Top 14 - Philippe Saint-André : « J’étais devenu le naze qui a pris 62 points contre les Blacks »

  • Le manager montpelliérain est sur un nuage après le titre des siens en Top 14.
    Le manager montpelliérain est sur un nuage après le titre des siens en Top 14. Midi Olympique - Aurélien Delandhuy
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Dimanche matin, durant deux heures et le temps d’un solide petit déjeuner partagé sur son balcon avec vue sur Montpellier, le manager du MHR nous a livré les clefs d’une saison haletante, terminée en beauté avec ce premier bouclier de brennus.

Quel est votre état d’esprit, 48 heures après la finale ?

Je suis heureux, très heureux. Cette finale clôture une saison assez incroyable. Nous avons vécu des phases finales d’une intensité folle. Depuis vendredi minuit, nous sommes donc sur un nuage, comme dans un rêve. Amener son premier Bouclier au MHR constitue une belle empreinte dans l’histoire. Ce club doit beaucoup à un grand monsieur, Mohed Altrad. Et s’il s’agit seulement du premier titre, je suis persuadé qu’il y en aura d’autres.

Dans vos souvenirs personnels, quelle place aura ce titre ?

C’est fort. Jusqu’à vendredi soir, je n’avais jamais touché le Bouclier. Je l’avais seulement effleuré comme joueur avec Clermont, puis approché comme coach avec Bourgoin et Toulon... On ne le dit pas assez, mais c’est un trophée lourd, très lourd même, à soulever. (rires) Et le scénario pour y arriver est fou! Quand je redescends dans « l’arène » il y a dix-sept mois (lorsqu’il est redevenu entraîneur), Montpellier est avant-dernier du championnat. On s’est battus toute la saison passée pour assurer la survie du club. Et c’est produit un déclic : on enchaîne dix victoires, on remporte la Challenge Cup et on termine 10e du Top 14. On était alors loin d’être prétendant au titre. Pourtant, dès la reprise, les joueurs avaient envie d’être des acteurs importants du championnat. Ils souhaitaient que l’on se fixe un objectif élevé.

Comment cela s’est-il concrétisé ?

Lors du stage que nous avons effectué en Corse au mois d’août dernier, Olivier Azam, Jean-Baptiste Elissalde et moi avons eu une réunion avec les leaders du groupe. C’est là qu’ils nous ont annoncé vouloir viser le Top 4. C’est-à-dire au minimum se qualifier pour les phases finales et jouer un barrage à domicile.

Vous n’en avez rien dit.

Dans notre situation, il était hors de question de le crier sur tous les toits. Cela aurait été perçu comme de la prétention. Mais Ouedraogo et Guirado ne voulaient surtout pas revivre la saison qui venait de s’écouler.Je leur ai dit : « OK. Mais commençons par réussir notre entrée en matière et le match à Toulon. Si on gagne chez un concurrent direct, alors on pourra avoir de hautes ambitions.» Résultat, on fait match nul à Toulon, en réalisant un bon match dans sa physionomie. Et, vu leur détermination, dès le mois d’août j’ai su que l’on serait performant. 

La suite a confirmé vos sensations ?

En suivant, on met 40 points à Brive en gaspillant le point de bonus offensif puis on perd contre Toulouse. Mais aux entraînements, cela travaillait toujours dur. Surtout, même quand on perd à Pau le groupe reste serein. Chacun bosse, l’ambiance est bonne. Il n’y a pas de doute. Et puis, côté rugby, l’apport d’Alexandre Ruiz se fait sentir : nous sommes moins pénalisés. Je savais que cela allait payer et que nous allions jouer les premiers rôles. Encore devions-nous rester dans notre coin, un peu cachés. Et, à ce titre, le fait ne pas avoir débuté le championnat en trombe nous a servis.

Comment avez-vous eu l’envie de recruter l’arbitre Alexandre Ruiz pour en faire un de vos adjoints ?

Cette année, nous voulions progresser sur notre animation offensive et ne plus nous appuyer seulement sur notre défense et la conquête. C’était le chantier de l’année, lancé après avoir débrieffé la saison précédente où nous nous étions accroché à notre puissance pour exister. Parfois au détriment de la discipline. Avec Jean-Ba (Elissalde) et Olivier (Azam), on s’est dit que pour viser le titre d’ici deux ou trois ans, il nous faudrait impérativement avoir une meilleure discipline. C’était à ce prix que l’on rivaliserait avec les Toulouse, La Rochelle, Racing ou Bordeaux.

