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Entretiens

Hernandez : « Penaud, on va en parler durant ce Mondial »

Passer deux heures à discuter avec lui est toujours un délice. Celui qui a été un des plus talentueux et des plus élégants demi d’ouverture du Top 14, passé par le Stade français, le Racing ou encore Toulon, sera un observateur attentif du Mondial qui débute vendredi. Juan Martin Hernandez dit "El Mago", retraité depuis un an, commentera les rencontres des Pumas pour ESPN et sera samedi à Tokyo pour France - Argentine. Avant ce rendez-vous, il a accepté de mettre en parallèle les évolutions du rugby français et argentin et de livrer une analyse sans concession sur l’opposition tant attendue. Émotions garanties.

Vous avez pris votre retraite il y a un an. Est-ce que le rugby vous manque ?

Les quatre-vingts minutes sur le terrain me manquent énormément. Tout ce qui se passe dans l’intimité du vestiaire aussi. Ne plus avoir cette vie de groupe me crée un vide immense. à chaque match des Jaguares ou des Pumas, j’ai un petit pincement au cœur. Mais les entraînements ou la préparation physique durant les présaisons, bizarrement, ça ne me manque pas du tout (rires).

Comment avez-vous vécu cette formidable aventure des Jaguares, finaliste du dernier Super Rugby ?

Je l’ai suivie de très près. Tout ces joueurs étaient mes partenaires il y a encore quelques temps. Et franchement, c’était juste magnifique. Retrouver les Jaquares en finale, seulement quatre ans après leur entrée dans cette compétition, c’est incroyable. Le Super Rugby, ce n’est pas le Top 14. Chaque week-end, tu affrontes une équipe de très haut niveau. Tu ne peux pas te permettre le moindre relâchement. Entre les voyages et les décalages horaires, c’est une compétition très exigeante.

Comment expliquez-vous cette réussite ?

C’est la conséquence d’un système de formation qui a été mis en place il y a déjà quelques temps par les dirigeants argentins et notamment Agustin (Pichot, N.D.L.R.). La Fédération (UAR) a donné les armes aux joueurs, aux petits clubs ainsi qu’aux provinces pour mieux former les joueurs. L’UAR a eu l’intelligence de mettre à disposition de tous les mêmes bases de travail. Mais c’est aussi la récompense du travail du staff de Gonzalo (Quesada). Mais pas seulement. Avant lui, Raul Perez et Felipe Contepomi ont été les premiers techniciens à poser les bases de cette équipe. Et Mario (Ledesma) a aussi beaucoup œuvré avant de prendre les Pumas. Mario et Gonzalo ont apporté leur savoir-faire acquis au travers de leurs différentes expériences. Ce chemin de quatre ans était un chemin d’apprentissage. Tout le monde a oublié Raul Perez et Felipe Contepomi mais quand ces deux-là ont débuté, ce n’était pas facile. à ce moment-là, personne ne savait où nous allions.

Le parcours des Jaguares n’était-il pas la meilleure des préparations pour la Coupe du monde des Pumas ?

Il y a plusieurs réponses possibles. D’abord, je crois que c’est un avantage car cette aventure a permis de développer un état d’esprit au sein du groupe des Jaguares. Les joueurs ont vécu ensemble des instants difficiles, des moments sous pression, du stress. Et ces joueurs-là sont ceux qui forment l’ossature des Pumas. C’est quasiment la même équipe. Seulement, après cette magnifique aventure, j’ai eu peur que l’équipe ait tout donné pour le Super Rugby, qu’elle soit allée au bout d’elle-même et qu’elle n’ait plus rien pour la suite.

Et alors ?

La semaine juste après la finale, les Pumas ont réalisé un très gros match contre les All Blaks (défaite 16-20, le 20 juillet). Un match qu’ils auraient dû gagner. Après cette défaite, l’équipe a commencé à se relâcher, à perdre en intensité tant physiquement que mentalement. Cela m’a rassuré.

Pourquoi ?

Parce qu’il est impossible de maintenir un tel niveau de performance durant une année complète. Sur les rencontres suivantes, les Pumas ont été en difficulté mais ce fut un mal pour un bien. Ce mauvais moment est survenu au bon moment. Et je crois vraiment au rebond le 21 septembre.

Justement, France - Argentine en match d’ouverture du Mondial, ça vous rappelle quelques souvenirs ?

Oui, sauf que la France n’est pas organisatrice cette fois-ci. Les Bleus n’auront pas cette pression de dingue qu’ils avaient en 2007. Cette année-là, nous avions senti une équipe tétanisée par l’enjeu. C’était incroyable. J’avais des amis dans l’équipe d’en face, je ne les ai pas reconnus. Et de notre côté, la plupart évoluaient quasiment tous en France. Le Stade de France, on le connaissait par cœur. On avait presque l’impression de jouer à domicile. Nos familles, nos amis étaient tous là. Cela reste un souvenir extraordinaire. Maintenant, ça n’enlève rien au fait que ce premier match de 2019 sera décisif pour la qualification. Le perdant fera probablement ses valises après la phase qualificative.

Depuis quelques années, le rugby argentin a beaucoup progressé. Mais que manque-t-il pour que cette équipe prétende un jour au titre de champion du monde ?

Cette équipe joue très bien au rugby, développe un jeu de haut niveau. Collectivement, c’est très bien et nous avons des chances de gagner cette Coupe du monde au Japon. Seulement, ce qui permet de franchir un cap, ce sont les individualités. Nous avons beaucoup de bons joueurs en Argentine mais peu de "tops players". Rares sont ceux qui peuvent prétendre jouer dans les meilleures équipes du monde. Pour contrer cette carence, nous aurions besoin de deux, trois ou quatre franchises comme les Jaguares.

