• Dan Crowley, à gauche en 1999 avec la Coupe du monde en main. Il venait de disputer son dernier test face à la France.
    Dan Crowley, à gauche en 1999 avec la Coupe du monde en main. Il venait de disputer son dernier test face à la France. Midi Olympique - Midi Olympique
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Champions par effraction

Crowley : le pilier infiltré

Ils ont été champions du monde un peu par chance, un peu par hasard ou au gré d’un concours de circonstance. Cette semaine Dan Crowley, le pilier Australien fut deux fois champion du Monde (91 et 99) dans la peau d’un modeste équipier. Mais la discrétion du parcours de Dan Crowley cachait une vie professionnelle hors du commun, digne d’une palpitante série policière.

La série "champion du monde par effraction" est évidemment sévère et ambiguë. Dans le cas de Dan Crowley, pilier gauche australien, elle décrit le parcours d’un homme qui appartient au club assez fermé des doubles champions du monde. Il a été couronné en 1991 et 1999 avec les Wallabies, mais sans jamais avoir été sur le devant de la scène. Un destin de joueur international de l’ombre, à la fois méritant et sans relief pensions-nous sans nous douter qu’elle entrait en résonance avec une vie professionnelle hors du commun, digne d’une série à suspense.

C’est évident, Dan Crowley a laissé une trace moins profonde que ses compatriotes John Eales, Tim Horan, Jason Little et Phil Kearns. Les deux premiers ont débuté les deux finales, les autres ont commencé celle de 1991 et sont entrés en jeu en 1999. Eux forment un quatuor historique.

Dans les quiz entre amis ou journalistes, le cas de Dan Crowley est donc une question piège classique.

Il n’a pas joué la finale 1991, cette année-là d’ailleurs il n’a joué qu’un match de poule contre les Samoa. En 1999, il a joué les cinq dernières minutes de la finale contre la France pour ses adieux mais ce fut sa seule apparition en phase finale. Il ne fut titulaire qu’une seule fois contre les Etats-Unis en poule, plus deux entrées en jeu contre la Roumanie et l’Irlande. Il aura glané 38 sélections en dix ans, dont 26 comme titulaire et sept en Coupe du monde.

Un accord avec les journalistes pour rester discret

Durant toutes ces années, il aura incarné jusqu’à la caricature l’avant de devoir, il en fallait… Même dans une équipe comme celle des Wallabies réputée pour son jeu dédié à l’offensive. Ce statut, il l’a assumé sans aucune forfanterie, ni fausse pudeur, ni cabotinage : "Je n’ai jamais vraiment pris de plaisir à jouer au rugby. C’était dur, souvent on jouait blessé et, en tant qu’avant, surtout pilier, vous prenez rarement du plaisir car il faut faire le sale boulot pour les autres. Mes meilleurs moments ont toujours été les après matchs. Être assis dans les vestiaires et passer du bon temps avec mes copains de labour, des mecs que j’appréciais vraiment et avec qui j’avais sué sang et eau, je ne connais rien de mieux. " On s’attendait à faire le portrait d’un bon joueur, passé par la filière classique des écoles privées, le genre de soldat content d’avoir tutoyé l’excellence sans être une vedette.

On a rencontré un destin absolument romanesque. Mais ce qui a rendu la carrière de Dan Crowley absolument extraordinaire, c’est qu’il l’a vécue en parallèle avec sa vie de policier. Pas de policier installé pépère dans un bureau mais d’inspecteur de la brigade des stupéfiants infiltré jusqu’au cou dans le milieu criminel. Peut-être aussi que son physique de première ligne faisait de lui un candidat crédible. En tout cas, dès son entretien d’embauche par la police du Queensland, quelqu’un lui proposa de devenir tout de suite un agent sous couverture et il accepta. Question de tempérament sans doute, de goût du risque et de sens du devoir. Tout jeune policier, affecté aux patrouilles nocturnes en uniforme et avec un binôme, il fut averti qu’un trafiquant de drogue conduisait à grande vitesse dans Brisbane avec son camion. Crowley, qui conduisait, décida de mettre la voiture de police en travers de la route. Mais, quand il s’aperçut que le fuyard n’avait aucune intention de s’arrêter, il manœuvra la voiture très rapidement pour échapper à la collision et entamer une course-poursuite dans les rues de Brisbane. Il força finalement le camion a s’arrêter en lui faisant du rentre-dedans avec une autre voiture de police. Un épisode qui impressionna ses supérieurs.

Dan Crowley réussit donc l’exploit de commencer sa carrière au plus haut niveau en "gérant" ce nouveau boulot pas comme les autres : flic infiltré, comme Johnny Depp dans "Donnie Brasco" ou Al Pacino dans "Serpico".