Chaque sélection nationale s’appuie désormais sur les compétences d’un arbitre et je me suis dit que le principe pouvait se décliner en club. Son apport est très important pour les joueurs dans la compréhension des règles, les attitudes à adopter et le message corporel à renvoyer.

Et pourquoi Ruiz ?

L’an passé, comme Alexandre n’habitait pas très loin de Montpellier je lui avais demandé d’intervenir lors des préparations des quarts, demi et finale de Challenge Cup. À chaque fois, il nous a consacré une journée et le courant était passé avec le staff, ce qui est capital à mes yeux.
Puis, en discutant avec lui, j’ai découvert que c’était un vrai technicien et qu’il entraînait depuis vingt ans. Comme il était en fin de contrat avec la fédération et qu’il se posait la question de franchir le pas vers l’entraînement, j’ai dit banco.

Se cantonne-t-il à la discipline ?

Non, j’ai bataillé avec Mohed Altrad pour l’embaucher à temps plein parce que je souhaitais qu’il s’occupe de la discipline et de tout ce qui concerne les attitudes au contact et les zones de rucks. Il intervient aussi beaucoup en vidéo individualisée avec les joueurs. Il est entraîneur mais n’a pas son mot à dire sur la composition d’équipe, même chose pour Bruce Reihana (chargé travail par ateliers et des joueurs hors groupe) ; ils sont là pour délester Olivier et Jean-Ba qui se consacrent à la stratégie, la conquête et le mouvement général. Ils mettent du liant et sont là pour favoriser le développement des joueurs. Ils ont même une relation différente avec eux, car ils ne sont pas là pour donner les mauvaises nouvelles. Cela nous reviens, à Olivier, Jean-Ba et moi : nous décidons de la stratégie et de la composition d’équipe. Et en cas de désaccord, c’est moi qui tranche. Je crois que cette osmose et cette complémentarité sont une des raisons de notre titre.

Pourquoi ?

Tout simplement, j’ai remarqué que la nouvelle génération, celle des Arthur Vincent ou Florian Verhaeghe, a besoin d’être nourrie d’informations au quotidien. Ils sont en quête de précision et de détails. Nous les avons nourris.

En quoi vous-même avez évolué ?

En termes de management, je me suis beaucoup appuyé sur mon groupe de leaders. Les échanges avec eux étaient primordiaux. Comme je vous l’ai dit, c’est eux qui ont fixé les objectifs. Guilhem Guirado et Fulgence Ouedraogo savaient que c’était leur dernier tour de piste. Ils voulaient sortir par la grande porte et, dès cet été, c’était présent dans leur discours. Je m’en suis donc servi.

Qu’ont-ils apporté, concrêtement ?

« Fufu » et Guilhem se sont mis en quatre pour accueillir et intégrer au plus vite les recrues : Mercer, Garbisi ou Doumayrou qui faisait son retour au club et connaissait donc bien la maison. La cohésion s’est faite rapidement entre eux et le fait d’avoir un vestiaire sain a été déterminant.

Avez-vous pris plaisir à manager alors que vous ne vouliez plus être un entraîneur de terrain ?

Oui, et je l’ai dit ouvertement. Mais il faut remettre les choses dans leur contexte : je reviens pour essayer de sauver la place du MHR en Top 14. Je remets le survêtement mais l’équipe perd ses cinq premiers matchs sous mes ordres. Après la défaite contre le Racing 92 à domicile, je rentre chez moi, je pleure de rage et je me dit: «Je ne sais plus faire». à partir de là, je me suis totalement remis en question, j’ai gardé le cap que je m’étais fixé et on a enchaîné dix victoires d’affilée. Mais, dans mon esprit les choses étaientclaires : à la fin de saison, je reprenais mon costume de directeur de rugby. D’ailleurs, c’est pour cela que nous avions contacté Pierre Mignoni ou Franck Azéma. Mais bon, le trio que l’on formait avec Olivier Azam et Jean-Baptiste Elissalde fonctionnait bien... Au départ, je suis resté plus pour eux.

