• Patrice Lagisquet ou l'art du coup de pied de recentrage au côte de Serge Blanco. Et devant Rory Underwood
    Patrice Lagisquet ou l'art du coup de pied de recentrage au côte de Serge Blanco. Et devant Rory Underwood DR / DR
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Un jour, une histoire

Des Lions à Paris

Une seule fois, la France a affronté les Lions, c’était en 1989 au Parc des Princes pour célébrer le souvenir de la révolution de 1789. Retour sur un match historique qu’on ne reverra peut-être jamais.

Oui, ce fut un match à nul autre pareil. Le seul, absolument le seul qui opposa les Lions au XV de France. Trente ans après, ça ne s’est jamais reproduit, et ça nous surprend toujours quand on connaît l’appétit actuel des télés et des fédérations pour les affiches de prestige, jusqu’à l’excès. Survivance magnifique de l’ancien monde, les Lions britanniques et irlandais ont protégé leur marque, ils savent toujours se faire rares même si Bernard Laporte voudrait bien les avoir à nouveau en 2021.

Pour les faire déplacer à Paris, il fallut les festivités du bicentenaire de la Révolution de 1789. En plein mois d’octobre, on se retrouva avec un test-match surgi de nulle part, un mercredi soir au Parc des Princes et tout le monde avait mis la main à la pâte, le partenaire Groupama surtout, pas avare en termes d’invitations. L’opération aboutit à une enceinte quasiment pleine avec 44 880 spectateurs (dont 28 881 payantes), et une recette de 300 millions de centimes (on comptait encore ainsi), succès incontestable avec en prime retransmission en direct sur France 2.

Ce match, ce fut finalement, l’équivalent pour le rugby du défilé de Jean-Paul Goude du mois de juillet précédent. Albert Ferrasse avait ramené des antipodes l’idée d’animer les avant-match tout en excluant "les jeunes filles qui montrent leurs jambes." Rayons laser, 2000 jeunes d’Ile-de-France qui forment une mêlée gigantesque et Mireille Mathieu pour entonner une Marseillaise puissante avant que le Parc ne se transforme en Bastille, assaillie par des "Lions" sans-culottes… En guise de "sans-culottes", les joueurs et dirigeants auraient droit à une jolie fin de soirée au Moulin Rouge.

Pour bien saisir le contexte, il faut aussi se souvenir que le XV de France était impérial, au moins sur les champs de bataille du rugby européen. Les coqs avaient deux ou trois coudées d’avance sur des Britanniques complexés et frileux face à eux. À nos offensives, ils ne répliquaient souvent qu’à coups de chandelles, de combats d’avants restrictifs et de gentilles provocations pour nous faire disjoncter. Depuis sept ans, pas une équipe du Tournoi n’était venue gagner à Paris. Pourtant, en s’y mettant à plusieurs, les "British" avaient réussi un petit exploit en tournée en Australie (la première entièrement dans ce pays) ; deux tests gagnés sur trois. L’Angleterre notamment, entamait lentement sa montée en puissance avec Rob Andrew à l’ouverture.

Sur le moment, on ne s’était pas trop rendu compte que les Lions n’étaient pas exactement les mêmes que ceux de la tournée victorieuse. Le capitaine Finlay Calder n’était pas là, ainsi que six ou sept titulaires estivaux, officiellement pour raisons professionnelles ou blessures. On apprit plus tard qu’il y avait eu un bras de fer entre joueurs et dirigeants. Ces derniers voulaient amener 21 gars seulement à Paris, les premiers voulaient venir à trente, comme en tournée et goûter tous ensemble aux plaisirs du Moulin Rouge. Finalement, les Lions se présenteraient avec deux troisième ligne (l’Anglais Dave Egerton et l’Irlandais Phil Matthews) qui n’avaient même pas fait la tournée. Les dirigeants si sourcilleux décidèrent même de retirer le label "Lions" et de ne pas donner de cape officielle, au grand dam du célèbre coach écossais Ian McGeechan désireux, par amitié, de respecter le rendez-vous français.

Mais dans l’euphorie, ces bisbilles passèrent inaperçues. Dans l’esprit de tout le monde, c’était bien les Lions qui venaient se produire avec le deuxième ligne irlandais moustachu Donald Lenihan comme capitaine, et à peine un jour de préparation. "J’espère qu’on pourra faire un petit galop rapide le mercredi matin, nous sommes un peu dans le brouillard", avait indiqué Ian Mc Geechan. Les délices de l’ère amateur… La question de l’amateurisme prêtait le flanc à mille polémiques en ce temps-là car, en marge du match, Marcel Martin, cacique de la FFR avait rendez-vous avec les pontes de l’International Board pour se justifier. Dans les colonnes du Times, le patron des treizistes anglais avait balancé une mine sur les salaires occultes des quinzistes français en donnant des chiffres précis sur ce que déboursaient Toulouse et Agen pour piquer des treizistes français. Bonjour l’ambiance.

