Ce France-Afrique du Sud eut la beauté du diable

  • Cameron Woki, ici face à l'ailier sud-africain Cheslin Kolbe, a prouvé samedi soir, à Marseille, qu'il savait combattre.
    Cameron Woki, ici face à l'ailier sud-africain Cheslin Kolbe, a prouvé samedi soir, à Marseille, qu'il savait combattre. Icon Sport - Icon Sport
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Intense, acharné et plus violent qu’aucun autre, ce France-Afrique du Sud eut la beauté du diable et nous pousse à croire, aujourd’hui, que les Tricolores sont armés pour survivre à tous les types de jeu qu’on lui oppose…

Le poids des mots. Le choc des cultures. Et sur ce pupitre en bois massif qui servait samedi soir aux Bleus et aux Boks à démêler, hors du brasier du Vélodrome, l’improbable enchevêtrement de ce match, ce sont deux mondes qui se sont une nouvelle fois entrechoqués. Il y eut d’abord, au micro, Siya Kolisi et Jacques Nienaber, qui est à Rassie Erasmus ce que Medvedev était à Poutine. Le capitaine sud-africain, interloqué par les questions des médias français, disait de sa voix d’enfant : « Violent ? Ce ne fut pas violent. Ce fut physique, voilà tout. A Marseile, deux équipes athlétiques ont tout donné pour emporter le match et c’est ce qu’il faut retenir. Il n’y avait pas de danger particulier : sur le terrain, nous sommes tous entourés de soigneurs et de médecins qui nous protègent. » A sa gauche, Nienaber, drôle de Yul Brynner à l’accent Boer, haussait imperceptiblement les épaules et dégainait un sourire insondable, comme si la gigantomachie à laquelle on venait d’assister était juste le prolongement naturel d’une guerre dont ce France-Afrique était une bataille parmi d’autres. Ici, le langage corporel des deux hommes nous renvoyait à la brutalité quotidienne du pays au taux de criminalité le plus élevé de la planète et, surtout, à ce que nous disait, trois semaines plus tôt, le grand François Pienaar au sujet de la culture sud-africaine : « Toutes les semaines, des néo-ruraux débarquent dans le bush pour reprendre des fermes. Au bout d'un mois, ils repartent en ville. Le Veld est impitoyable. Depuis toujours, il forge les caractères de nos meilleurs avants. Sur le terrain, nous n'avons pas peur du sale boulot parce que nous n'avons finalement connu que ça. »

Dans les profondeurs du Vélodrome, vint alors le tour de Fabien Galthié, dont la sobriété avait de quoi surprendre, après une victoire des siens face aux champions du monde. Le sélectionneur avait-il finalement compris que ses gonzes venaient d’emporter un match qu’ils n’avaient pas maîtrisé ? Se disait-il, aussi, que le courage déployé par ses soldats offrait à ceux-ci un statut fort trompeur de « favoris » du Mondial et que malgrè l’issue de cette rencontre, il faudrait être cent fois plus fort pour arracher, dans moins d’un an, la ceinture toujours portée par les Springboks ? Un peu hagard, un peu sonné, Galthié allait alors où ses prédécesseurs au pupitre avaient refusé de se rendre : « A Marseille, on est entré dans une zone de dureté, d’intensité, de violence. Tant qu’on n’y avait pas été confronté, on ne pouvait pas savoir… C’est la première fois qu’on joue une équipe qui nous impose une telle intensité dans les collisions, l’affrontement. » Et celui-ci fut beau à en crever, pour quiconque aime le rugby pour ce qu’il est par définition, soit le sport de combat collectif par excellence, le plaisir coupable de quelques millions d’ « happy few », un délice de fin gourmet n’ayant pas vocation à l’universalisme qu’appellent pourtant de leurs voeux les marchands de tapis souhaitant en faire une farandole, un cirque obscène et sentant le chlore. « Ce match de Marseille n’est pas une bonne publicité en vue du prochain Mondial », nous glissait par exemple samedi soir un peigne-cul pour qui le rugby prenait sa toute-puissance en Super Rugby, dans des matchs à 70 points et douze essais joués devant 8000 spectateurs payants, bonne mère…

