Poulain : « Pour bouffer bio, il faut être millionnaire »

  • Raphaël Poulain - Ancien ailier du Stade français
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Acteur sociétal engagé, celui qui compte trois titres de champion de France avec le club de la capitale (2000, 2003 et 2004) est un "écolo-convaincu". Dans cet entretien, il revient sur sa prise de conscience et fait part de son inquiétude quant au monde de demain.

Vous faites partie des acteurs du rugby engagé sur le plan sociétal. Qu’en est-il de l’environnement ?

La responsabilité citoyenne, c’est l’affaire de tous. Personnellement, je suis le parrain de l’association "Ovale citoyen". C’est une façon pour moi de m’engager dans ce combat et de me sentir responsable. Cette période liée au Covid-19, ça doit être une claque pour nous faire comprendre qu’il est impératif de changer nos comportements. Quand j’entends les gens gueuler contre les transformations qui sont opérées à Paris pour limiter la pollution, ça me fout les glandes. Depuis plusieurs années, je n’ai plus de voiture. Je circule en scooter électrique. Et avec ma femme et mes enfants, on se trimballe en transports en commun. La maladie de ma mère a été un virage important pour moi. Elle a profondément remis en question sa manière de fonctionner et son alimentation après l’annonce de son cancer. Elle a vécu onze ans avec cette maladie. J’ai découvert à travers ça les méfaits des aliments modifiés par exemple. Je me suis donc moi-même remis pas mal en question quand à mon propre mode de consommation. C’est en prenant des claques qu’on apprend et celle-ci m’a permis d’ouvrir les yeux sur ma responsabilité en tant qu’individu dans la destruction de mon environnement et de mon état physique. Le problème aujourd’hui, c’est que pour bouffer bio, il faut être millionnaire. Et ce n’est pas normal.

Cela vous met-il en colère ?

Bien sûr. C’est la responsabilité de la grande distribution. On nous donne à bouffer des trucs de merde. J’ai grandi à la campagne, mes parents m’ont toujours fait manger des fruits et des légumes du petit producteur d’à côté. J’allais chercher mon lait avec mon bidon à la ferme de mon village. Aujourd’hui, quand je retourne chez mes parents, il n’y a plus une vache dans les prés. Et quand je dis ça, j’ai l’impression de parler d’une époque du siècle dernier. Aujourd’hui, tout est industrialisé. Or, avec cette période de confinement, on s’est bien rendu compte qu’il fallait privilégier les circuits courts. Et on se rend compte que ce n’est pas plus cher de bien manger en allant directement chez les producteurs. Seulement, notre société est faite de telle sorte que les gens vont au plus simple en consommant les produits qu’on leur vend dans les grandes surfaces. On consomme, on consomme et finalement on se consume.

Quel regard portez-vous sur les politiques mises en place pour lutter contre la pollution et le réchauffement climatique ?

Dans nos sociétés judéo-chrétiennes, on attend toujours qu’un sauveur vienne nous aider. C’est individuellement qu’on se sauvera. Chacun à son échelle. Évidemment que le monde politique, le monde médiatique doivent nous éclairer sur ce chemin du changement. Mais ça doit de venir de nous. Tout le monde sait qu’on nous donne de la merde à manger. La grande distribution fait du mal, les agriculteurs sont en train de crever. Édouard Bergeon a fait un film magnifique ("Au nom de la terre", N.D.L.R.) sur ce que vit le monde de l’agriculture. Et il sait de quoi il parle : son père s’est suicidé au fond du jardin. Au début de la chaîne, les agriculteurs crèvent ; à l’autre bout, ce sont les consommateurs.

Croyez-vous à une prise de conscience collective ?

Je l’espère car je m’inquiète pour mes enfants. Qu’est-ce qu’on va laisser à nos enfants ? Je n’ai pas envie que leur héritage ne se résume qu’à une maison et un Livret A. Le changement fait peur et pourtant il est vital. Notre génération va devoir sacrifier sur l autel du vivre ensemble son individualisme, sa soif de conquête matérielle et pécuniaire, son racisme devenu ordinaire et son envie de dominer l’autre. Il va falloir y aller au pied de biche pour arracher nos habitudes, nos croyances néfastes pour notre futur et celui de nos enfants. La conquête du monde, l’écrasement de l’autre, de celui qui est différent, devront être remplacé par la conquête du soi, ce héros qui sauve le monde par ses prises de conscience et sa citoyenneté. On se targue nous Français d’être un peuple libre ! On scande notre liberté d’expression, nos droits de l’homme, notre universalité mais nous sommes devenus des moutons riches et pauvres confondus : nous avons confondu plaisirs éphémères et bonheur. Le plaisir s’achète, le bonheur se conquiert. Alors oublions nos ego, nos petits conforts personnels, pour réfléchir ensemble à un futur plus empathique et responsable. Il en va de notre survie en tant qu’être humain, en tant que parents. C’est à nous de jouer.

Votre combat n’est-il pas trop philosophique pour convaincre le plus grand nombre ?

Vous savez, on n’apprend pas à l homme à se conquérir lui-même. C’est pourtant ce que nous apprennent les religions, la philosophie et la mythologie. Par ignorance, l’homme conquiert l’extérieur, il "objectalise", il consomme et il détruit plus qu’il ne construit. J ai appris dans mon introspection et en devenant père que j’étais responsable du monde que je voulais laisser à mes enfants. Et ce n’est pas évident parce ce j’ai des habitudes à la con qu’il me faut modifier sous peine de rester un ado irresponsable. La responsabilité est partagée avec nos leaders politiques motivés par le pouvoir et les lobbys. Le jour où nous aurons des gens compétents qui nous inspirent non pas en prenant pour exemple l’idéal fantasmée d une réussite individuelle par la possession de biens matériels à tout prix, mais en prenant pour exemple ceux qui se soucient des autres alors la société évoluera.

Les sportifs professionnels ont une aura médiatique et populaire très forte. Ont-ils un rôle à jouer dans ce changement ?

Les rugbymen ont cette générosité et cette intelligence émotionnelle qui consiste à donner de soi pour le bien du collectif. Surmonter ses peurs, apprendre, s’entraîner et s’entraider, c’est dans l’ADN de notre sport. Regardez Sofiane Chellat (ancien pilier du Stade français) qui fait des maraudes pour donner à manger aux plus démunis, Pierre Rabadan qui s’implique en politique avec de vraies idées sur l’écologie ou encore Julien Pierre qui œuvre aussi à son échelle. La plupart des mecs sont investis dans des associations et donnent de leur temps. Je suis vraiment très fier et admiratif du parcours de Pierre Rabadan qui est au soutien d’Anne Hidalgo dans son combat pour l’écologie. Paris est en passe de changer. Ça fait jaser, ça fait râler, mais nous en tirerons tous des bénéfices. Alors prenons tous nos responsabilités.

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