Photo des Lions ( légende : les Lions à Paris lors d'une promenade à la Tour Eiffel. on peut reconnaître : Ian McGeechan, Gavin Hastings, Rob Andrew, Roger Uttley (caché), Scott Hastings, Craig Chalmers. Devant : leur officier de liaison, Jean Montel.)
Photo des Lions ( légende : les Lions à Paris lors d'une promenade à la Tour Eiffel. on peut reconnaître : Ian McGeechan, Gavin Hastings, Rob Andrew, Roger Uttley (caché), Scott Hastings, Craig Chalmers. Devant : leur officier de liaison, Jean Montel.)

Photo des Lions ( légende : les Lions à Paris lors d'une promenade à la Tour Eiffel. on peut reconnaître : Ian McGeechan, Gavin Hastings, Rob Andrew, Roger Uttley (caché), Scott Hastings, Craig Chalmers. Devant : leur officier de liaison, Jean Montel.) 
 

Course-poursuite magnifique

Côté tricolore Jacques Fouroux s’était senti assez fort pour tenter des essais, quatre débuts internationaux (Benetton, Lacombe, Pujolle, Seigne…). Plus un rappel, celui de Didier Cambérabéro, un ouvreur si doué dont le cas faisait toujours couler beaucoup d’encre. Midi Olympique avait mis l’accent sur celui-ci. Ses relations étaient difficiles avec Fouroux. "Il ne savait pas me parler, c’était un remonteur de pendules, il voulait faire monter ses joueurs aux arbres. Avec moi, ça ne marchait pas", explique-t-il aujourd’hui. Avec le recul, on l’imagine en effet, énervé, vexé peut-être inhibé par les coups de gueule intempestifs de son sélectionneur. "On avait gagné au pays de Galles, j’avais mis 14 points ; il m’avait viré pour… une touche non trouvée. C’était comme ça, on changeait sans arrêt d’ouvreur, on partait, on revenait. Impossible de trouver de la stabilité. Ça a toujours été le mal du rugby français. Je sortais en plus d’une hernie discale, opérée le 9 juin. Je n’avais repris que début septembre. C’était pas facile pour moi." Il était alors en balance avec Franck Mesnel du Racing, son exact opposé. Ce dernier, trouvaille de Fouroux, pénétrait physiquement dans les défenses, utilisait peu son pied, ne butait pas, mais savait rester debout. "Cambé" avait plus de vitesse, faisait jouer dans les intervalles, maîtrisait toutes les aspects du jeu au pied.

Ce match fut une franche réussite, une course-poursuite magnifique avec trois essais de chaque côté et un festival de Gavin Hastings, l’arrière écossais. Côté français, Didier Cambérabéro s’était lâché à fond, avec un essai sur une échappée et une feinte de passe, plus un six sur sept au pied. "Je ne suis plus un gamin" répondrait -il à l’envoyé spécial de Midi Olympique. Trente ans après il se souvient de cette course "et de la cuillère subie juste avant la ligne.". Les Lions finirent par s’imposer 29-27. Les célébrations de la Révolution française n’avaient pas porté chance aux Bleus. "À quatre contre un, c’est plus facile" avait-on eu envie de dire aux Britanniques si fiers de ce succès. Mais on le rappelle, pas un sur quinze n’avait déjà gagné sur le sol français. Ce match des Lions fut donc historique à plus d’un titre. De l’avis général, la partie n’avait pas eu l’intensité d’un match du Tournoi. Mais les moins de vingt ou vingt-cinq ans n’avaient jamais vu des British relever à ce point le gant de l’offensive face à l’équipe de France. "Le plus flagrant c’est que, contrairement à notre habitude, c’est nous qui avons pris l’initiative d’attaquer, au lieu d’attendre, comme toujours", vint témoigner Ian McGeechan. "Le rugby britannique en a terminé avec ses complexes face aux grandes équipes. Et puis, cette victoire après une séance et demie de préparation confirme l’importance du concept des Lions." Alors que la Coupe du monde venait d’être créée, que le professionnalisme approchait, on aurait pu les croire menacés. On ne s’en était pas rendu compte sur le moment, mais la France a contribué à les sauver. Un apport de plus de la Révolution française.

La fiche du match

  • À Paris, mercredi 4 octobre 1989 : victoire des Lions 29 à 27 contre la France
  • Lions : 3 E Andrew, G. Hastings (2) ; 1 T, 4 P G. Hastings, 1 DG Andrew.
  • France : 3 E Blanco, Bénetton, Cambérabéro ; 3 T, 3 P Cambérabéro.
  • Arbitre : M. Anderson, (Ecosse).

La composition des Bleus : Blanco ; Lacombe, Sella, Andrieu, Lagisquet ; (o) D. Cambérabéro, (m) Berbizier (cap ) ; Roumat, Rodriguez, Bénetton ; Devergie, Bourguignon ; Seigne, Bouet, Pujolle (puis Chabowski).

La composition des Lions : G. Hastings (E) , Sc. Hastings (E), Mullin (I), Guscott (A), R. Underwood (A) ; (o) Andrew (A), (m) R. Jones (G) ; A. Robinson (A), Egerton (A), Matthews (I), Cronin (E), Ackford (A) ; Probyn (A), St. Smith (I), Griffiths (G). 

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