C’est à dire ?

Si un nouveau manager arrivait avec son staff, au moins l’un des deux allait être débarqué. Or Olivier et Jean-Ba voulaient continuer à travailler ensemble. J’ai alors dit banco à la condition d’étoffer le staff avec un directeur de performance (Benjamin Delmoral) et deux adjoints (Alexandre Ruiz et Bruce Reihana). Mohed Altrad, qui nous observait, a validé le projet.

Ce Bouclier vous permet-il d’évacuer le traumatisme de 2015 (élimination en quart de finale de Coupe du monde, alors qu’il était sélectionneur de l’équipe de France) ?

J’avais l’habitude d’avoir du nez, de bien recruter et d’avoir des résultats. Que ce soit à Gloucester, Bourgoin, Sale ou Toulon cela avait toujours marché. En équipe de France jusqu’en novembre 2012, nous suivons à peu près notre feuille de route : on termine l’année 2012 par deux victoires probantes sur l’Australie et l’Argentine. Sauf qu’à ma signature, j’avais demandé des garanties sur la libération de joueurs qui devaient arriver à mi-mandat. Et ellesne sont jamais venues… J’ai essayé, avec une préparation intense, de faire récupérer à mon groupe le retard physique et dans le développement à deux mois du Mondial.En vain, ça n’a pas marché… Je ne vais pas le cacher : après un tel revers, il y a forcément une remise en question.

C’est à dire ?

Après l’élimination face à la Nouvelle-Zélande, la souffrance est venue petit à petit. Dans l’esprit des gens, sur les réseaux sociaux, il n’était plus question de mes 69 sélections, 34 capitanats à 78 % de victoires chez les Bleus. J’étais juste le naze qui venait de prendre62 points contre les Blacks. Elles étaient oubliées mes cinq finales comme entraîneur avec Sale, Gloucester ou Toulon... Je peux vous dire que ça fait mal. Surtout quand tu vois tes prochessouffrir. Voilà pourquoi je ne voulais pas redevenir entraîneur principal.

Alors pourquoi avoir accepté ?

La mission confiée par Mohed Altrad au départétait d’être en soutien de Xavier Garbajosa sur l’extra-sportif, cela m’allait très bien. J’aime bâtir, effectuer le travail de fourmi pour structurer un club. Il y avait beaucoup de choses à faire à Montpellier. Notamment sur l’identification et l’image que l’on devait avoir auprès nos supporters et dans cette ville. Finalement, le cours des choses a décidé pour moi...

Ce titre est-il une revanche ?

Absolument pas, je ne veux pas être un vieux con, un aigri au point de voir ce titre comme une revanche. C’est juste une autre page de mon histoire. Car après les Blacks, je n’étais pas aussi mauvais que l’on a bien voulu le dire.  Et je ne suis pas devenu le meilleur depuis le titre de champion de France.

Venons-en au sportif. Dites-nous comment avez-vous fait pour récupérer Zach Mercer ?

Je le connais depuis six sept ans. Après 2015, j’ai commenté pour RMC le championnat anglais avec des déplacements réguliersen Angleterre. Ce qui m’a permis de reprendre contactmon réseau anglais, dont Steve Walsh qui fut mon préparateur physique au RCT et qui est ami avec le père de Zac.
C’est le profil de n°8 que j’aime, des «Matabiau» comme on dit à Toulouse, qui distribue plus qu’il ne porte le ballon. Bref, Mercer était sur mes tablettes et quand Eddie Jones a décidé de ne plus le sélectionner, Bath a tergiversé au moment de sa prolongation de contrat et j’ai sauté sur l’occasion. Je savais que le MHR allait faire une belle affaire. C’est une des réussites de notre duo avec Mohed Altrad, qui me laisse les mains libres sur le recrutement. Cela s’est vu aussi sur le dossier Carbonel cette année, ou encore sur Garbisi qui signe d’abord un contrat comme espoir avec le MHR.

Le recrutement de la saison 2021-2022 a-t-il été déterminant dans ce titre ?

