La vérité sur l'affaire Herrero (1/6) : un homme à abattre

  • André Herrero, capitaine emblématique du RCT de 1971, sort sonné à l'aide du médecin toulonnais. André Herrero, capitaine emblématique du RCT de 1971, sort sonné à l'aide du médecin toulonnais.
    André Herrero, capitaine emblématique du RCT de 1971, sort sonné à l'aide du médecin toulonnais. Midi Olympique - Photos Archives
Publié le , mis à jour

Considéré par les Biterrois comme une cible dans la finale Toulon - Béziers 71, André Herrero est mis pratiquement hors d’état de nuire, au bout de trente-six minutes de jeu. Une rumeur insistante parle d’un contrat… Mais alors, qui est le "tueur à gages" ?

Chaque quête a son dragon. Celui qui se dressait pendant trente-six minutes entre la jeune équipe biterroise et le Bouclier de Brennus gît maintenant en bord de touche couché sur une civière. Accourus des quatre coins du terrain, les photographes canardent sans pudeur André Herrero, ex-dieu vivant de la rade de Toulon, redevenu simple mortel. Le chef du commando des rouges n’a plus rien du corsaire farouche à la belle et grande gueule. Son visage barbu est un masque de douleur ensanglanté. En lui, quelque chose s’est brisé, au delà d’une côte doublement fracturée.

Au coup d’envoi, les caméras n’avaient d’yeux que pour lui, André Herrero, numéro 4 de Toulon, le genre de type n’ayant peur de rien ni de personne, vingt-deux fois international. Qu’un coup de pied, de genou, de tête, peut-être, laisse à terre pour le compte, vidé de toute énergie, empli de souffrance. Une souffrance qui l’habitera longtemps après cette finale perdue.

 

"En éteignant le leader…"

 

Depuis des mois, André Herrero a décidé de tirer un trait définitif sur le rugby. Sa vie, comme celle de sa famille, s’écrira désormais en Argentine où il sera éleveur de bétail. S’il ramène le Bouclier à Toulon, qui n’en pas perçu l’éclat depuis 1931, il deviendra une icône, une idole. Une avenue menant à Mayol portera son nom. Du fond de la pampa sud-américaine, André restera pour toujours dans les cœurs toulonnais, le chevalier à l’immense courage. Mais l’histoire était trop belle.

Ce 16 mai 1971, des rumeurs venues de Béziers disent qu’un contrat pèse sur les épaules d’André Herrero. Elles se vérifient dès les premières minutes de cette finale. Cinquante ans après, le capitaine biterrois Richard Astre confirme : "Nous avions ciblé André Herrero." Lequel ne prit pas ces menaces au sérieux : "J’avais entendu parlé de ça, mais je ne m’étais pas méfié. Nous avions pourtant observé qu’à chaque rencontre de cette phase finale, les Biterrois s’arrangeaient pour éliminer un adversaire gênant." En quart de finale, le Bagnérais André Cazenave, est sévèrement touché, tout comme l’Agenais Paul Biémouret, en demie, victime de plusieurs K.-O. Mais rien de significatif en seizième contre Poitiers ni au tour suivant face à Dijon. Qu’André Herrero soit dans le collimateur des Biterrois n’est pas une révélation. Raoul Barrière, leur entraîneur, ancien pilier international, demande à ses avants de marquer leurs adversaires physiquement. C’est un principe de jeu appris en Afrique du Sud lors de la tournée mythique de la bande à Lucien Mias, en 1958.

"En aucun cas, il ne fallait qu’André Herrero déstabilise notre pack par ses provocations. Il s’exposait beaucoup. En tombant, il s’offrait." Richard ASTRE

Les Biterrois craignent André Herrero à plus d’un titre. Pour sa rudesse, son goût du combat rapproché et surtout l’oppressante façon qu’il a de parler sans arrêt aux adversaires et à l’arbitre. Les Biterrois ne veulent pas subir l’emprise d’un tel dragon. C’est l’homme à abattre.

Quand on fait remarquer à Richard Astre que les images de la finale, même floues, même en noir et blanc, disent que Béziers fut plus agresseur qu’agressé, l’intéressé sourit : "Je préfère ça que le contraire. André Herrero influençait l’arbitre, les adversaires et les partenaires. En éteignant le leader, on éteignait l’équipe. En aucun cas, il ne fallait pas qu’il déstabilise notre pack par ses provocations. Il s’exposait beaucoup. En tombant, il s’offrait."

