• Siya Kolisi (Afrique du Sud), capitaine des Springboks champions du monde
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Entretiens

Siya Kolisi : « Notre équipe est de toutes les couleurs »

Invité d’honneur de la 66e cérémonie des Oscars Midi Olympique, Siya Kolisi, premier capitaine noir des Spingboks sacré champion du monde le 2 novembre dernier, est arrivé dimanche matin à Paris. Malgré la fatigue, il a accepté durant presque une heure de revenir sur le sacre de son équipe et d’évoquer le symbole qu’il est devenu aujourd’hui.

Rendez-vous avait été pris à 14h30 dans le cadre somptueux du Fouquet’s situé sur la mythique avenue des Champs-Elysées. Ponctuel et souriant, il a débarqué flanqué de son ailier Cheslin Kolbe. Après un café trop serré à son goût, quelques mignardises dégustées, il a retiré son gros pull en laine, rappelant qu’à cette époque en Afrique du Sud il ne quitte jamais son maillot de bain, et retroussé les manches de sa chemise. Il était prêt à se livrer.

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Comment se sont déroulées les festivités, à votre retour en Afrique du Sud avec le trophée Webb-Ellis ?

C’était incroyable. C’est une des plus belles choses que je n’ai jamais vécues. Lorsque nous étions au Japon, nous n’avions pas conscience de ce qui se passait dans notre pays. Nous avions bien vu quelques vidéos sur les réseaux sociaux mais c’est en atterrissant à Johannesburg que nous avons réalisé l’ampleur de la folie. Il y avait du monde partout, les gens étaient heureux, ils criaient, ils chantaient. C’était vraiment trop bon. Un super moment à vivre. Cet instant nous a fait comprendre l’importance de notre titre, de nos sacrifices, de nos efforts. L’Afrique du Sud avait vraiment besoin de ce titre, de vivre quelque chose de positif.

Combien de temps ont duré les festivités ?

(il rigole) Elles ne sont toujours pas terminées. Où que nous allons, on nous arrête, on nous interpelle pour prendre des photos, pour nous remercier de ce que nous avons fait pour le pays. C’est un pur bonheur.

Faf De Klerk porte-t-il toujours son slip aux couleurs de l’Afrique du Sud ?

Oui et d’ailleurs nous avons tous le même. C’est pour la bonne cause puisque c’est pour sensibiliser les hommes au dépistage du cancer en Afrique Sud. Nous avons d’ailleurs tous posté des photos en slip sur les réseaux sociaux.

Êtes-vous retourné avec la Coupe du monde dans le ghetto de Zwide où vous avez grandi ?

Oui, j’ai reçu un accueil incroyable. Il y avait du monde partout, le bus ne pouvait pas avancer d’un centimètre. Ce jour-là, nous devions visiter trois villes, mais nous n’avons pu en faire qu’une seule puisque nous sommes restés coincés. Les gens de Zwide étaient heureux pour moi car ils savent ce que ce titre représente à titre personnel. Eux seuls peuvent vraiment comprendre d’où je viens.

Qu’avez-vous envie de dire aux gens vivant dans ce township de Zwide ?

Vous savez, notre équipe représente très bien ce qu’est l’Afrique du Sud aujourd’hui. Dans notre groupe, il y a des joueurs qui ont grandi dans des fermes, d’autres dans des ghettos… Il y a des gens de toutes les couleurs, de toutes les races présentes en Afrique du Sud. Et quand on travaille tous avec le même objectif, on peut réussir. C’est un message que j’avais envie de passer. Lorsque je suis retourné à Zwide, j’ai vu dans les yeux des enfants que je leur avais donné de l’espoir. C’est une grande fierté pour moi.

Avez-vous conscience d’avoir aujourd’hui un statut autrement plus important que celui de simple joueur de rugby ? Cheslin Kolbe, assis à ses côtés, éclate de rire : « Lui, il est fini dans le rugby, il est passé dans une autre dimension. »

J’essaie de ne pas trop y penser. De toute façon, je ne peux rien faire pour que ça change. Je dois juste essayer de rester ce que je suis. Mon objectif, c’est d’abord d’être un bon joueur de rugby. Ma priorité, c’est d’être performant. 

À la fin de la finale du Mondial, à la question, rêviez-vous d’être champion du monde lorsque vous étiez enfant, vous avez répondu « non, ma préoccupation principale était de trouver à manger ». Cette phrase a marqué l’histoire de cette Coupe du monde, en avez-vous conscience ?

En fait, lorsque j’ai répondu à cette question, c’était pour envoyer un message : plus jamais ça. Je ne veux pas que les futures générations aient à se préoccuper de ça (chercher de la nourriture, ND.L.R.) Ce n’est pas la vie normale d’un enfant. J’espère avoir montré que c’était possible et si cela peut contribuer à aider les populations vivant dans les « township », j’en serais très heureux.

Un parallèle a été fait par les médias entre la remise du trophée Webb-Ellis par le président sud-africain Cyril Ramaphosa et celle de 1995 avec Nelson Mandela. Y avez-vous pensé sur l’instant ?

Non mais tout le monde y a fait référence. J’avais le même numéro (6, N.D.L.R.) que François Pienaar, mais ce sont deux époques différentes, deux générations différentes. Avant la rencontre, nous avons rencontré notre président qui nous a expliqué qu’il était important de gagner pour notre pays. Qu’un titre de champion du monde redonnerait le sourire à notre population et que cela pourrait amener la paix et réunir les différentes communautés. à notre retour en Afrique du Sud, j’ai vu un melting-pot formidable réuni autour de notre victoire, des gens venus d’horizons différents vivre la même émotion. Quand nous étions dans le bus, dans les rues de Johannesburg, avec tous ces gens autour de nous, mon rêve a été que cela dure toujours.

