• L’équipe de France en 1910 contre le pays de Galles. Les Bleus ont commencé dans le circuit international par une longue série de défaites.
    L’équipe de France en 1910 contre le pays de Galles. Les Bleus ont commencé dans le circuit international par une longue série de défaites. DR / DR
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Histoires de rugby

1er janvier 1910, la France entre dans le Tournoi

Bien avant la mode du Boxing Day, les Bleus jouaient pendant les fêtes. Ils ont découvert le Tournoi comme ça, à Swansea dans une atmosphère si surannée avec un talonneur arrachéin extremis à son réveillon.

On en fait des tonnes avec le Boxing Day, présenté comme l’invention du siècle en termes d’exposition et de communication. Mais qui se souvient qu’avant guerre, le XV de France jouait ses premiers matchs du Tournoi le jour de l’an, en toute simplicité. Les Bleus étaient finalement très modernes. Cette situation fut sans doute empirique, la tradition depuis les années 1880 faisait démarrer le Tournoi des 4 Nations aux alentours du 15 janvier. Et comme la même tradition commandait de jouer tous les quinze jours pour le repos des joueurs, il fallut rajouter une date pour les nouveaux invités. On trouva amusant de rencontrer ces exotiques Français pour fêter la nouvelle année aussi bien chez eux qu’en Grande-Bretagne. Côté français, jouer des tests le jour du réveillon fut aussi un moyen de lancer ce nouveau sport (ce fut le cas aussi en 1906 pour le tout premier match contre les All Blacks). La tradition perdura jusqu’en 1948. Les grands débuts de l’équipe de France dans le Tournoi eurent donc lieu le jour de l’an 1910 à Swansea face au pays de Galles. Cent dix ans plus tard, on imagine une entrée en fanfare fracassante, saluée par des vivats sur fond d’entente cordiale. Les témoignages qu’on a retrouvés ne vont pas vraiment dans ce sens. Sous la pluie glaciale de Swansea, il n’y avait pas un énorme engouement populaire, ni médiatique pour jauger ces Bleus de France commandés par le Racingman Gaston Lane. Les supporters gallois ne les pensaient pas au niveau de leurs champions, détenteurs de la Triple Couronne. Le match "pirate" de 1908 avait tourné à la démonstration à 47 à 5…

Le programme officiel du match du 1er janvier 1910.
Le programme officiel du match du 1er janvier 1910. - DR

On suppose que l’entrée dans le Tournoi avait été une immense fierté pour les dirigeants de l’USFSA ou plutôt de sa commission rugby (puisque la FFR n’existait pas), ils avaient abattu un gros travail diplomatique pour être admis par les nations d’outre-manche qu’il avait fallu convaincre une à une jusqu’à émouvoir l’Écosse, la plus conservatrice. En 1909, les Français avaient même fait le Tournoi en "pirate", en affrontant les quatre adversaires en marge de la compétition qui existait déjà. Un an plus tard, les caciques de l’Ovale (dont Charles Brennus, le père du bouclier) avaient arraché un accord de principe avec chacune d’entre elle. OK pour un match annuel, ça aurait dû être une grande fête. Mais la lecture des documents d’époque, nous relate une atmosphère aigre-douce. On comprend qu’il y a des chicanes entre les clubs du sud (Bordeaux) et les Parisiens, que les sélectionneurs n’ont pas vraiment tenu compte des matchs de sélections. Sur les quinze titulaires, il y avait une majorité de Racingmen et de Scufistes.

Anduran : d’une galerie d’art au bourbier de Swansea

On a même l’impression que cette entrée dans le Tournoi ennuyait beaucoup de monde et surtout les clubs (tiens donc ?). Pourtant, début décembre deux matchs de sélection avaient été organisés à Bordeaux et Lyon. Quinze joueurs plus quelques suppléants avaient été convoqués par courrier pour le vendredi à 14 heures gare Saint-Lazare pour prendre le train pour Dieppe. Nous sommes le 31 décembre 1909, les Bleus doivent jouer le lendemain, pas de stage évidemment. Qui pourrait avoir une idée aussi saugrenue ? Des témoignages évoquaient des joueurs presque énervés d’être là, à cause de la longueur du voyage. La grande aventure des Bleus commence en plus par un énorme raté. À l’heure dite, il n’y a que quatorze joueurs, l’avant titulaire bordelais Helier Tilh, manque à l’appel ! Consigné à la caserne, il n’a pas pu avertir ses dirigeants. Son remplaçant Charles Beaurin prévu comme remplaçant, est aussi indisponible, d’autres remplaçants prévus, Legrain et Moure sont appelés à la rescousse (téléphone ? pneumatique ?), mais ils annoncent qu’ils sont blessés. Charles Brennus vacille, son visage est livide. Il craint l’humiliation pour le premier match des Coqs. Avec Isambert, son acolyte et Cartoux journaliste à l’Aurore, ils se partagent des adresses d’avants parisiens qui pourraient faire l’affaire. Brennus s’engouffre dans un taxi et donne une adresse au chauffeur : rue de la Boétie. Il sait qu’un troisième ligne ou talonneur du SCUF a ouvert dans la matinée une exposition de peinture dans une galerie réputée. Il s’appelle Jean-Baptiste, Joseph Anduran, il a 28 ans, il est né à Bayonne. On a du mal à se le représenter comme un rude avant de devoir, mais plutôt comme un dandy raffiné qui se meut dans le milieu des arts. Brennus a de la chance, il tombe tout de suite sur lui en train de vendre un tableau de Corot, artiste côté. Il n’a pas du tout l’esprit au rugby. Brennus se lance, et voit entrer Isambert et Cartoux qui ont fait chou-blanc de leur côté (Montmatre, Montrouge, rue Gaudot de Mauroy). Isambert prend la parole : "Joe, veux-tu être international ?" À trois, ils parviennent à convaincre Anduran, tenté par l’aventure mais anxieux de la réaction de son épouse en plein préparatif du réveillon. La troupe fait irruption au domicile des Anduran : "Mais nos impératifs familiaux, Joseph ?" Le mari rétorque : "Ça ne fait rien. Ignorante ! (!!!) Sache que devenir international, c’est un honneur de la race." Puis il enfile un chandail de laine et saute dans le taxi avec les trois "gros pardessus". À Saint-Lazare, on se rend compte que l’arrière René Menrath (lui aussi du SCUF) n’est pas là. Mais il a fait dire qu’il serait libre vers 17 heures et qu’il rejoindrait les autres à Swansea après un voyage nocturne, il tiendra parole, mais sans être très frais. Le premier match des Français dans le Tournoi peut se dérouler dans des conditions normales, même si l’ambiance n’est pas celle d’un sommet bouillant... Les Gallois du capitaine et centre Billy Trew étaient si supérieurs à ces Français bien tendres et trop peu… endurants. Leur première mi-temps fut pourtant encourageante. Mais les avants n’ont clairement pas le niveau international, ils s’arrêtent trop vite de courir, les poings sur les hanches, alors que le pack gallois continue de trottiner en soutien de ses attaquants, quelle perf ! La deuxième période est un calvaire.

