Bru : « Bayonne m'a aidé dans ma reconstruction » (2/2)

  • Yannick Bru est depuis 2018 le manager de l'Aviron Bayonnais, promu et 9ème du Top 14 cette saison.
    Yannick Bru est depuis 2018 le manager de l'Aviron Bayonnais, promu et 9ème du Top 14 cette saison. Icon Sport / Icon Sport
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Secoué par son éviction du XV de France en 2017, Yannick Bru s'épanouit maintenant à l'Aviron Bayonnais. Reconstruction personnelle, vision du management, avenir des Ciel et Blanc... L'homme fort du club basque se livre. 

Toute votre vie, vous avez entraîné au Stade Toulousain ou en équipe de France, des équipes sur le devant de la scène. Depuis 2018, vous êtes à l’Aviron. Qu’est-ce que ça change ?

Je pense qu’il faut mettre les mains dans le cambouis et accepter, quand on prend un nouveau poste, de partir à l’échelon en dessous. J’étais habitué à travailler dans la performance et le détail, parce qu’à Toulouse l’exigence est tellement haute qu’on te donne un effectif cinq étoiles et qu’il faut gagner des trophées. Quand tu prends l’équipe nationale, c’est pareil. Là, le fait de partir avec certains joueurs qui, dans le domaine technique, pouvaient être un peu plus en difficulté, ça m’a fait comprendre qu’il faut travailler sur d’autres notions : la confiance, le soutien, l’aspect affectif. Grâce à ces deux dernières années, je suis un entraîneur différent.

Comment votre vision de manager a-t-elle évolué ?

Quand on passe manager, on devient entraîneur de deux équipes : des joueurs et du staff. Aujourd’hui, nous avons 20 collaborateurs dans le staff de Bayonne. Derrière les coachs, il y a des hommes, une ambition, des caractères et une compétence. Pour qu’elle s’exprime le mieux, au service de l’équipe, il faut que tous les gens se sentent bien : qu’ils soient valorisés, écoutés, épanouis, autonomes et libres, tout en respectant un cadre. Cette deuxième équipe, le staff, est presque aussi importante que la première.

Comment vous définiriez-vous ?

Je me catalogue dans les entraîneurs méthodiques. Notre cadre est assez fort, notre planification rigoureuse. Mais malgré ça, j’essaye d’accorder une part importante à l’épanouissement de chacun. Les joueurs ont la liberté de choisir, de prendre des initiatives. Ils ont aussi le droit de ne pas être d’accord et donc d’être acteurs de leur semaine d’entraînement.

Vous veillez, dans votre vestiaire, à ce qu’il n’y ait pas trop d’inégalités salariales. Est-ce un principe de base de votre management ?

Déjà, je vais clarifier la chose : je ne m’occupe pas des rémunérations à l’Aviron. Je travaille avec Philippe Tayeb qui a œuvré de manière extraordinaire pour structurer le club économiquement et faire de l’Aviron une entreprise de spectacle pérenne. En revanche, Philippe me demande toujours quel niveau de sacrifice il peut faire pour certains joueurs. Je pense que la cohésion de l’équipe passe par le respect d’une certaine grille salariale. J’ai été éduqué comme ça, à Toulouse. Dans le modèle qu’on défend, à Bayonne, il faut éviter les amplitudes trop importantes. Le caractère et l’harmonie de l’équipe, l’atmosphère autour du vestiaire sont nos forces. Par voie de conséquence, on ne peut pas basculer dans un "star-system" et avoir des disparités trop importantes dans les salaires.

L’autre maître-mot de votre philosophie, celui qui revient souvent dans votre discours, c’est la rigueur…

Oui, on peut dire ça. L’entraîneur que je suis est la conséquence de toutes les expériences que j’ai vécues. Partout où je suis passé, je me suis rendu compte que les joueurs les plus performants ne sont pas les plus doués. Ce sont ceux qui ont la volonté la plus forte, qui croient en eux et qui cherchent à maîtriser, en permanence, leur destin. Tout ça implique une forme de rigueur. L’excellence, c’est une rigueur de tous les jours. Quand on est un joueur de haut niveau, ou qu’on veut y travailler, il faut essayer de contrôler un maximum de choses.

Avez-vous déjà été trop rigoureux ?

Il ne faut pas confondre rigueur et rigidité. Il faut être rigoureux parce qu’il y a des principes non négociables, dans tous les clubs. Mais il ne faut pas être rigide. Le cadre enferme alors la créativité et la confiance des joueurs. C’est un équilibre à trouver. Dans les moments difficiles d’une phase finale, on débloque toujours les situations par l’initiative d’un joueur…

À côté de ça, vous avez un côté chambreur, taquin, qu’on vous connaît moins…

Il fait partie de l’atmosphère du groupe. Les joueurs qui me connaissent savent que j’aime bien les challenger et ça passe par du chambrage chez certains gars, qui ont le caractère pour l’encaisser.

Le rôle de manager est-il trop prenant ?

Oui. C’est une course de bobsleigh, ça ne s’arrête jamais. On ne peut jamais lever la tête. C’est un combat quotidien mais c’est aussi tellement passionnant… Je ne me plains absolument pas. Familialement, psychologiquement, il y a parfois des difficultés. Mais c’est un choix.