Thierry Dusautoir a déclaré à votre propos : « Sa carrière représente un exemple pour toute la jeunesse de son pays. » En avez-vous conscience ?

Je suis très honoré de la déclaration de Thierry Dusautoir, qui est un immense joueur. Mais qu’est-ce que je peux dire ? Un joueur de cette stature qui tient de tels propos à mon égard, c’est un juste incroyable. C’est un joueur que j’admire, que je regardais à la télévision lorsque j’étais plus jeune. Évidemment, si je peux être un modèle ou un exemple pour les enfants de mon pays, je serai le plus heureux des hommes.

Vous avez déclaré être contre les quotas de joueurs noirs en Afrique du Sud. Pourquoi ?

Oh la, la ! C’est un sujet sensible dans mon pays. Mais vous pouvez voir que nous avons une très belle équipe, une équipe de toutes les couleurs, et que chacun a sa place.

Racontez-nous comment Rassie Erasmus a fait des Springboks la meilleure équipe du monde en 18 mois ?

Il nous a demandé de nous concentrer sur l’équipe, uniquement sur l’équipe. En laissant de côté nos ego. L’objectif, c’était de donner le meilleur de soi-même, se concentrer sur le jeu. Il nous a demandé de ne pas nous disperser, de ne pas trop parler, d’abandonner les réseaux sociaux. Et surtout, Rassie a été très honnête avec chacun d’entre nous. Il n’y a pas eu de passe-droit, ni de favoritisme. Je peux vous dire que si je n’avais pas été performant ou si j’avais été fatigué, il n’aurait pas hésité une seconde à me foutre dehors. Quand bien même j’étais le capitaine de cette équipe. Et il a agi de la même façon avec tous les joueurs. Je le répète, c’était l’équipe d’abord. En interne, il nous a tout le temps challengés. Tout le monde avait son mot à dire dans les réunions sur le jeu ou la stratégie. Il nous a responsabilisés. Et nous avons gagné.

Avez-vous eu des doutes après la défaite inaugurale face à la Nouvelle-Zélande ?

Non, aucun. Nous savions que même si nous perdions ce match, nous aurions tout de même nos chances dans cette Coupe du monde. Cette défaite a peut-être d’ailleurs été un bien pour un mal. Nous nous sommes réunis et nous nous sommes promis de ne plus perdre aucun match de la compétition. Et les matchs les plus importants, nous les avons gagnés.

Vous n’étiez pas favori en finale après la démonstration anglaise face aux Blacks mais aussi parce que vous n’aviez pas fait forte impression en demi-finale contre les Gallois. En aviez-vous gardé sous le pied dans la perspective de la finale ?

Non, chaque match est différent. Nous n’avons rien changé entre la demi-finale et la finale. C’est juste que nous nous sommes adaptés à l’adversaire. Les Gallois nous ont proposé du jeu au pied, nous avons répondu par du jeu au pied. Ce n’est pas plus compliqué que ça.

Mais avez-vous compris que les Anglais aient été affublés du statut de favori ?

Oui, tout à fait, mais nous savions que nous allions gagner !

Au-delà de votre rugby, la principale force du rugby sud-africain n’est-elle pas mentale ?

Nous avons passé plus de temps à préparer cette Coupe du monde durant les réunions entre joueurs ou avec le staff que sur le terrain d’entraînement. Et quand on se prépare de cette façon, c’est beaucoup plus facile lors des matchs. Nous faisons beaucoup de visualisation avant les matchs, nous mettons en place différents scénarios, ce qui fait que nous ne sommes pas surpris durant les rencontres. Quelles que soient les situations. Cette Coupe du monde, nous l’avons gagnée mentalement.

Il y a deux ans, peu de gens vous connaissaient en France. Aujourd’hui, vous êtes le capitaine de l’équipe championne du monde. Qu’est ce qui a changé ?

Rien (rires) ! Ça pourra peut-être m’aider plus tard, ça pourra peut-être aussi contribuer à changer les mentalités dans mon pays. Mais je vous jure qu’aujourd’hui, je suis le même qu’il y a trois mois.

Cheslin Kolbe est une star à Toulouse, Eben Etzebeth va bientôt arriver à Toulon. Souhaiteriez-vous aussi un jour évoluer dans le Top 14 ?

(il éclate de rire, N.D.L.R.) J’ai encore deux ans de contrat avec ma fédération, je n’en sais rien. Mais pourquoi pas !

Un club vous ferait-il particulièrement envie ?

Oui, le Stade toulousain avec Cheslin (Kolbe).

Quelle image avez-vous du rugby français ?

J’aime le rugby français. Je regarde très souvent à la télévision le Top 14, j’ai vu la dernière finale de Cheslin avec le Stade toulousain. J’ai noté qu’il avait pris un carton jaune (rires). Il y a beaucoup de liberté dans le jeu en France, j’aime ça. C’est aussi pourquoi, j’ai répondu favorablement à l’invitation de Midi Olympique pour venir à la soirée des Oscars. Je sais que je vais pouvoir discuter et échanger avec de nombreux joueurs du Top 14. J’en avais parlé avec Bryan Habana, il m’avait dit que c’était une très belle soirée où le rugby est mis à l’honneur. Et le rugby, c’est tout ce que j’aime. Ce sport a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Je lui suis donc redevable.

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