Mauvaise rencontre

Les beaux projets d’André Herrero se fracassent sur cette satanée 37e minute, au terme d’une action de vingt secondes, du renvoi aux 22 mètres de l’ouvreur toulonnais Paul Bos à la sortie en touche de Bernard Giabbiconi. Pour Herrero, une chute, un atterrissage et une mauvaise rencontre, celle avec un coupable jamais formellement identifié. Trilogie banale d’un rugby tel qu’il se pratiquait à une époque où le salut passait par le jeu debout. Jeté au sol, n’importe quel avant voyait son espérance de vie sérieusement réduite, même Herrero, brave parmi les braves, étendu pour le compte.

André sort sur un brancard, porté par le toubib toulonnais et Christian Carrère. Ils le déposent là, devant la tribune d’honneur. Les officiels s’y pressent autour de Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre et maire de Bordeaux. De longues minutes durant, André tente de retrouver ses forces. Soutenu par le docteur Rocheteau et "Carbu", le kiné, il se traîne le long de la touche, démarche de vieillard et rictus de battu. La suite est un chemin de croix.

Comment cette finale se serait-elle écrite avec un leader toulonnais en pleine possession de ses moyens ? Il n’aurait pas rattrapé à la course René Séguier partant à l’essai à six minutes de la fin. Non, mais stimulée par sa présence, son équipe se serait peut-être jouée de l’adversité. Peut-être. La réalité, c’est que le coup de pied de "Petit Louis" Irastorza roule jusqu’à Jack Cantoni, le seul attaquant assez fou pour relancer de sa ligne d’en-but. Petits pas de recul, démarrage foudroyant, deux crochets magiques, accélération, passe à Séguier juste avant la cravate du siècle signée Roger Fabien. Essai. Égalité. Deux quarts d’heure supplémentaires pour trouver un champion : c’est Béziers, plus jeune, plus affamé, à 15 contre 14 et demi. Le Grand Béziers vient de naître. Son hégémonie - dix titres en treize saisons jusqu’en 1984 - propulsera la modeste sous-préfecture de l’Hérault au rang de nouvelle capitale du rugby.

Richard Astre reçoit le Bouclier de Brennus 1971 des mains de Jacques Chaban-Delmas et Albert Ferrasse
Richard Astre reçoit le Bouclier de Brennus 1971 des mains de Jacques Chaban-Delmas et Albert Ferrasse Midi Olympique - Photos Archives

La prometteuse équipe toulonnaise, elle, se fracture à peine rentrée au vestiaire, et pour toujours. Il y a ceux qui auraient voulu se venger et les autres. S’ensuit une crise ouverte et le départ de neuf Toulonnais à Nice dans le sillage d’André Herrero. Toulon connaît alors une forme de guerre civile entre les "pro" et les "anti" Herrero. Pendant une petite décennie, le RCT perdra beaucoup de matchs et pas mal de sa fierté. Que de temps gâché ! Que de jeunesse éparpillée pour une côte cassée !

"Aujourd’hui les gars, on va vous crever"

En voyant Herrero étendu, les supporters toulonnais, d’abord sidérés, se révoltent contre ce coup "sournois, dégueulasse" qui a éliminé l’entraîneur, le capitaine, le frère, le père, le président, le lider maximo. Ils scandent à plusieurs reprises des "Estève assassin !". Ce qui laisse insensible le géant biterrois habitué depuis longtemps à enfiler le costume du méchant.

Méchant, il l’est. Provocateur aussi. "Aujourd’hui les gars, on va vous crever", promet-il aux Toulonnais dans le tunnel. Mauvais signe, il se crache dans les mains. Sans tarder, il met ses menaces à exécution : doigts dans les yeux de Michel Sappa sur une touche et crampons affûtés sur le visage d’André Herrero dans un regroupement. En face, Daniel Hache distribue coups de poing et de pied pour faire bonne mesure. André Lubrano voit ses premières étoiles.

Amoindrir un adversaire par quelques moyens licites ou illicites est alors une méthode répandue dans tous les clubs. Certains donnent même une prime au "pacificateur" de service. À une époque où les remplacements n’ont pas cours, contraindre l’adversaire à jouer à 14, voire à 13, offre un avantage souvent décisif.