On voulait poursuivre notre politique de « franciser » le vestiaire, tout enrenforçant l’équipe en vue des doublons, avec les absences attendues des Haouas et Willemse, sans oublier Pollard qui ne devait revenir qu’en novembre. Enfin, il fallait anticiper les arrêts de Guirado et Ouedraogo. Voilà l’explication des arrivées de Thomas, Chalureau, Capelli, Paenga-Amosa, Becognée ou Garbisi. Mais bon, on n’a pas tout réussi. Pour être franc, on se plante sur Vici et Hamadache.

Fin février, vous nous confiez voir le MHRen finale contre Bordeaux.

On avait un recrutement pour être bon pendant les doublons, et ce fut le cas. L’ambiance du vestiaire était bonne. Je n’avais pas de problème extra-sportif. On collait aux deux premières places... C’est lors que je me dis qu’au complet on peut faire le hold-up en phases finales. Bon, mes certitudes ont été bousculées avec les blessures de Willemse et Reinach… Au final, on a aussi eu de la chance lors de la dernière journée avec le revers de Bordeaux à l’Usap. déterminant dans ce Top 14, lors des trois. Or, il nous fallait de la fraîcheur pour la suiteet en évitant les barrages nous avons eu deux semaines pour préparer la demie face à l’UBB. On a bien préparé ça et potassé leur jeu.

Pas celui du Racing 92, l’autre possible adversaire ?

Le Racing, on connaissait pour l’avoir battu lors de l’avant-dernière journée. Bordeaux était un peu notre bête noire. Il fallait tenter un truc sur le plan stratégique. Le retour d’Arthur Vincent a été important. Il nous a permis de défendre à trois centres et de couper leur extérieur. C’est la clé.
En phase finale, vos 2es lignes Chalureau-Verhaeghe frappent clairement aux portes de l’équipe de France.

Êtes-vous d’accord ?

Totalement. En début de saison, Willemse et Capelli sont blessés, Van Rensburg est avec l’Afrique du Sud : Chalureau et Verhaege tiennent la baraque. Comme on ne parlait pas de nous, c’est passé inaperçu mais tous deux ont effectué une grosse saison. Ce sont eux qui ont eu le plus de temps de jeu. Pour Bastien, la saison dernière fut un déclic : il s’est stabilisé dans sa vie, a perdu 12 kg. Pour Flo, c’est déjà un grand joueur de rugby etsera international. Après, on est tranquille : « Chalu » a prolongé jusqu’en 2025 et « Flo » jusqu’en 2026. Ils sont au MHR pour un bail.

Avec le Bouclier, vous offrez à Guilhem Guirado une sortie royale. De quoi atténuer le malentendu né du match à Perpignan où il n’a pas eu l’ovation qu’il espérait parce que vous l’avez sorti à la mi-temps ?

Guilhem Guirado avait fait de ce match un rendez-vous important pour lui. C’était son dernier match, et il avait invité 80 proches ou de sa famille au stade, ce que je ne savais pas. À la pause, j’annonce donc que toute la première ligne change. On gagne le matche quand je rentre au vestiaire, au moment de serrer la main à Guilhem, je perçois qu’il y a un problème. Je prends la parole au milieu des joueurs, je m’excuse auprès de Guilhem en disant que j’ai fait une erreur de management. Je me suis trompé. Guilhem m’en a voulu. C’est un compétiteur, et rancunier qui plus est ! Il y a eu huit à dix jours tendus entre nous. On s’est expliqué. Il a compris qu’il n’y avait rien de prémédité. C’était une erreur de ma part, j’étais concentré sur le fait de remporter le match. Je crois que cela lui a servi pour sa fin de saison terminée en boulet de canon.

Vous avez annoncé à nos confrères de RMC que vous vouliez arrêter quoiqu’il arrive en 2025. Pourquoi ?

Je vais essayer l’an prochain de prendre du recul et donner un peu plus la main à mes deux adjoints qui verront leurs prérogatives élargies dans les prochaines semaines. On verra, si on y arrive. Après, pourquoi 2025 ? Si Mélenchon devient Premier ministre, j’aurais alors près de 60 ans et l’âge de la retraite (rires).

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Pierre-Laurent Gou
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Les commentaires (1)
jmbegue Il y a 1 mois Le 28/06/2022 à 08:51

Pour moi, il restera toujours le naze qui a eu une gestion déplorable de ses joueurs (FTD est le bel exemple). Mais surtout il est celui qui a savonné la planche de Garbajosa.