Le degré ultime du rugby international

Ceci étant posé, dut-on nous-aussi parfois détourner les yeux, à Marseille ? Eut-on parfois du mal à soutenir les images d’un match qui avait, par moments, la beauté du diable ? Probablement, oui. Mais à l’instant où Pieter-Steph du Toit lança sa tête de cheval dans le visage de Jonathan Danty, à la minute où l’on dut contenir d’une brave bande d’elastoplaste l’hernie inguinale qui sortait du corps de Cyril Baille où en voyant, stupéfait, Thibaud Flament attendre patiemment son tour en bord de touche parce que les toubibs étaient déjà accaparés par les « protocoles commotions » propres à Uini Atonio et Bongi Mbonambi, on se souvint simplement que treize ans plus tôt, au fil de la dernière victoire des Tricolores face à l’Afrique du Sud, le succès du Stadium n’avait ce soir-là été acquis que par le biais d’un déchaînement similaire de la part de Lionel Nallet, William Servat ou Fabien Bacella, brave pugilat qu’Imanol Harinordoquy évoquait dernièrement en ces termes : « La gueule en sang, Bakkies Botha nous faisait des bisous avant de revenir sur le terrain... »

Au bout du bout, et toutes considérations stylistiques mises de côté, on retiendra simplement de ce match qu’après trois ans d’une histoire riche mais jusqu’ici doucereuse et douillète, la bande à Galthié a samedi soir découvert le degré ultime du rugby international, en est sortie grandie et prouvé qu’elle avait en elle le pouvoir de répondre à tous les plans de jeu, frontal comme l’aiment les Irlandais ou les Springboks, décousu et destabilisant comme le jouent les Pumas, cadencé comme le pratiquent les All Blacks, les Wallabies ou les Japonais. « Les supporters français peuvent être fiers d’avoir pour eux une telle équipe, disait Siya Kolisi. Aujourd’hui, les Bleus savent qui ils sont. Ils ont un plan de jeu et s’y tiennent, quel que soit l’adversaire ». Ce « plan de jeu », fait de dépossession, d’agressivité dans les duels et d’une monstrueuse paire de c.. est également prolongé par cette donnée chiffrée et que livrait récemment Laurent Labit, le chef de l’attaque tricolore, aux éducateurs du rugby français lors d’une Masterclass à Marcoussis : « On s’est aperçu l’an dernier que toutes les meilleures équipes du circuit, la Nouvelle-Zélande, l’Irlande et l’Afrique du Sud, avaient des circuits offensifs qui ne dépassaient pas trois rucks et 20 secondes. Au-delà de cette fenêtre, on perd le ballon dans 80 % des cas et on s’expose à un contre assassin. Ces 20 secondes sont depuis devenues pour nous un indice de performance majeur ». Et qui fut mis à rude épreuve, samedi soir, par la dureté physique des Springboks, auteurs de 10 « turn-over » au Vélodrome. « Notre marge de progression est encore énorme, synthétisait d’ailleurs Fabien Galthié samedi soir. En ce sens, il ne faudra jamais oublier ce qui s’est produit à Marseille, le garder en tête pour ne plus être surpris lorsque débutera la Coupe du monde ». A ce sujet, et alors qu’une des projections donne un possible France / Afrique du Sud en quarts de finale du Mondial, on émettra simplement cette réserve : avec quels survivants Fabien Galthié jouera-t-il donc une hypothétique demi-finale, si le XV de France croise la route des titans sud-africains huit jours plus tôt ?

 

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Les commentaires (1)
fojema48 Il y a 16 jours Le 14/11/2022 à 11:00

Ce sera épique, et ça piquera, c'est sur !