerveau aux autres, pour aller sur un autre projet… Au départ, les bisons devaient courir en liberté sur 500 hectares. Aujourd’hui, ils en ont trente mais les visiteurs peuvent les voir en arrivant. C’est devenu un zoo, voilà tout. Alors j’ai pris mon baluchon, et je suis parti. Je n’allais pas faire la guerre avec des gens qui n’en valaient pas la peine.

Quel est votre quotidien, aujourd’hui ?

Je restaure des bergeries dans la montagne. Le bâtiment, j’ai toujours aimé ça. Quand j’étais capitaine du XV de France et que j’arrivais à l’entraînement à Nice, les gars me surnommaient Ahmed parce que j’avais toujours les fringues pleines de ciment… Jean-Charles Orso arrivait de son côté avec ses bottes pleines de boue, Éric Buchet son costume trois-pièces parce qu’il travaillait chez Axa. C’était ça, aussi, la diversité ! Et c’était génial ! Ce matin, je bossais à 1 400 mètres d’altitude dans un décor fabuleux… Je m’y régale ! Hier j’ai installé en balcon en mélèze. Ce matin (mercredi, N.D.L.R.), j’ai mis en place une fosse septique à base de coco. La fibre de noix de coco est un filtrant naturel, respectueux de l’écologie… Alors certes, c’est plus cher. Mais c’est aussi la participation de mon client à une démarche écologique… Et comme je le disais plus tôt si tout le monde s’y met, peut-être que ce qui vaut 10 aujourd’hui ne coûtera plus que 5 dans quelques années…

 

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Manuel Il y a 2 mois Le 07/06/2020 à 11:31

Respect total. Si on était déjà 10% à penser comme ça, ça ferait un changement.