Malgré la puissance du Top 14, la problématique n’est-elle pas la même pour le XV de France ?

J’ai connu des joueurs comme Wesley Fofana ou Gaël Fickou qui sont de très grands joueurs. Je pense également à un garçon comme Baptiste Serin, qui a une rare intelligence sur un terrain et une facilité gestuelle qui me plaît beaucoup. Et puis, il y a le petit Penaud qui, à mon avis, pourrait être titulaire dans n’importe quelle équipe du monde. Lui, on va en parler durant ce Mondial. Je ne sais pas si Romain Ntamack jouera beaucoup mais je l’ai vu entrer au cours de jeu lors du dernier Tournoi. Dans une rencontre difficile pour l’équipe de France, il avait été excellent. Pour moi, il n’y a aucune comparaison possible entre les potentiels français et argentin.

L’Argentine a Nicolas Sanchez, les Blacks ont Beauden Barrett, l’Irlande a Jonathan Sexton… Vous connaissez bien le rugby français. Pourquoi ce dernier ne parvient pas à fixer un joueur à ce poste d’ouvreur ?

(Il rigole) Parce que les clubs ne font jouer que des étrangers à ce poste ! J’en suis un exemple vivant. Aujourd’hui, à Montpellier, il y a Cruden ; à Castres, Urdapilleta ; au Stade français, Morné Steyn et Nicolas Sanchez…

Malgré l’évolution du rugby argentin, les mentalités sont-elles toujours les mêmes ?

Pour nous, porter le maillot des Pumas, représenter sa nation, c’est quelque chose de difficilement définissable. Il y a de la fierté, de l’honneur, de l’amour. Et plus encore. Je ne sais pas si vous avez vu la sortie des vestiaires des Jaguares pour la demi-finale du Super Rugby. C’est ça le rugby argentin. Il y a un peu de folie en nous. Rien qu’en évoquant cette scène, j’ai des frissons qui parcourent tout mon corps (rires). Je revois encore la tête de Pablo Matera… Pfff ! on aurait dit une bête qui sortait de sa cage.

Les Français doivent-ils s’inquiéter ?

Je connais bien le rugby français. Et je sais une chose, c’est que la France n’est jamais morte. C’est quand on la croit au fond du seau qu’elle est la plus dangereuse, notamment en Coupe du monde.

Quel regard portez-vous sur l’évolution du rugby français ?

En France, les clubs ont beaucoup de pression. Les présidents veulent gagner. Et vite, si possible. Alors, si ils veulent un bon demi d’ouverture, ils vont le chercher à l’étranger. Ils ne laissent pas le temps aux jeunes Français de se former, d’acquérir de l’expérience. Résultat : dans les clubs, il y a souvent beaucoup d’étrangers à des postes importants. Et c’est l’équipe de France qui en fait les frais. Je trouve cela regrettable. Vraiment. Il y a tellement de talents chez vous, je n’arrive pas à comprendre qu’on ne fasse pas preuve de davantage de patience. La France est une puissance mondiale dans le sport. Je ne veux pas faire de politique, ni lancer de polémique, mais la priorité doit être donnée aux Français en Top 14. Tout comme le XV de France devrait être la priorité du rugby français.

L’Argentine n’est-elle pas favorite pour la qualification avec l’Angleterre ?

La France et l’Argentine sont dans la même position. En revanche, l’Angleterre est au dessus en raison de son état d’esprit. Cette équipe a l’habitude de jouer des matchs de très haut niveau. Elle devrait logiquement se qualifier. Pour le reste, c’est ouvert. La France est capable du meilleur comme du pire. Tout comme l’Argentine. Ce sont deux nations très proches. Le seul avantage des Pumas, c’est que les joueurs ont un vécu commun sur les huit derniers mois que les Français n’ont pas. Mais les Bleus sont capables d’imposer le rythme du match, ce qui serait la pire des choses pour nous. Les Pumas ont besoin de rucks rapides, de mouvements, de jouer à haute intensité. Si les Bleus imposent un rythme de Top 14, avec beaucoup de jeu au pied, de pression et des ballons lents, alors l’avantage sera pour les Tricolores.

N’avez-vous pas l’impression que la dynamique s’est inversée entre ces deux nations ?

C’est exactement ça. En 2007, notre force était de savoir baisser l’intensité d’une rencontre, de contraindre l’adversaire à faire des fautes. Et ça marchait plutôt bien. Aujourd’hui, je ne dis pas que l’Argentine est meilleure mais elle a une plus grande habitude du jeu pratiqué à haute intensité.

Justement, la très haute intensité, c’est le dada de Fabien Galthié depuis son arrivée dans le staff. Vous l’avez bien connu au Stade français. Est-il l’homme de la situation ?

Fabien, c’est le meilleur entraîneur que je n’ai jamais eu. Je l’ai connu quand je suis arrivé d’Argentine. Je venais du monde amateur, j’avais passé mes premiers mois avec Nick Mallett et j’ai rencontré Fabien. Il optimisé mes performances. J’ai beaucoup appris techniquement, stratégiquement et tactiquement. Sur le terrain, il me donnait beaucoup de liberté. Et en dehors, il m’a accompagné dans ma découverte du monde professionnel. Il a beaucoup compté dans ma carrière.

Mais peut-il faire des miracles avec l’équipe de France ?

Bien sûr, c’est un gros bosseur. Rien ne lui échappe. Le moindre détail, il le maîtrise. Si les Bleus sont tous convaincus de ça et qu’ils travaillent dans la même direction, alors l’Argentine a peut-être du souci à se faire. Et pas seulement l’Argentine…

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