Mais que fait la police ? Pas grand-chose. L’arbitre de champ est bien seul pour régler tous les problèmes, navigant entre la règle et l’esprit, autorisant les packs à se frotter, à se fritter, à se cravater, laissant s’installer une paix sommaire après de viriles mises au point. Ses assesseurs ? De simples leveurs de drapeau chargés de signaler un pied sur la ligne, une balle hors du terrain et le passage du ballon entre les poteaux.

"Je vois vite que la blessure d’André est grave. Je sais qu’il y a vilenie, attentat. Personne n’a vu le coup de pied, encore moins le coupable." Daniel HERRERO

Si l’arbitre de champ ne voit pas, ou ne veut pas voir un coup de poing, de tête, de pied, de coude, de genou, un tirage de cheveux ou de testicule, un en-avant, un hors-jeu, c’est son droit le plus strict. Si ses yeux ne détectent pas une faute, c’est qu’elle n’existe pas. Dès l’instant qu’il réussit à rentrer chez lui sans l’aide de la police, sa mission est remplie. En 1971, les cartons jaune et rouge restent à inventer, tout comme les arbitres assistants, les drapeaux bippeurs, l’arbitre vidéo ou le juge à la citation.

Ce dimanche 16 mai 71, trop occupé à suivre le ballon, l’arbitre Michel Dubernet ne voit pas qui descend André Herrero. Quand il est appelé par des joueurs toulonnais au chevet de leur capitaine, il tente de relever le blessé qui s’affale dans un cri de douleur. Affolement et tension extrême dans le camp toulonnais. Bouleversé, Daniel Herrero pleure de rage en accompagnant son frère hors du terrain. Dubernet attend la sortie du blessé pour faire reprendre le jeu. A-t-il mené une enquête express auprès de son juge de touche, Francis Palmade, placé côté tribune présidentielle ? Non. Ce dernier, aujourd’hui âgé de 84 ans, avoue ne pas se souvenir du match, juste "que Georges Senal était un des joueurs les plus méchants du pack biterrois". Senal ferait un parfait coupable. Il envoya vers la tête de Daniel Herrero, sans l’atteindre, un violent coup de crampon en début de deuxième mi-temps. À croire que le contrat courrait sur toute la famille.

L’auteur du coup fatidique, largement septuagénaire aujourd’hui, court toujours. Personne ne l’a démasqué, lui n’est jamais passé aux aveux. L’idée de rouvrir ce "cold case" m’était venu en interviewant Daniel Herrero. "Je vois vite que la blessure d’André est grave, se souvient-il. Je sais qu’il y a vilenie, attentat. Personne n’a vu le coup de pied, encore moins le coupable." Avant de partir, il glissa qu’Armand Vaquerin, décédé en 1993 dans des conditions dramatiques, "a peut-être emporté ce secret dans sa tombe".

Silences et mensonges

Ré-ouvrir le dossier Herrero aujourd’hui, c’est s’attaquer de front à une histoire vieille d’un demi-siècle, écrite au fil de témoignages contradictoires, plonger dans la presse de l’époque, avaler des bouquins, retrouver les images du match et les visionner jusqu’à pas d’heure. Puis partir à la recherche des protagonistes encore vivants. Leur montrer la scène fatale, la décortiquer avec eux, les écouter jusqu’au tournis, jusqu’à friser l’abandon.

Comment atteindre une vérité qui s’est dérobée aux meilleurs limiers de la profession ? Christian Montaignac du journal L’Équipe, très proche de Raoul Barrière, l’entraîneur de Béziers, s’y essaya sans résultat probant. D’autres eurent droit à des confidences de fin de soirée et respectèrent l’omerta. Pierre Verdet, longtemps grand reporter à Midi Olympique, s’en excusa presque : "Je sais qui c’est, mais j’ai promis de ne jamais le dire. Je mourrai avec ce secret. Dans ce métier, il faut savoir se taire." Merci du conseil.

Philippe Bonhoure, l’ancien arrière de Béziers, double champion de France, tint le même langage : "Je sais qui c’est, mais je ne peux pas te le dire. Regarde les images, ha ha ha !"

Je ne l’ai pas attendu pour m’esquinter les yeux plus de cinq cents fois sur la fameuse séquence de vingt secondes, à pister les joueurs entrant et sortant de l’écran. À peu près une vingtaine, tous préoccupés par le ballon, sauf un, le vrai dragon de cette quête.


 

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Les commentaires (1)
Badphl34 Il y a 5 mois Le 08/08/2021 à 20:53

Quel bonheur cet article! MERCI