Mais quand il a débuté avec le Queensland et les Wallabies dans les années 1987-1988-1989, le rugby à quinze en Australie n’était pas encore très médiatisé, Dan Crowley passa un accord avec la presse pour qu’aucune photo de lui ne soit prise lors des matchs ou que son occupation professionnelle ne soit jamais mentionnée. À l’époque, les journalistes étaient contents, voire flattés de jouer le jeu. Évidemment, peu de gens étaient au courant. Ses entraîneurs du club de Souths l’étaient. Ceci ne facilitait pas son assiduité à ses différents rendez-vous, car la vie d’un truand est quand même plus désordonnée que celle d’un homme voué à une vie "normale".

En quelques occasions, Crowley appela en disant qu’il manquerait sans doute le match pour finalement arriver pour le coup d’envoi et repartir après le coup de sifflet final sur la Gold Coast, le lieu privilégié de ses enquêtes. "Mais à cette époque de ma vie, le rugby m’a sans doute sauvé la vie", confia-t-il plusieurs fois conscient d’avoir eu besoin d’un dérivatif puissant pour évacuer sa drôle de vie quotidienne. Sans doute ressentait-il le désir de s’investir avec des partenaires avec qui il pouvait avoir des rapports francs et sains.

Indic ou pas Indic ? Telle est la question

Dan Crowley fut donc infiltré par l’intermédiaire d’un indicateur, une "balance" pour parrain. Il appliqua vite la première leçon de ses supérieurs comme il apprenait les positions en mêlée de ses aînés du Queensland. Le premier défi pour un agent sous couverture est de s’éloigner le plus rapidement possible du premier contact pour éviter d’être démasqué et se faire d’autres contacts très rapidement. À l’époque, le grand stratagème des trafiquants était de cambrioler les maisons pour revendre leur butin et se faire de l’argent pour acheter de la drogue. Crowley se plia à tous ces usages. Il resta 10 mois infiltré, achetant armes et explosifs pour protéger des fabricants de drogue, et participant directement a des cambriolages. Pour se donner plus de crédibilité, il demanda à son médecin de lui piquer le bras (Crowley ne s’est jamais drogué). Le plus difficile dans ce métier ? "Remonter la filière sans pouvoir poser trop de questions pour ne pas attirer l’attention." Son moment le plus chaud ? Quand un de ses acolytes l’accusa justement d’être un indic pour écarter les soupçons sur son propre cas (dans ce milieu très nerveux on se refile les soupçons comme une patate chaude).

La confrontation entre les deux hommes eut lieu dans un pub devant les autres membres du gang. Avant d’être mis dehors par les videurs, Dan Crowley cassa la figure de son opposant dans une galerie commerciale pour bien prouver qu’il était dans son "droit (tout ça devant témoin). Évidemment, quand la reconnaissance internationale arriva pour lui à partir de la tournée des Lions de 1989, cette double vie devint difficile à gérer. Il connut sa première sélection alors qu’il était sur sa dernière enquête. Il la mena à bien jusqu’au bout sans se faire démasquer.

Il devint difficile pour lui de garder un anonymat constant, surtout avec des demandes de plus en plus pressantes de son club, de sa province et de sa sélection. Il finit donc ses investigations en cours avec sang-froid, sans jamais se faire démasquer par les hors-la-loi qu’il fréquentait au quotidien. Alors qu’il intégrait le groupe des Wallabies de Bob Dwyer, il fonda une société nommée Verifact, pour se faire de l’argent de poche. Elle se proposait de traquer les fraudes à l’assurance. Un vrai travail de détective qui permit à Crowley de s’éloigner progressivement de sa vie de policier. Puis le rugby devint professionnel et le pilier anonyme put se consacrer uniquement au ballon ovale pendant les quelques dernières années de sa carrière. Crowley est aujourd’hui le directeur de la compagnie Verifact qu’il a fondée en 1990 à côté du rugby. Sa société a bien grandi depuis et, en plus des fraudes à l’assurance, elle fait désormais du contrôle de sécurité et d’hygiène, notamment dans le secteur des mines. Il a pu assumer ouvertement sa condition de professionnel du rugby, jusqu’à devenir consultant pour les télés. Son passé d’infiltré ne lui a pas causé directement des ennuis, même si des fantômes ont rôdé autour de lui. L’un de ses frères a tâté de la prison, pour des affaires de stupéfiant, évidemment, "mais il est revenu dans le droit chemin." Sa vie de stress a aussi fini par le rattraper, sans ménagement : il a été victime d’une crise cardiaque en 2014 mais s’est totalement remis de l’opération.

Digest

Né le 28 août 1965 à Brisbane

Poste Pilier droit ou pilier gauche.

Mensurations 1,75 m, 102 kg.

Sélections : 38 sélections du 8 juillet 1989 (contre les Lions) au 6 novembre 1999 (finale de la Coupe du monde contre la France). Un seul essai contre les Samoa en 1998.

Trois participations à la Coupe du monde : 1991, 1995, 1999.

125 matchs sous le maillot des Queensland Reds.

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