Une remise en touche lors du premier match du Tournoi 1910.
Une remise en touche lors du premier match du Tournoi 1910. - DR

Les chroniqueurs remarquent pourtant une certaine désinvolture chez ces Gallois doués techniquement, physiquement et tactiquement. Ils jouent comme en démonstration, juste assez pour marquer dix essais dont un triplé de l’ailier Reggie Gibbs. L’arrière Jack Bancroft passe neuf coups de pied. On les soupçonna de laisser passer par bonté les attaquants français auteurs de deux essais. Il se dit que les Gallois dominent tellement le match qu’ils s’arrêtent parfois de jouer pour expliquer les règles aux frenchies ! Le score final fut humiliant : 49 à 14. Mais les commentaires de l’époque sont assez contradictoires. "La Petite Gironde" et l’Auto sont bienveillantes : "La brutalité du résultat : 49 points à 14, pourrait paraître désespérante pour l’avenir du rugby en France : mais pour ceux qui ont vu cette belle partie, il faut conclure cependant au progrès de nos joueurs, qui, en cette occasion, ont paru plutôt manquer de souffle que de qualité." "Les Français ont prouvé qu’ils avaient accompli quelques progrès sensibles… mais nous sommes encore des enfants jouant à l’aveuglette sans méthode et sans entraînement." On ne s’entraînait visiblement pas du tout dans nos clubs, pas physiquement en tout cas. "En France, on joue au rugby par plaisir, par distraction. Après avoir passé la nuit au bal…, la majeure partie de nos équipiers parviennent parfois à arriver à l’heure sur le terrain, mais rarement il a été possible de leur demander plus et ce manque absolu d’entraînement est bien la raison primordiale de notre infériorité."

Charles Vareilles qui est le premier français à inscrire un drop.
Charles Vareilles qui est le premier français à inscrire un drop. - DR

La presse de l’époque n’a rien de primaire, elle lève déjà des lièvres et déclenche des polémiques sur les formules de championnat, c’est ce qui nous a le plus étonnés. Le Figaro balance. Il parle d’une "effroyable défaite" et remet en cause l’organisation du rugby français. "Nous sommes trop habitués au jeu d’équipe de club pour être de taille à lutter dans les matchs à équipes hétéroclites. Nous n’aurons de chances sérieuses que lorsqu’on aura créé en France un championnat procédant comme suit : équipes départementales, équipes régionales, équipe nationale, ce qui correspondrait - amélioré - au régime anglais." On évoque aussi la façon dont les Gallois passent la balle au dernier moment avant le plaquage et pratiquent les redoublées.

Bancroft en fait trop

Au banquet d’après match, les officiels gallois rivalisent de politesses sur les progrès des Bleus. Mais l’arrière buteur Bancroft, un peu grisé par les agames, lance une déclaration vexante : "Vous, Français pourraient peut-être battre les Écossais, les Anglais et les Irlandais, mais vous ne pourrez venir gagner ici, tant qu’il y aura du charbon des mines de la vallée de la Rhondda au pays de Galles du Nord."

Il sera démenti par les faits… Mais servit peut-être d’aiguillon. Quant à Jo Anduran, il avait eu du mal à passer de l’ambiance d’une galerie d’art à la boue de Swansea. Il ne revit plus jamais l’équipe de France, mais il reçut une carte d’international, preuve du sacrifice de son réveillon. Il la perdit en 1914 et ça ne lui porta pas bonheur, il mourut sur un champ de bataille de la Grande Guerre en octobre 1914, à 32 ans, avec peut-être le souvenir de son unique sélection pour l’honneur de la patrie, de son 31 décembre manqué, de ses mots un peu durs à son épouse.

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