Il implique forcément une médiatisation importante. Celle-ci vous déplaît-elle ?

Non, on fait avec. Vous savez, même si je n’étais pas le plus doué, j’ai eu la chance de faire partie d’une équipe de Toulouse avec qui on a gagné plein de titres. J’ai joué au milieu de stars, j’ai eu ma dose de lumière. On a tous un ego. Mais à Bayonne, je suis motivé par le projet. J’ai envie de construire sur l’éclosion des jeunes et le respect des valeurs du territoire, c’est ce qui me porte. Je le dis sans langue de bois : je ne cherche pas du tout de lumière.

Quand on vous a proposé l’idée d’un grand entretien, vous n’étiez pas des plus enthousiastes…

C’est toujours un exercice difficile. Il faut essayer de dire ce que l’on est, sans être un donneur de leçons. (Il marque une pause) Je n’ai pas envie d’être un donneur de leçons.

La saison vécue en Pro D2 avec Bayonne vous a-t-elle permis "d’oublier" votre éviction du XV de France ?

Ça a été un bol d’air. Je ne connaissais pas le Pays basque mais entre la mer et la montagne j’ai découvert un cadre familial assez extraordinaire. C’est important pour l’épanouissement de tous. Ensuite, à Bayonne, il y a une unité sans faille avec la direction et les actionnaires. Cette unité, je ne l’avais pas connue depuis au moins deux ans. Aujourd’hui, le couple entraîneur principal-président doit fonctionner ensemble. L’un sans l’autre, ce n’est pas possible. Au Pays basque, j’ai découvert un territoire de simplicité, d’authenticité et d’humilité. Ce sont des choses que je n’avais pas connues pendant un moment à l’échelon au-dessus. Tout ça m’a aidé, parce que j’étais dans une période difficile. Je suis reconnaissant envers ceux qui m’ont permis de travailler ici, ils m’ont aidé dans ce qu’on peut appeler une petite reconstruction.

Quelle analyse faites-vous de la saison qui vient de s’écouler ?

Nous avons travaillé fort en début de saison et nous avons bénéficié de cette Coupe du monde. Ensuite, nous avons été rattrapés par le retour des internationaux, le mauvais temps, les oreillons. Nous avons pris un train dans la figure en allant à Toulouse, début décembre, et ça a coïncidé avec sept ou huit semaines de difficultés. On s’est remis en selle sur la fin du parcours. Tout ça appelle à beaucoup d’humilité. Je pense que nous sommes sur un chemin positif, quand je vois le changement d’attitude de nos jeunes joueurs sur la connaissance de leur corps, les prérequis du haut niveau… Il ne faut pas oublier que nous sommes montés en Top 14 sur un coup de pied à la dernière seconde et que nous terminons 9e du championnat dans des circonstances particulières. Il faut se souvenir d’où l’on vient pour envisager l’avenir avec beaucoup d’humilité.

L’Aviron n’aura-t-il pas besoin de noms clinquants pour franchir un palier dans les prochaines années ?

Dans une entreprise de spectacle, il faut des joueurs un petit peu "sexy" qui vont exciter la curiosité de nos abonnés. C’est un élément à prendre en compte. Si on peut se le permettre, on essaiera d’en ajouter, mais pas à n’importe quel prix. Aujourd’hui, pour nous, Izaia Perese, c’est un challenge extraordinaire. Nous sommes condamnés à fonctionner sur des challenges comme ça, parce que la survie de l’économie du club passe par ces compromis, mais notre projet est basé sur la formation du club. Il est hors de question de mettre en péril le modèle pour investir comme ça a été fait dans le passé à Bayonne, sur des pseudos stars qui ne correspondent pas à l’état d’esprit du territoire. Je veux que l’équipe ressemble au projet que nous portons avec le staff, c’est-à-dire qu’elle soit basée sur l’identité locale et régionale. Les gens attendent un groupe humble, fier, travailleur. Je veille à ce que les mecs qui nous rejoignent respectent ça.

Comment voyez-vous l’évolution de l’Aviron et la vôtre, puisque votre contrat court jusqu’en 2021 ?

À très court terme, il y a cette pelouse hybride qui va voir le jour. Ensuite, il y aura la construction d’AB Campus, le centre d’entraînement qui est un outil indispensable à la croissance de l’Aviron Bayonnais. C’est une des priorités qui pourra garantir la pérennité de l’Aviron sur le long terme. Me concernant, pour l’instant, la dynamique est bonne. Je suis arrivé ici avec des gens qui m’ont parlé de stabilité, de confiance, de construction et je travaille en étroite collaboration avec Philippe Tayeb, Pierre-Olivier Toumieux (président du conseil de surveillance) et avec le comité stratégique des actionnaires. Si ces piliers du projet sont toujours d’actualité à Bayonne, je ne vois pas pourquoi je ne prolongerai pas l’aventure. Aujourd’hui, je me sens investi par rapport à ça. Si on reste sur ce pack de valeurs avec tout le monde, je ne vois pas pourquoi les choses changeraient.

Pablo Ordas
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